Traduction de What the Left Can Learn From Trump and Mamdani par Michael A. McCarthy sur hammerandhope.org, été 2026. [référence de The Syllabus] 20 à 26 minutes
La campagne de recrutement menée par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) sur le fil d’actualité de Stephen Miller a incité Andrea Alexander, une avocate, à se rendre à un salon de l’ICE organisé en septembre 2025 à Provo, en Utah, où elle a posé sa candidature pour rejoindre la division de l’ICE chargée de plaider les dossiers devant les tribunaux de l’immigration. Lorsqu’un journaliste de NPR lui a demandé pourquoi, elle a clairement expliqué ses motivations : « J’adore Trump. J’adore son administration. Je pense qu’il va sauver notre pays. » Alexander faisait partie des 200 000 personnes qui ont postulé pour travailler à l’ICE en 2025.
Toute expérience populiste, qu’elle soit de gauche ou de droite, mobilise une base composée de non-élites et en intègre une partie au sein de l’État. La forme que prennent cette mobilisation et cette intégration varie toutefois considérablement d’un projet à l’autre. En tant que forme de populisme autoritaire, le trumpisme implique à la fois la construction d’une base partageant un sens commun à travers des rassemblements de masse et des spectacles sur les médias sociaux, et l’intégration d’éléments de cette base au sein du gouvernement, y compris dans des organismes qui exercent une violence meurtrière. Une forme de populisme socialiste démocratique serait fondamentalement différente. Elle mobiliserait la base non pas par le biais de spectacles mis en scène, mais en donnant aux organisations de la classe ouvrière, en dehors de l’État, les moyens de faire pression sur l’État lui-même; elle intégrerait cette base au sein de l’État non pas pour servir la volonté du dirigeant, mais pour élargir la capacité démocratique des gens ordinaires à contrôler les décisions politiques qui façonnent leur vie.
Le succès de Trump en tant que populiste autoritaire pourrait bien causer sa perte. La même stratégie d’intégration qui transforme l’État en son terrain de jeu révèle également le caractère indéniablement autoritaire de son projet aux yeux de la coalition plus large et plus hétérogène qui l’a élu. La violence symbolique présente sur les réseaux sociaux de Trump et lors de ses rassemblements s’est à son tour transformée en violence meurtrière dans les rues des États-Unis et sur la scène internationale. Confrontée à une multitude de projets qui tournent au désastre, du régime tarifaire à la politique étrangère belliqueuse, la coalition MAGA se fracture sur plusieurs fronts. Un populisme de gauche, en revanche, devrait élargir la coalition en intégrant de plus en plus de membres de la classe ouvrière à la politique démocratique elle-même.
Le27 octobre 2024, plus de 20 000 personnes se sont entassées au Madison Square Garden, à New York, pour un rassemblement. À quelques milles à peine de la salle d’audience où Trump a été reconnu coupable de 34 crimes, les gens faisaient la file dans la rue pour voir de leurs propres yeux ses fanfaronnades en campagne électorale. Le rassemblement était gratuit et l’entrée se faisait selon le principe du premier arrivé, premier servi. Le New York Times a rapporté que les orateurs présents au rassemblement ont utilisé un langage raciste et dégradant, décrivant Kamala Harris comme une prostituée ayant des « proxénètes » et ciblant un homme noir dans l’assistance avec une blague sur la pastèque. L’auditoire s’est délecté de blagues racistes grossières visant les Latinos, les Noirs, les Palestiniens et les Juifs, que la plupart n’oseraient pas prononcer au travail ou en compagnie de personnes « de toutes origines ». Trump a averti que la plus grande menace pour l’Amérique était « l’ennemi intérieur », promettant une « vengeance » implacable au cours de son deuxième mandat.
Lors de la célébration du 80e anniversaire de Trump sur la pelouse de la Maison-Blanche, le 14 juin, 4 300 invités, dont des politiciens et des oligarques de la tech comme Mark Zuckerberg, ont entouré un octogone recouvert de publicités pour les cryptomonnaies afin d’assister à des combats entre hommes. L’événement a transformé l’espace habituellement réservé à la grâce des dindes en un spectacle politique sanglant. Les non-élites ont été invitées à suivre l’événement dans un parc près de la Maison-Blanche. Dans son discours de victoire, le combattant Josh Hokit a déclaré : « Michelle Obama est un homme! »
Mais le trumpisme ne mobilise pas ses partisans uniquement par le spectacle. Plus de sept mois après le début du deuxième mandat de Trump, à la fin d’août 2025, environ 3 000 personnes faisaient la file pour un salon de l’emploi de l’ICE dans un centre de congrès dédié à l’esport à Arlington, au Texas. Le lieu avait été temporairement rebaptisé pour servir de vitrine publique à l’appareil répressif national de l’État, accueillant en quelque sorte un salon professionnel de l’ICE placé sous le nouveau slogan de l’agence : « Défendre la patrie ».
Il est possible que certains aient été présents simplement parce qu’ils avaient besoin d’un emploi bien rémunéré. Mais cette vision néglige le caractère idéologique de cette campagne de recrutement de l’ICE de 100 millions de dollars, qui sert à mobiliser en permanence la base électorale de Trump. Les publicités diffusées à grande échelle sur les médias sociaux étaient très ciblées, utilisant une technique appelée « géorepérage » pour inonder les fils d’actualité des personnes présentes ou à proximité d’événements de l’UFC et de la NASCAR, ainsi que de salons consacrés aux armes à feu.
L’ICE et l’Agence des douanes et de la protection des frontières ont reçu un financement stupéfiant de 246 milliards de dollars, valable jusqu’au 30 septembre 2029. Grâce à ces fonds alloués par le Congrès, l’administration vise à embaucher 10 000 nouveaux agents de l’ICE afin d’expulser un million de personnes par année. (À titre de comparaison, plus de 500 000 personnes ont été expulsées en 2025, 650 000 en 2024 et 590 000 en 2023.) L’ICE a offert aux recrues des primes à la signature pouvant atteindre 50 000 $, l’annulation de leurs prêts étudiants et des avantages de retraite améliorés, ce qui a incité le compte Telegram des « Proud Boys » de Toledo à publier : « Les gars de Toledo mènent la grande vie en ce moment !! » Le ministère de la Sécurité intérieure a indiqué avoir reçu plus de 150 000 demandes d’emploi et avoir émis plus de 18 000 offres d’emploi provisoires à la mi-septembre 2025. En novembre, le nombre de demandes avait grimpé à 200 000. L’expansion a été si agressive et rapide qu’au moins un journaliste a découvert qu’il était possible d’être embauché sans vérification des antécédents.
Cette stratégie d’intégration ne se limite pas à l’ICE et au DHS, mais s’étend au reste du gouvernement fédéral. Le ministère de la Justice et d’autres organismes du Cabinet ont purge des avocats et des fonctionnaires de carrière pour les remplacer par des partisans fidèles. Après que le soi-disant « ministère de l’Efficacité gouvernementale » eut décimé le ministère de la Santé et des Services sociaux, l’Agence de protection de l’environnement et le ministère de l’Agriculture, le Bureau de la gestion du personnel a exigé que les candidats à un poste fédéral réussissent des tests de loyauté dans le cadre du plan d’embauche « patriotique » de Trump. Toutes les demandes d’emploi au sein du gouvernement fédéral comprennent désormais la question suivante : « Comment contribueriez-vous à faire avancer les décrets présidentiels et les priorités politiques du président dans le cadre de ce poste? Identifiez un ou deux décrets ou initiatives politiques pertinents qui vous tiennent à cœur, et expliquez comment vous contribueriez à leur mise en œuvre si vous étiez embauché. » Cette stratégie n’est pas infaillible : après qu’Elon Musk eut ouvert la voie avec le DOGE, certains employés fédéraux ont été contraints de se boucher le nez et de signer des serments de loyauté simplement pour récupérer leur emploi.
Lors du salon de l’emploi de l’ICE à Arlington, des journalistes ont discuté avec des personnes qui, à l’instar d’Andrea Alexander à Provo, ont révélé des motivations clairement politiques pour leur présence. Un ancien combattant de MMA estimait avoir atteint un plafond dans sa carrière en TI à cause des immigrants indiens; un ancien pilote de l’Aviation militaire croyait que l’immigration poussait les gens vers le trafic de drogue et d’esclavage sexuel et voulait agir à cet égard; un marine renvoyé pour conduite déshonorante pour avoir refusé le vaccin contre la Covid-19 se montrait désormais enthousiaste à l’égard de l’effort d’expulsion de masse. Travailler pour l’ICE serait plus qu’un simple emploi pour ceux qui voient dans cette organisation un moyen de transformer leurs engagements politiques en une carrière leur permettant de « défendre la patrie ». Pas moins de 700 personnes ont été embauchées sur place.
TLe succès même de Trump recèle une contradiction structurelle pour l’avenir de son projet politique. Lorsque la base du mouvement MAGA se rassemble lors d’un rassemblement ou d’un événement, la violence qu’elle acclame — mis à part le sourcil fendu et ensanglanté ou le nez cassé d’un combattant en cage — est principalement rhétorique ou à des fins de divertissement. Mais lorsqu’une partie de cette base se voit remettre des insignes, des armes et le soutien de toute la force de l’État, la violence passe du fantasme à la réalité. Le résultat, ce sont les raids de l’ICE auxquels nous avons assisté à Chicago, au Minnesota et à New York. Des agents fédéraux tuent des gens, déchirent des familles, et tout cela est consommé comme un spectacle public diffusé et rediffusé en ligne sous de multiples angles. Trump s’attend à ce que sa base s’en réjouisse simplement, comme s’il s’agissait d’un autre combat dans l’octogone de l’UFC. Mais si une telle violence stimule probablement les membres les plus fidèles de la base de Trump, elle amène certains membres de sa coalition, dont le soutien était plus conditionnel, à se demander à quoi exactement ils avaient adhéré au départ. Ils peuvent tolérer les propos haineux, mais sont révoltés par les vidéos montrant de jeunes enfants arrachés à leurs parents et des innocents abattus dans la rue. C’est une chose de se moquer des immigrants et des adversaires politiques et de les rabaisser, c’en est une autre de les tuer.
Compte tenu du passage de la violence symbolique à la violence réelle, il n’est peut-être pas surprenant que le revirement le plus spectaculaire de l’opinion publique ait concerné l’immigration elle-même, cette question qui semblait autrefois être le ciment de la coalition MAGA. En juin 2024, au cœur d’une campagne imprégnée de rhétorique anti-immigrants, Gallup a constaté que 88 % des républicains souhaitaient une réduction des flux d’immigration. À peine un an après le début du deuxième mandat de Trump, ce chiffre était tombé à 48 %. En février 2026, 65 % de tous les Américains interrogés ont déclaré que l’ICE était « allée trop loin ».
Le démantèlement de l’État administratif a également porté atteinte à la coalition de Trump. Parmi les anciens combattants touchés par les retards dans l’octroi de leurs prestations médicales, on trouve des partisans de Trump. Il en va de même pour les agriculteurs qui souffrent lorsque le ministère de l’Agriculture (USDA) ne peut traiter les paiements et que la guerre en Iran ainsi que le régime tarifaire chaotique font monter en flèche les coûts des engrais et du diesel. Parmi les personnes qui attendent pendant des heures qu’un employé de l’Administration de la sécurité sociale réponde à leur appel, on trouve des partisans de Trump.
Trump s’est imposé avec 48 % des voix des électeurs latino-américains en 2024. Mais en octobre 2025, sa cote de popularité a chuté, passant de 44 % juste avant son deuxième mandat à 25 % chez les Latino-Américains, dont les familles et les amis ont été pris pour cible lors de raids d’immigration. Les jeunes hommes ont été parmi les premiers à se rallier à Trump, qui a remporté l’élection avec environ 54 % des voix des électeurs masculins âgés de 18 à 29 ans. Aujourd’hui, ce sont les jeunes hommes qui constituent le plus grand groupe de déserteurs de sa coalition. En février 2026, sa cote de popularité au sein de ce même groupe démographique n’était plus que de 32 %. Lorsque Trump bombarde l’Iran, enlève le président du Venezuela et son épouse, appuie la campagne génocidaire d’Israël à Gaza et cherche à provoquer un changement de régime à Cuba, il s’aliène bon nombre de ses électeurs qui souhaitent que les États-Unis restent en dehors des guerres. L’inflation et la hausse des prix causées par les droits de douane et le blocus du détroit d’Ormuz empêchent de nombreux partisans de Trump de joindre les deux bouts. Les catholiques qui ont voté pour Trump en 2024 sont désormais révoltés par ses attaques contre le pape Léon XIV et ses publications sur Truth Social où il se représente en Jésus.
Pendant son mandat, Joe Biden s’en est tenu aux normes de gouvernance de son parti, présidant à une démobilisation active des mouvements populaires de gauche par le biais d’une approche technocratique de la gouvernance qui a isolé l’administration de ces mouvements. Il s’agit d’une tendance qui s’est maintenue de façon relativement ininterrompue depuis au moins les années 1930, lorsque des segments du mouvement syndical ont été intégrés à la coalition du New Deal et même à certaines parties de l’État administratif lui-même. Au cours des décennies suivantes, le Parti démocrate a systématiquement privilégié la mise en œuvre des politiques au détriment de l’organisation politique, traitant sa base ouvrière comme un groupe d’électeurs parmi tant d’autres plutôt que comme une force à développer. Cette posture est devenue particulièrement choquante depuis l’élection d’Obama et l’arrivée au pouvoir d’administrations démocrates sous le prétexte d’un changement venant de la base.
Lorsqu’Obama s’est présenté pour la première fois à la présidence, sa campagne a mobilisé 2,2 millions de bénévoles, créant un vaste réseau d’organisateurs de terrain multiraciaux qui étaient impatients de poursuivre leur travail après son élection en 2008, dans le cadre de ce qu’ils appelaient le « Mouvement 2.0 ». Mais Obama et son cercle restreint d’initiés de Washington ont mis fin à cette initiative et ont demandé à sa base de rentrer chez elle une fois qu’il a été élu, laissant le travail de gouvernance aux experts. Une telle démarche technocratique était caractéristique du Parti démocrate, mais ce fut une erreur qui a ouvert la voie à la première victoire de Trump. La base d’Obama a été démobilisée tandis que les républicains mettaient sur pied leur mouvement du Tea Party. Cette récente vague de mécontentement venue de la base a commencé sous Obama, a été instrumentalisée et réorientée sous Trump, puis ignorée par Biden.
La Loi sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act), phare de la politique de Biden, illustre l’incapacité du Parti démocrate à se positionner comme un parti du peuple. Elle a autorisé 391 milliards de dollars d’investissements climatiques (principalement sous forme de crédits d’impôt) et a créé 170 000 emplois dans le secteur de l’énergie propre au cours de sa première année, dont la majorité dans des circonscriptions républicaines. Mais l’IRA a été conçue et mise en œuvre comme un programme obscur et imposé d’en haut par l’EPA, le Trésor et le ministère de l’Énergie, d’une manière qui était non seulement opaque pour de nombreux électeurs, mais qui a aussi activement démobilisé les mouvements qui l’avaient initialement inscrite à l’ordre du jour. Rhiana Gunn-Wright, l’une des architectes du Green New Deal, a décrit comment ce qui avait été obtenu par une coalition multiraciale pour le climat s’est transformé, lors de sa mise en œuvre, en un programme énergétique technocratique qui a largement écarté les préoccupations quotidiennes des militants pour la justice climatique et des communautés de la classe ouvrière dont ils sont issus.
Lors d’un atelier que j’ai aidé à organiser en 2022 avec deux responsables de l’administration Biden chargés de la mise en œuvre de l’IRA, j’ai suggéré que l’administration convoque des assemblées publiques non seulement pour aider à diffuser des informations sur la loi, mais aussi pour donner aux travailleurs les moyens de délibérer sur la manière dont elle devrait être mise en œuvre dans les communautés qu’elle est censée servir. La réponse a été immédiatement négative — selon eux, toute participation directe des personnes concernées risquerait de faire complètement dérailler l’IRA.
L’équipe de Biden a tout simplement évité les mobilisations de masse, et de nombreuses organisations libérales qui avaient œuvré pour faire élire des démocrates se sont complètement effondrées. Indivisible, lancé après l’élection de Trump en 2016, s’était développé pour compter des milliers de sections locales, avec des dizaines de milliers de participants à la Marche des femmes de 2017, aux assemblées publiques et aux rassemblements. Sous la présidence de Biden, l’organisation est devenue en grande partie inactive. Dans une entrevue accordée à CNN, la cofondatrice d’Indivisible, Leah Greenberg, a expliqué cette démobilisation en termes clairs : « En tant que communauté militante, nous avons pris des décisions visant à donner la priorité au programme législatif » — le plan de relance, le droit de vote et le plan “Build Back Better” — au détriment de la mobilisation de masse. Le fait de canaliser cette capacité organisationnelle vers le lobbying législatif destiné à soutenir l’administration Biden a vidé de sa substance la #résistance. Ces changements de stratégie ont été en partie motivés par des directives de l’administration Biden et des démocrates du Congrès eux-mêmes. Greenberg a ajouté : « Nous n’étions pas les seuls à décider de ce qui figurait à l’ordre du jour et de la façon dont les choses évoluaient sous Biden. »
La démobilisation de la contestation populaire sous Biden est devenue plus visible après le début du génocide en Palestine. Quelle que soit l’influence de la position généralement favorable aux syndicats de Biden sur la construction de sa coalition, cette bonne volonté s’est effritée à l’approche des primaires de 2024. Au Michigan, plus de 100 000 personnes (soit plus de 13 % de l’électorat démocrate) ont voté « sans engagement » en signe de protestation contre la guerre à Gaza. L’administration Biden ne s’est pas contentée d’ignorer les militants anti-guerre — elle a activement réprimé leurs mouvements. Le mouvement des « sans engagement » et les militants du Parti démocrate qui le soutenaient ont été largement mis à l’écart lors du Congrès national démocrate. Parallèlement, les manifestations contre la guerre à Gaza et les campements de solidarité avec les Palestiniens se sont étendus à plus de 140 campus universitaires répartis dans 45 États et à Washington, D.C. En juillet 2024, plus de 3 100 militants pro-palestiniens avaient été arrêtés pour leur participation aux manifestations, la plupart d’entre eux dans des villes « bleues » situées dans des États « bleus ».
Le nombre de morts palestiniens a également augmenté sous Biden. La revue The Lancet estime que 75 200 décès violents se sont produits à Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 5 janvier 2025, ce qui représente une perte de 3 à 4 pour cent de la population totale. Aux États-Unis, de plus en plus d’électeurs démocrates ont promis de rompre avec le parti. Les organisations progressistes March for Our Lives, Indivisible, Gen Z for Change, le Progressive Change Institute et le Sunrise Movement ont formulé de vives critiques à l’égard de l’administration Biden pour sa position sur Israël et la Palestine et ont appelé à un cessez-le-feu. Ce sont précisément ces types de mobilisations venues de la base qu’un populiste de gauche au pouvoir devrait soutenir et refléter dans ses positions politiques.
Lapolitique est, selon les mots du sociologue Max Weber, « un travail de perçage difficile et lent de planches dures » qui « exige à la fois de la passion et du recul ». Bien que Trump incarne un populisme autoritaire grandiloquent, pour réussir à faire avancer un programme démocratique qui profite à la classe ouvrière, les socialistes démocratiques doivent maintenir une base mobilisée et intégrer une partie de cette base au sein de l’État afin de le transformer de l’intérieur. Il s’agit d’une stratégie à la fois « au sein de » et « contre ». Dans une entrevue à l’émission The Adam Friedland Show, près de trois semaines après avoir été élu maire de New York, Zohran Mamdani a déclaré : « Le prochain défi consiste désormais à mener à bien le programme. Cet enthousiasme, cette inspiration, cet espoir, tout cela nous portera jusqu’au début du travail, puis il faudra commencer à tenir nos promesses. » Il a ajouté : « Il faut prouver qu’ils avaient raison de croire en nous », car « l’objectif est d’amener les gens vers la politique, et non de leur faire la leçon sur les raisons pour lesquelles ils n’y sont pas déjà. »
Un tel sentiment socialiste démocratique va à contre-courant de la tendance dominante au sein du Parti démocrate, qui se caractérise par des normes de gouvernance technocratiques et une profonde méfiance envers les gens de la classe ouvrière en marge de l’establishment politique. Le trumpisme, quant à lui, met ses partisans au service d’un projet d’État axé sur la vengeance. Mais les commentaires de Mamdani laissent entrevoir une alternative démocratique : ce processus difficile et lent par lequel les mouvements et les initiatives populaires transforment l’État, non pas en le détruisant ou en remportant des élections dans le seul but de gouverner d’en haut, mais en permettant aux gens de la classe ouvrière de se gouverner eux-mêmes.
Les manifestations et les rassemblements ne suffisent pas à eux seuls à autonomiser les gens de la classe ouvrière et à bâtir une coalition capable de vaincre le trumpisme. Après y avoir participé, les gens rentrent chez eux. Il faut plutôt créer des organisations durables. Cela ressort clairement du cas de l’organisation de Mamdani lui-même, Our Time, qui a été créée en tant qu’organisme sans but lucratif de type 501(c)(4) par des membres des Socialistes démocratiques d’Amérique de la ville de New York afin de maintenir la mobilisation de l’armée de plus de 100 000 bénévoles de Mamdani. Depuis son élection, cependant, « Our Time » a été réduite à un seul employé. Pourtant, aucune des propositions ambitieuses avancées par les socialistes démocratiques — telles que l’assurance-maladie universelle, la démocratisation du milieu de travail et de l’économie, l’élimination de l’influence de l’argent en politique et la redistribution de la richesse — ne serait possible sans un mouvement mobilisé et organisé pour forcer l’État à les mettre en œuvre.
Mais les socialistes démocratiques doivent également être présents au sein de l’État. L’intégration de la gauche nécessite la création de nouvelles institutions qui transfèrent durablement le pouvoir décisionnel aux communautés de la classe ouvrière. Parmi les exemples à travers le monde, on peut citer les expériences de budget participatif de Porto Alegre mises en place par le Parti des travailleurs au Brésil en 1989, ainsi que la création de comités villageois (panchayat) et de quartier élus pour déterminer les priorités de développement dans le cadre de la Campagne populaire du Kerala pour la planification décentralisée en 1996 en Inde. Elles remontent même à l’Antiquité, comme la tribune de la plèbe, créée dans la Rome antique en 494 av. J.-C. pour donner une voix politique à la classe plébéienne. Il s’agit d’institutions politiques qui visent spécifiquement à donner aux classes ouvrières les moyens de délibérer et de prendre des décisions politiques. La question qui se pose à la gauche au pouvoir n’est pas de savoir s’il faut mobiliser et intégrer, mais plutôt comment mener à bien cette mobilisation et cette intégration de manière démocratique, en transformant l’État en un lieu de pouvoir populaire plutôt qu’en un autoritarisme diviseur.
Jeulement un jour après son entrée en fonction en tant que maire, Mamdani a signé un décret créant un Bureau de la mobilisation populaire. Son objectif est de transposer au sein de l’administration municipale le niveau élevé de participation bénévole observé lors de sa campagne. L’ancienne coprésidente du DSA de New York, Sumathy Kumar, et le sociologue Gianpaolo Baiocchi ont récemment appelé à la mise en place d’une gouvernance populaire, dans laquelle « l’administration elle-même mène une éducation politique continue, aide à organiser les quartiers et ouvre la prise de décisions significatives aux assemblées de quartier et d’arrondissement concernant les budgets, les autobus et les services ». Les socialistes Gabriel Hetland et Bhaskar Sunkara ont proposé la création d’assemblées populaires pour redéfinir « la relation entre les gouvernés et le gouvernement ». De même, la députée Rashida Tlaib du Michigan et moi-même avons souligné la nécessité d’étendre la participation démocratique à l’économie elle-même afin de donner aux travailleurs une voix significative dans l’affectation des investissements publics et privés. Les coalitions les plus durables se construisent lorsque les travailleurs qui les composent disposent d’un pouvoir réel.
En tant qu’institution d’État conçue pour exercer une pression directe sur l’État lui-même, l’Office of Mass Engagement (OME) de la ville de New York offre, même si ce n’est qu’à un stade embryonnaire, une alternative à la tendance du Parti démocrate à la démobilisation. Sa première initiative majeure, Organize NYC, a organisé une série d’audiences axées sur la Commission des lignes directrices en matière de loyer (Rent Guidelines Board) de la ville, qui fixe les ajustements de loyer pour près d’un million d’appartements à loyer stabilisé de la ville. La capacité de l’OME à mobiliser le demi-million de résidents des logements sociaux de la NYCHA, qui font face à différentes contraintes fixées en partie par le gouvernement fédéral, constituera un test crucial de sa capacité à mobiliser toutes les composantes de la classe ouvrière new-yorkaise. Si Organize NYC réussit réellement, les personnes qu’il mobilise et intègre seront en mesure d’utiliser leur voix contre le gouvernement même qui les a mobilisées au départ.
Il reste à voir dans quelle mesure Mamdani pourra offrir un véritable espace d’intégration démocratique à New York. L’enlisement de Our Time et le démarrage quelque peu lent du Bureau de l’engagement de masse ne sont pas des signes particulièrement encourageants. À plus grande échelle, les revendications démocratiques devront émaner d’organisations extérieures au gouvernement, et non du bureau du maire lui-même. Mais cela reflète la différence fondamentale entre l’intégration autoritaire et l’intégration démocratique, entre un gouvernement qui arme la base politique qui l’a élu pour exercer la violence et un gouvernement qui rend des comptes à la population. La gauche ne peut pas l’emporter uniquement grâce à des promesses politiques ou à des slogans. Pour l’emporter, les gens ont besoin d’une raison de sortir dans le froid pour se gouverner eux-mêmes.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
