En cours de lecture de Méso-économie – Penser la pluralité des dynamiques économiques, par Thomas Lamarche et Jérémie Bastien (Dunod), je me demandais, comme souvent devant des textes théoriques, à quoi ça pouvait bien servir concrètement.
Sûr qu’il ne s’agit pas de recettes pour une « meilleure » économie. Plutôt un regard posé sur ce qui définit souvent la réalité de l’économie locale, territoriale : les liens avec son milieu, son environnement, les réseaux d’acteurs qui l’influencent et l’orientent.
Je ne suis pas économiste, à peine un peu sociologue… mais j’ai suivi depuis assez longtemps les écrits et discussions autour de l’économie sociale, du développement communautaire et, parfois, de la sociologie économique pour apprécier la synthèse offerte par ces deux auteurs.
Une synthèse qui vise à fonder théoriquement mais aussi (surtout?) en termes de méthodologies, cette économie qui n’est pas seulement entre le macro et le micro, les deux plans habituels de l’économie, mais qui donne du contexte et du corps à ces deux plans traditionnels. La micro-économie, qui regarde les motifs et stratégies des unités (individus ou ménages et entreprises), et la macro-économie qui étudie les grands agrégats comme le PIB, l’inflation et le chômage.
Entre les deux la mésoéconomie étudie les ancrages dans les milieux, les territoires, qui définissent non seulement les stratégies d’extraction et de promotion mais aussi l’appartenance, la culture, les alliances des entreprises et des communautés qui produisent cette économie. Les auteurs inscrivent l’économie méso en relation aux courants ayant étudié les « milieux innovateurs », les économie de proximité ou encore les économies territoriales.
Extrait du résumé du second chapitre (p. 60) :
La mésoéconomie a eu dans un premier temps tendance à être pensée autour des filières, des secteurs, bref de l’économie industrielle. Toutefois, les processus de différenciation, soit l’existence de systèmes productifs très variés et relativement autonomes par rapport à la dynamique principale du capitalisme, renvoient aussi fondamentalement aux territoires.
Recourir à la mésologie, qui est la science des milieux au sens écologique des milieux de vie, nous conduit à formuler l’idée que la méso n’est pas seulement entre micro et macro mais que c’est la trame d’une économie politique des milieux. Ce qui signifie que la variété des milieux au sens environnemental comme au sens institutionnel engendre une variété de systèmes de production, de consommation et d’échange. Qui plus est le recours à la notion de milieu permet de mettre en avant combien le milieu façonne le vivant et qu’en retour, ou dans le même temps le vivant façonne son milieu.
(…) L’économie des proximités et l’économie territoriale conduisent à ouvrir la voie d’une mésoéconomie vue depuis le territoire et l’action située, résonnant avec une économie politique des milieux.
Ce livre se présente aussi comme un manuel, avec une orientation vers les méthodes :
À partir d’une grande variété de travaux issus de l’économie industrielle à la française et de l’économie territoriale, mais aussi de travaux institutionnalistes partant d’une théorie de l’action, s’est alors formulée une méso-analyse régulationniste, dont l’objectif est de rendre compte de la diversité et de la spécificité des dynamiques constitutives du capitalisme et de l’émergence de nouveaux régimes à travers la caractérisation des notions de régulation méso et d’espace méso (Lamarche et al., 2015, 2021). Pour cela, elle a construit un appareillage méthodologique éprouvé par l’étude de diverses activités et qui dans une logique abductive ne cesse de se perfectionner au fur et à mesure de l’introduction de terrains nouveaux. Il ne s’agit donc pas d’une méthode qu’on pourrait qualifier d’unique, en ce qu’elle pourra évoluer par l’usage en fonction de la situation rencontrée. En rupture avec l’idée de méthode figée, on identifie alors quatre étapes de travail qui se succèdent pour l’étude des espace méso et qui doivent être appliquées de manière spécifique à chacun des cas (figure 5.1), formulant un guide pour la recherche mésoéoconomique et structurant ainsi la démarche (notamment d’enquête).

Les « espaces méso » étudiés sont très divers aussi les auteurs proposent quatre canaux d’analyse permettant de différencier et décrire ces espaces : concurrence, procès de travail, relation à la nature et « futurité ».
Les acteurs collectifs cherchent en particulier à introduire des transformations concernant les modalités de la concurrence, les procès de travail, ou encore concernant la relation de l’espace méso à la nature, et c’est en fonction de leurs visions du futur qu’ils agissent. (P.164)
Les exemples cités font souvent référence à l’agriculture ou encore aux clubs sportifs professionnels.
La mésoéconomie telle qu’elle s’est développée n’a pas une visée principalement normative, elle qualifie (en particulier ex post) les configurations observables pour rendre compte des différenciations possibles. Toutefois, on a suffisamment souligné le travail politique qui prend forme à l’échelle méso, conférant à l’action collective des moyens pour réfléchir aux actions possibles et ainsi influencer la dynamique d’ensemble. Il ne s’agit alors pas de surinterpréter la capacité des individus et des collectifs qui se structurent au niveau méso à pouvoir agir sur l’accumulation de longue période, mais de mettre en lumière la pertinence des instruments méso pour accompagner la décision publique ou collective en matière d’orientation et de prévision de l’action (d’où l’importance centrale de la notion de futurité). Ces capacités d’action sur les structures sont constituées de rapports conflictuels. Ainsi, dans ces espaces méso, se situent aussi des luttes pour l’hégémonie qui correspondent à des conflits propres à l’accumulation du capital. (183-4)
En terminant cette lecture deux idées me sont venues. La première, en lien avec tout le développement donné aux « barrières à l’entrée » qui sont parfois nécessaires à la survie de nouvelles entreprises, mais aussi servent souvent à protéger, consolider l’emprise d’un groupe sur un marché… je me suis demandé pourquoi on ne favoriserait pas l’établissement d’une pratique médicale nouvelle, ouverte par définition à la collaboration inter-professionnelle et à la pratique en vacation, responsable d’une population plutôt que comptable d’interventions. Une nouvelle corporation professionnelle distincte de l’actuelle corporation médicale ?
La deuxième idée : relire (ou faire relire) les quelques 180 recherches réalisées par le LAREPPS, dont un grand nombre de monographies décrivant l’action d’organisations d’économie sociale locales. Croiser ces recherches pour définir des régions, des milieux qui nourrissent plusieurs projets… pour identifier des facteurs de réussite. Et pourquoi ne pas associer à ces noyaux de données localisées, territorialisées, des données issues d’autres sources : recensement, revenus, industries… portraits régionaux réalisés récemment ?
Recherches réalisées dans le cadre des Recherches partenariales Transition socioécologique et philanthropie du Collectif des partenaires en développement des communautés (CPDC).1Attention : je n’ai pas réussi à retrouver le lien, sur le site du CPDC, vers tous ces titres...
- Goglio, C. et Jetté, C. (2025). Transition socioécologique et philanthropie à la Table de concertation Solidarité Ahunstic.
- Gueye, S. T. M., Roussy, G., Raymond, V. et Marchand, F. (2025). Développement social, transition socioécologique et philanthropie à Pierre-de-Saurel.
- Lachapelle, R. (2023). Développement social, transition socioécologique et philanthropie en Gaspésie – Îles-de-la-Madeleine. Centre de recherche et de consultation en organisation communautaire [CRCOC] – UQO, Cahier n˚23-01, 100p.
- Savard, S., Marchand, F. et Foisy, D. (2024). Développement social, transition socioécologique et philanthropie au sein de Tous Complice pour notre communauté dans la MRC de Deux-Montagnes.
- Hamel, A. et Bourque, D. (2025). Transition socioécologique et philanthropie dans la politique régionale de développement social de Laval.
- Grenier, S., Roussy, G. et Marchand, F. (2025). Développement social, transition socioécologique et philanthropie à la Ruche Vanier de Québec.
- Racine, S. et LeGal, T. (2025). L’Engrenage St-Roch. Épine dorsale d’un quartier en constante mutation.
- Le Dorze-Cloutier, G. et Parent, A.-A. (2025). Transition socioécologique et philanthropie dans le cadre de la Table de quartier Vivre Saint-Michel en Santé.
Notes
- 1Attention : je n’ai pas réussi à retrouver le lien, sur le site du CPDC, vers tous ces titres. ↩︎
