Sur l’attrait durable de Christopher Lasch — tant à gauche qu’à droite.
Traduction de Christopher Lasch, the hopeful dystopian par Christian Lorentzen sur Jacobin-Substack, 23 octobre 2026

Pourquoi revenons-nous sans cesse à Christopher Lasch ? Il existe des raisons politiques pour lesquelles les commentateurs, tant de gauche que de droite, trouvent utile de se replonger dans ses livres et de renouveler ses critiques de la société américaine, ou bien simplement de les piller à leur convenance. Certes, il y a beaucoup à puiser chez Lasch, mais son attrait durable tient, je pense, à une qualité plus profonde de son écriture.
Les ouvrages polémiques de critique sociale de Lasch possèdent cette qualité dramatique de nous plonger (et de nous replonger) dans des crises dont nous ignorions que nous les vivions, mais que nous reconnaissons immédiatement. Sa vision ne repose ni sur des héros et des méchants, ni sur des amis et des ennemis, mais sur un système qui, par l’accumulation de conséquences imprévues, a atomisé la population, sapé l’idée de « vie commune » et transformé le monde en « une guerre de tous contre tous ». Étant donné que la priorité absolue de quiconque se retrouve dans un tel monde sera la survie, les œuvres de Lasch exercent le même attrait que les classiques de la littérature dystopique.
Prenons ce passage, tiré de l’ouvrage de Lasch publié en 1984, The Minimal Self: Psychic Survival in Troubled Times :
Une culture organisée autour de la consommation de masse encourage le narcissisme — que nous pouvons définir, pour l’instant, comme une disposition à voir le monde comme un miroir, plus particulièrement comme une projection de ses propres peurs et désirs — non pas parce qu’elle rend les gens avides et affirmés, mais parce qu’elle les rend faibles et dépendants. Elle sape leur confiance en leur capacité à comprendre et à façonner le monde, ainsi qu’à subvenir à leurs propres besoins. Le consommateur a le sentiment de vivre dans un monde qui défie toute compréhension et tout contrôle concrets, un monde fait de bureaucraties gigantesques, de « surcharge d’informations » et de systèmes technologiques complexes et interdépendants, vulnérables à des pannes soudaines, comme la gigantesque coupure d’électricité qui a plongé le Nord-Est dans le noir en 1965 ou la fuite radioactive de Three Mile Island en 1979.
Les références à la panne de courant de 1965 et à Three Mile Island, sans parler du consumérisme lui-même, peuvent paraître désuètes aujourd’hui, mais ce sont là des problèmes qui nous concernent toujours. De même, La culture du narcissisme : la vie américaine à l’ère des attentes en baisse, le best-seller de 1979 dont Le moi minimal est une suite éclairante, s’ouvre sur une évocation des terreurs du XXe siècle : « L’Holocauste nazi, la menace d’une anéantissement nucléaire, l’épuisement des ressources naturelles, les prévisions fondées de catastrophe écologique ont comblé la prophétie poétique, donnant une substance historique concrète au cauchemar, ou au désir de mort, que les artistes d’avant-garde ont été les premiers à exprimer. » Au cœur de ces deux ouvrages se trouve une complainte sur une culture qui a perdu la capacité d’accepter les limites, qui a été envahie par l’horreur de la mort et de la vieillesse, et qui, ayant sacrifié les consolations de la religion, la foi en la postérité et une vision à long terme de l’histoire, se résigne à une anomie générale.
Il m’est arrivé de redécouvrir l’œuvre de Lasch à peu près au moment où j’ai assisté à une projection de l’adaptation par Noah Baumbach du roman de 1985 de Don DeLillo, White Noise, que je relisais également. Baumbach traite l’histoire de DeLillo, peut-être à juste titre, comme une comédie et un film d’époque. Jack et Babette, ces yuppies sympathiques vivant sur un campus et élevant ensemble les enfants issus de leurs mariages précédents dans une ville universitaire, sont des personnages à la Lasch : Jack, le carriériste universitaire dont le truc est de traiter la vie d’Adolf Hitler comme une sorte d’artefact de la culture pop ; Babette, esclave de son programme de remise en forme et d’un médicament expérimental qui promet de la débarrasser de la peur de la mort. Après un dénouement comiquement violent au cours duquel le couple subit des blessures légères par balle, ils arrivent à l’hôpital où ils sont pris en charge par des religieuses.
C’est un moment que Lasch aurait sans doute apprécié, un retour symbolique aux soins de celles qui accordent encore de la valeur au sacré et à l’ancien. Dans le roman, l’une des religieuses dit à Jack : « Notre mission dans ce monde est de croire à des choses que personne d’autre ne prend au sérieux. Si l’humanité abandonnait complètement ces croyances, elle périrait. C’est pour cela que nous sommes là. Une infime minorité. Pour incarner les choses anciennes, les anciennes croyances. Le diable, les anges, le paradis, l’enfer. Si nous ne faisions pas semblant de croire à ces choses, le monde s’effondrerait. » Une fois leurs blessures guéries, Jack et Babette emmènent leur famille dans ce paradis du consumérisme qu’est le supermarché, où, dans l’adaptation de Baumbach, s’ensuit un numéro musical endiablé où semble danser toute la ville.
Il est ironique que ce soient précisément ces apparents vrais croyants qui soient impliqués dans une sorte de division spirituelle du travail et que le temple de la consommation de masse devienne le lieu du renouveau familial et communautaire. Lasch, dont les livres sont marqués par des lectures d’auteurs littéraires tels que Donald Barthelme, Philip Roth et Frederick Exley, aurait sans doute apprécié cette plaisanterie. (Le camarade de chambre de Lasch lors de sa première année à Harvard était John Updike.) Il était animé d’un sentiment prométhéen selon lequel on ne peut pas remettre les génies dans leur bouteille. Il avait une sensibilité pessimiste, mais pas désespérée. La culture du narcissisme et Le moi minimal sont restés des références incontournables pour établir un diagnostic global de cette époque en mutation, marquée par une anxiété omniprésente et un hyperindividualisme, tant dans la sphère des podcasts que dans des ouvrages tels que l’étude de Kristin Dombek publiée en 2016, L’égoïsme des autres : essai sur la peur du narcissisme. Mais deux de ses derniers ouvrages, The True and Only Heaven: Progress and Its Critics (1991) et son ouvrage posthume The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, publié en 1994, sont encore plus pertinents au regard de la scène américaine actuelle. Ces deux livres s’inscrivent dans le prolongement de ses travaux de sociologie culturelle à caractère psychologique et reviennent au registre politique qui caractérisait ses premiers écrits.
The True and Only Heaven s’ouvre sur une longue partie d’autobiographie intellectuelle, dans laquelle Lasch retrace son évolution, depuis une éducation imprégnée du progressisme du Midwest « teinté du libéralisme du New Deal », en passant par une phase de socialisme, jusqu’à la perte de « foi dans le pouvoir explicatif des anciennes idéologies ». Il s’est opposé à la guerre du Vietnam et a d’abord été encouragé par le mouvement étudiant, mais il en est ensuite venu à croire que « le problème de la nouvelle gauche […] résidait précisément dans son ignorance de l’histoire antérieure de la gauche, ce qui l’a conduite à reproduire les traits les moins attrayants de cette histoire : un sectarisme effréné, une obsession pour la pureté idéologique, la sentimentalisation des groupes marginalisés ». À cette époque, il s’était plongé dans les œuvres de Karl Marx et Friedrich Engels, d’Antonio Gramsci et de Georg Lukács, ainsi que dans celles de l’École de Francfort, et il avait écrit des ouvrages retraçant la réaction des libéraux américains à la Révolution russe, la tradition radicale aux États-Unis et les crises de la gauche au cours des premières années de la Guerre froide. Comptant près de six cents pages, The True and Only Heaven part des idées des Lumières sur le progrès et des mouvements populistes qui s’y opposent pour aboutir à l’émergence de la soi-disant « nouvelle classe » après la Première Guerre mondiale.
Il avait une sensibilité pessimiste, mais pas désespérée.
Pour Lasch, cette classe se composait à la fois de la classe des cadres libéraux et de l’avant-garde néoconservatrice de la Nouvelle Droite. Tous deux étaient unis par une « culture du discours critique ». (Sur ce sujet, l’écriture de Lasch revêt une force aphoristique : « Les vertus comme les défauts de la classe professionnelle découlent de l’habitude de la critique qui, non tempérée par la conscience de ses propres limites, réduit bientôt le monde en cendres. ») Fondamentalement, tant les libéraux que les conservateurs étaient des défenseurs des idées des Lumières sur le progrès : les libéraux par leur engagement envers la science, la droite par son allégeance au capitalisme. À leur manière, affirmait Lasch, les libéraux comme les conservateurs servaient de couverture au consumérisme. Les professionnels libéraux avaient promu un culte du choix et des remèdes thérapeutiques, créant ainsi, en substance, une demande pour leurs propres services et agissant comme des prolongements de Madison Avenue. Parallèlement : « L’attrait idéologique de la nouvelle droite reposait sur sa capacité non seulement à mettre l’accent sur les questions sociales au détriment des questions économiques, mais aussi à détourner le ressentiment de la « classe moyenne » des riches vers une « nouvelle classe » parasitaire composée de professionnels spécialisés dans la résolution de problèmes et de relativistes moraux. » De plus :
La théorie de la « nouvelle classe » permettait à la droite d’attaquer les « élites » sans s’en prendre aux grandes entreprises. Les hommes d’affaires, semblait-il, étaient responsables et animés d’un esprit civique : ils rendaient des comptes aux consommateurs à qui ils vendaient leurs produits, tout comme les politiciens pragmatiques rendaient des comptes aux électeurs ; et le marché limitait ainsi tout pouvoir qu’ils pouvaient espérer exercer. La nouvelle classe, en revanche, ne rendait de comptes à personne, et son contrôle de l’enseignement supérieur et des médias lui conférait un pouvoir presque illimité sur l’opinion publique.
Du côté de la gauche, Lasch se montrait sceptique face à l’opinion de Barbara Ehrenreich, exprimée dans son ouvrage de 1989 Fear of Falling: The Inner Life of the Middle Class, selon laquelle la nouvelle classe avait « l’étoffe d’une classe universelle et que son “programme”, par conséquent, devrait viser à “élargir la classe, en accueillant tout le monde, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune autre classe” ». Lasch se montrait quelque peu cinglant sur ce point :
Ni les intellectuels de gauche ni ceux de droite, étrangement unis dans leur détermination à sauver la nouvelle classe d’elle-même, ne semblent s’intéresser beaucoup au reste de la société américaine. Leur vision des États-Unis commence et finit avec l’industrie du savoir. Les autres classes n’entrent en scène que sous forme d’images et de stéréotypes projetés sur la conscience de la nouvelle classe. Il ne vient pas à l’esprit de ces intellectuels que le reste du pays puisse n’avoir qu’un intérêt limité pour « l’âme » de la nouvelle classe. Il ne leur vient pas non plus à l’esprit que l’accès universel au statut professionnel ne corresponde peut-être pas aux ambitions de la plupart des Américains, et encore moins à un idéal de bonne société.
La révolte des élites et la trahison de la démocratie développe cette thèse. Au cœur de cet ouvrage se trouve une critique de la méritocratie, qui développe les idées de Michael Young, le romancier anglais qui a inventé ce terme en 1958. « Le cours général de l’histoire récente », écrit Lasch, « ne favorise plus l’aplanissement des distinctions sociales, mais s’oriente de plus en plus vers une société à deux classes dans laquelle une poignée de privilégiés monopolise les avantages de l’argent, de l’éducation et du pouvoir. » Cet ouvrage a parfois été détourné par des penseurs de droite pour justifier leur stratégie visant à attiser le ressentiment à l’égard des élites libérales. (En 2017, Steve Bannon, alors encore à la Maison Blanche, aurait lu cet ouvrage.) Mais de telles interprétations déforment le sens des arguments de Lasch, tout comme le fait la couverture de son livre, qui imprime la première moitié de son titre en caractères bien plus grands que la seconde.
J’ai récemment suivi un webinaire réunissant des intellectuels de droite qui se demandaient à haute voix si Lasch pouvait être rallié à la cause du « post-libéralisme », en citant le quatrième chapitre de l’ouvrage, intitulé « La démocratie mérite-t-elle de survivre ? » La question est rhétorique, et Lasch laisse entendre qu’une société centralisée, dominée par les « classes parlantes », libérales et conservatrices, était devenue si repliée sur elle-même qu’elle en était presque entièrement déconnectée des préoccupations des « citoyens ordinaires ». Dans une analyse du débat politique, il soutient que la presse, en se professionnalisant et en privilégiant la diffusion objective de l’information, avait perdu de son éclat par rapport au journalisme de la fin du XIXe siècle, davantage axé sur les opinions, voire au journalisme à sensation. Cet argument s’inscrit dans la lignée de son retour constant à l’éthique de la petite propriété comme contrepoids au pouvoir centralisé.
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Le XXIe siècle ne nous a pas ramenés à un tel ordre des choses (ou paysage médiatique) du XIXe siècle. Dans The True and Only Heaven, Lasch exprime son admiration pour les vertus de la petite bourgeoisie — « son égalitarisme, son respect du savoir-faire, sa compréhension de la valeur de la loyauté et sa lutte contre la tentation morale du ressentiment » — tout en s’abstenant de « minimiser » ses vices que sont « l’étroitesse d’esprit et le provincialisme », ni de nier qu’elle a engendré « le racisme, le nativisme et l’anti-intellectualisme ». » Cette classe a longtemps constitué un pivot de la politique américaine, ces fameuxpetits entrepreneurs que chaque parti a tendance à courtiser. Ce sont les vices de ce groupe que les républicains ont de plus en plus cherché à satisfaire (tandis que certains dirigeants démocrates n’ont pas caché leur mépris pour les « déplorables »).
La difficulté avec la dystopie, ou avec l’avenir, réside peut-être dans le fait de distinguer l’émerveillement de la crainte.
Alors que certains héros intellectuels de la droite post-libérale ont mis en avant ce type de division — en particulier le juriste nazi Carl Schmitt, malheureusement réhabilité, avec sa vision de la distinction entre « amis » et « ennemis » comme essence même de la politique —, cela constituait un anathème pour Lasch. Bien qu’il fût sceptique quant à l’émergence (ou à l’opportunité) d’une « classe universelle », la notion à laquelle il faisait constamment appel était celle de « la vie commune ». Face à l’« optimisme » de la technocratie et de la culture thérapeutique, ainsi qu’aux rêves ensoleillés de la prospérité capitaliste, c’était là sa source d’espoir :
Si les idéologies progressistes se sont réduites à un espoir nostalgique, contre toute attente, que les choses finiront par s’arranger d’une manière ou d’une autre, nous devons retrouver une forme d’espoir plus vigoureuse, qui fasse confiance à la vie sans nier son caractère tragique ni tenter d’expliquer la tragédie par un « retard culturel ». Ce n’est que maintenant que l’autre forme d’espoir, que l’on qualifierait mieux d’optimisme, s’est pleinement révélée comme une forme supérieure de vœu pieux que nous pouvons pleinement apprécier ce type d’espoir. L’optimisme progressiste repose, au fond, sur un déni des limites naturelles du pouvoir et de la liberté humains, et il ne peut survivre très longtemps dans un monde où la prise de conscience de ces limites est devenue inéluctable. En revanche, la disposition que l’on qualifie à juste titre d’espoir, de confiance ou d’émerveillement — trois noms pour désigner le même état du cœur et de l’esprit — affirme la bonté de la vie face à ses limites.
Bien sûr, l’espoir, la confiance et l’émerveillement ne sont pas des choses matérielles, et il serait peut-être naïf de penser que nous pourrions les vivre de la même manière qu’autrefois. Mais d’un autre côté, il serait peut-être arrogant de croire que les choses sont si différentes aujourd’hui. À la fin du roman de DeLillo, Jack, le narrateur, raconte qu’il se rend chaque soir sur un viaduc avec sa femme et son fils pour admirer des couchers de soleil éclatants et d’une couleur nouvelle dans un ciel récemment marqué par un immense nuage toxique résultant d’un déversement accidentel de produits chimiques.
Certes, il y a là de l’émerveillement, ce n’est que de l’émerveillement, qui transcende toutes les catégories antérieures de l’émerveillement, mais nous ne savons pas si nous contemplons ce spectacle avec émerveillement ou avec effroi ; nous ne savons pas ce que nous regardons ni ce que cela signifie ; nous ne savons pas s’il s’agit d’un phénomène permanent, d’un niveau d’expérience auquel nous nous adapterons progressivement et dans lequel notre incertitude finira par s’absorber, ou simplement d’une anomalie atmosphérique qui ne tardera pas à disparaître.
La difficulté avec la dystopie, ou avec l’avenir, réside peut-être dans le fait de distinguer l’émerveillement de la crainte.
Les textes de Christian Lorentzen ont été publiés dans la London Review of Books, Harper’s Magazine, Bookforum, Artforum, n+1, le Times Literary Supplement, The New Republic, The Paris Review, The Baffler, le New York Times, Slate, la Literary Review et The New Leader. De 2015 à 2018, il a été critique littéraire pour le New York Magazine.
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Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
