Traduction de From environmental protest to social power building beyond the climate: transformations of environmental activism in the Czech Republic par Arnošt Novák dans Political Research Exchange, le 25 juin 2026.
[référence de The Syllabus]
Résumé
L’activisme environnemental et climatique en République tchèque s’est développé dans le cadre d’une démocratie polarisée où les deux blocs politiques dominants, le « populisme antidémocratique » et l’« antipopulisme démocratique », rejettent la politique climatique. Cet article analyse la manière dont les mouvements de base réagissent à cette structure d’opportunités politiques fermée, en se concentrant sur Re-set, une organisation issue du mouvement pour la justice climatique. Contrairement aux actions de sensibilisation antérieures, fondées sur la protestation ou menées par des ONG, Re-set propose une stratégie contre-hégémonique en combinant des pratiques préfiguratives, telles que les économies solidaires et les coopératives, à des efforts organisés visant à construire un pouvoir social par la base. S’appuyant sur une recherche qualitative, comprenant des entrevues et de l’observation participante, l’étude montre comment Re-set redéfinit l’activisme à travers ses dimensions cosmologiques, technologiques et organisationnelles. Dans un contexte où la gauche politique a disparu, Re-set représente une forme novatrice d’« activisme au-delà du climat » qui non seulement remet en cause l’hégémonie néolibérale, mais offre également de nouvelles voies pour la pratique démocratique et la transformation socio-écologique.
Introduction
Le militantisme environnemental et climatique en République tchèque s’est développé dans un contexte politique marqué par une polarisation croissante et un rétrécissement des possibilités de transformation socio-écologique. Depuis les années 2010, deux blocs antagonistes, que Slačálek et Šitera (Citation2022) qualifient de « populisme antidémocratique » et d’« antipopulisme démocratique », en sont venus à structurer le débat public. Bien que ces blocs diffèrent par leurs récits culturels et leurs modèles préférés d’accumulation du capital, ils convergent dans leur rejet des politiques environnementales et climatiques ambitieuses. Cette convergence a donné naissance à une structure d’opportunités politiques fermée et souvent hostile pour les acteurs en quête d’un changement écologique transformateur (Hrubeš et Císař, Citation2024). Parallèlement, l’hégémonie néolibérale qui a dominé la période post-1989, ancrée dans la modernisation écologique, le discours sur les droits de la personne et la gouvernance technocratique, s’est érodée, cédant la place à de nouvelles formes d’autoritarisme libertaire (Swyngedouw et Wilson, Citation2014) et à un scepticisme croissant à l’égard de la transformation socio-écologique.
Ce contexte reflète les tendances mondiales dans lesquelles le populisme autoritaire exploite les inquiétudes écologiques tout en faisant obstacle aux politiques climatiques (Buzogány et Scherhaufer, Citation2022; Darian-Smith, 2023). Or, le cas tchèque se distingue en ce que la gauche politique, tant parlementaire qu’extraparlementaire, a pratiquement disparu, ne laissant aucun acteur établi capable d’articuler une vision émancipatrice du changement socio-écologique. Comment les mouvements environnementaux et climatiques réagissent-ils à cette nouvelle situation? Peuvent-ils innover sur les plans politique et organisationnel? Peuvent-ils proposer des alternatives transformatrices?
Cet article aborde ces questions en examinant l’émergence de Re-set, une organisation fondée par des militants du mouvement pour la justice climatique. Alors que les formes antérieures d’écologisme tchèque s’appuyaient soit sur un plaidoyer mené par des ONG opérant au sein de l’hégémonie dominante, soit sur des manifestations de base et une politique préfigurative qui en restaient largement en dehors, Re-set représente une approche qualitativement différente. Elle cherche à construire une contre-hégémonie par le biais d’une organisation stratégique, d’économies solidaires, de syndicats de locataires et d’autres pratiques qui cultivent le pouvoir social par la base. Je conceptualise ce changement comme l’émergence de l’activisme au-delà du climat : un mode d’activisme qui transcende l’environnementalisme axé sur un seul enjeu en intégrant les luttes écologiques, sociales et économiques au sein d’un projet transformateur cohérent.
L’article se déroule en quatre étapes. Tout d’abord, il présente le cadre théorique, en s’appuyant sur des travaux universitaires qui considèrent les mouvements sociaux comme des lieux d’innovation et de production de connaissances (Cox et Fominaya, 2009; Della Porta, 2020; Eyerman et Jamison, 1991), en tant qu’agents potentiels de repolitisation dans des contextes post-politiques (Blühdorn et Deflorian, 2021; Kenis et Mathijs, 2014), et comme des lieux où il est possible de créer une non-hégémonie (Day, 2004) ou une contre-hégémonie (Mueller, 2003). Deuxièmement, il situe Re-set au sein des dynamiques structurelles et idéologiques plus larges du capitalisme semi-périphérique tchèque, y compris la polarisation entre le populisme antidémocratique et l’antipopulisme démocratique. Troisièmement, elle retrace la trajectoire historique de l’environnementalisme tchèque, depuis les ONG axées sur la défense des droits apparues après 1989 jusqu’aux mobilisations de base du mouvement pour la justice climatique, en identifiant les limites de ces deux approches. Quatrièmement, en s’appuyant sur des entrevues, des documents du mouvement et l’observation participante, elle analyse comment Re-set redéfinit les dimensions cosmologiques, technologiques et organisationnelles de l’activisme, redéfinissant ainsi les stratégies de transformation socio-écologique qui, comme je le soutiens, repose sur une contre-hégémonie construite par le biais d’une préfiguration stratégiquement conçue.
L’analyse montre que Re-set apporte des innovations qui ne sont pas seulement stratégiques, mais aussi épistémiques et politiques. Il recadre les crises environnementales en termes explicitement socio-économiques, réintroduit la critique systémique dans le discours politique tchèque et met en avant l’organisation comme voie vers la construction d’un pouvoir durable et ascendant. Dans un contexte où les projets hégémoniques sont en crise mais où aucune alternative émancipatrice n’a encore atteint la cohérence , l’approche de Re-set offre des perspectives importantes sur la manière dont la politique transformatrice et la lutte contre l’hégémonie peuvent être repensées à partir d’une position semi-périphérique. L’article se termine par une réflexion sur les implications plus larges de cette démarche « au-delà de l’activisme climatique » pour la pratique démocratique et la transformation socio-écologique.
Fondements théoriques : les mouvements sociaux en tant qu’innovateurs, de la dépolitisation à la lutte contre l’hégémonie
Le postulat théorique de cet article est que les mouvements sociaux progressistes/émancipateurs, parmi lesquels j’inclus le mouvement pour la justice climatique, se sont engagés et continuent de s’engager dans l’innovation démocratique. Ils expérimentent de nouvelles idées au sein de leur vie interne, préfigurant des formes alternatives de politique démocratique, et ils diffusent ces idées au sein (et au-delà) des institutions contemporaines. Non seulement ils transforment les États démocratiques par le biais de luttes pour un changement de politiques, mais ils expriment également une critique fondamentale de la politique conventionnelle (Della Porta, 2020). Le mouvement pour le climat est un espace d’apprentissage et de production de connaissances (McGregor et Christie, 2021), et il génère des innovations sociales dans les comportements collectifs, les relations sociales, les pratiques, les formes de savoir, ainsi que dans l’engagement civique, la participation et la démocratisation translocale (Buzogány et Scherhaufer, 2022). En produisant des connaissances « par le bas », à partir des groupes subalternes, les mouvements sociaux mettent en lumière de nouvelles façons de voir le monde et ont ainsi joué un rôle important dans la réalisation de changements sociaux de manière progressiste et émancipatrice (Cox et Fominaya, 2009).
Mais les mouvements sociaux peuvent également jouer un rôle important dans un contexte post-politique où la politique est réduite à des procédures de gouvernance consensuelle. De plus, ils sont capables de politiser la vie quotidienne et d’élargir l’imaginaire politique par l’action collective (Novák, 2021b; Roussos, 2019; Schlembach, 2012). Cependant, Kenis et Mathijs (réf. 2014) soulignent un paradoxe particulier de la politisation à l’ère post-politique. Si la création d’un espace permettant d’imaginer des avenirs alternatifs devient une fin en soi, alors l’impact et l’influence des mouvements sur la société dans son ensemble sont limités, et par conséquent, leur capacité à repolitiser l’est également. De même, Pavenstädt (Référence 2024) évoque une politisation restreinte qui met trop l’accent sur l’appel « à écouter les scientifiques » et reconnaît que le conflit et le pluralisme constituent des conditions préalables importantes à l’élaboration de visions alternatives et à la transformation socio-écologique.
Enfin, les théories traitant de la relation entre les mouvements sociaux et l’hégémonie sont essentielles pour comprendre la transformation du mouvement environnemental et climatique en République tchèque. Selon Fagan (Citation2004), la relation des organisations environnementales tchèques (OET) à l’hégémonie après 1989 a évolué, passant d’une opposition radicale initiale à une cooptation progressive et à une réticence à remettre en question le consensus idéologique nouvellement établi autour du capitalisme néolibéral et de la modernisation écologique. Le financement provenant de l’Union européenne et d’autres organismes était souvent lié à des discours sur la modernisation écologique, qui présupposaient la protection de l’environnement dans le cadre du maintien d’un ordre économique libéral. Dans des recherches plus récentes sur l’environnementalisme tchèque, qui portent également sur le nouveau mouvement pour le climat, Pixová et Kolářová (Citation2026) décrivent comme ambiguë la relation des organisations environnementales tchèques avec l’hégémonie dominante. Le mouvement s’efforce activement de s’opposer aux forces oppressives; cependant, les inégalités internes au mouvement entre les ONG professionnelles bien établies et les organisations de base, ainsi que la prédominance de certains discours promus par le haut par les ONG, conduisent à occulter involontairement la critique systémique et à promouvoir une approche technico-gestionnaire au sein de l’hégémonie existante.
Dans cet article, je me concentre sur la partie du mouvement qui cherche à contester ou à rejeter l’hégémonie néolibérale dominante, en utilisant deux approches conceptuelles qui me permettent de saisir et d’analyser l’activisme pour la justice climatique du mouvement Limity jsme my (Nous sommes les limites), en mettant l’accent sur la mobilisation et les pratiques préfiguratives, ainsi qu’un nouveau type d’activisme politique introduit par l’organisation Re-set, qui met l’accent sur la stratégie et l’organisation. La première approche est celle de la « non-hégémonie » de Richard Daye (Citation2004), qui rejette l’idée selon laquelle les mouvements sociaux devraient lutter pour l’hégémonie dans la société. La seconde est la « contre-hégémonie » de Tadzio Mueller (Citation 2003), qui s’appuie sur le concept d’hégémonie de Gramsci et soutient que les mouvements sociaux ne peuvent ignorer les relations de pouvoir. Mueller propose que les mouvements anarchistes et climatiques construisent leur propre contre-hégémonie, c’est-à-dire un cadre de pouvoir alternatif capable de rivaliser avec l’hégémonie capitaliste. Selon Day, les mouvements devraient « anticiper » la société à laquelle ils aspirent; en d’autres termes, ils devraient incarner dès maintenant les valeurs d’égalité, d’horizontalité et de solidarité, sans attendre de futures victoires, et se concentrer sur la construction. Ils devraient donc se concentrer sur l’établissement de relations sociales alternatives, sans chercher à s’emparer du pouvoir au sein de l’État ni à créer leur propre contre-hégémonie. Ils devraient plutôt la contourner par le biais de pratiques préfiguratives et d’actions directes (centres communautaires, coopératives, économies alternatives). Mueller considère les pratiques préfiguratives (c’est-à-dire le fait de vivre dès maintenant des valeurs et des formes d’organisation alternatives) comme importantes, mais pas comme une fin en soi. Ce sont des outils, pas des objectifs. Contrairement à Richard Day, qui considère la préfiguration comme la principale stratégie en dehors de l’hégémonie, Mueller la voit davantage comme un moyen de construire une contre-hégémonie. Selon lui, les pratiques préfiguratives contribuent à montrer que d’autres modes de vie sont possibles, mais elles doivent également s’inscrire dans le cadre plus large de la lutte politique pour l’hégémonie. Mueller soutient donc que les mouvements ne peuvent stratégiquement se cantonner à de petites communautés alternatives – ils doivent utiliser la préfiguration dans le cadre d’une mobilisation ayant un impact hégémonique. Mueller prône une lutte hégémonique principalement par le biais d’actions de protestation et de campagnes de masse, plutôt que par la création de coopératives ou d’une économie solidaire, qu’il n’aborde pas de manière systématique. En m’appuyant sur ces théories, j’analyserai ensuite la différence entre les mouvements « Limity jsme my » et « Re-set » dans la partie empirique, puis je contribuerai à ce débat théorique en plaidant, à partir de l’exemple de « Re-set », en faveur d’une certaine combinaison des deux approches : il est possible de construire une contre-hégémonie par le biais d’un certain type de préfiguration stratégique, où la préfiguration et la politisation ne sont pas des fins en soi.
Méthodes et sélection des cas
Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche en cours axée principalement sur la politique de la justice climatique venue de la base. Il repose sur des stratégies de recherche qualitative et s’appuie sur mes travaux antérieurs consacrés au mouvement environnemental en République tchèque dans les années 1990 et 2000 (Novák, 2020), ainsi que sur le mouvement pour la justice climatique (Novák, Citation 2021a, Citation 2022), qui semble être l’un des rares acteurs à articuler une transformation socio-écologique et à aborder des solutions systémiques et structurelles dans le contexte de la crise climatique. Dans cet article, je me concentre empiriquement sur l’organisation Re-set. J’ai choisi cette organisation en raison de son importance non seulement pour le mouvement environnemental ou de justice climatique, mais aussi pour un éventail plus large de mouvements de base de gauche en République tchèque, en raison de ses pratiques novatrices. Cette importance n’est peut-être pas évidente au vu de sa visibilité sur les médias sociaux ou de ses mentions dans les médias grand public, mais elle devient manifeste du point de vue d’un initié dès lors que l’on s’immerge dans les activités et le milieu de ces mouvements sociaux. C’est à ce moment-là que l’on commence à découvrir les documents produits par Re-set, les ateliers qu’elle organise pour divers collectifs et mouvements, ainsi que les arguments et les récits qu’elle promeut et développe, et que l’on peut constater le rôle important qu’ils jouent pour les militants.
Dans cet article, je me suis appuyé sur les résultats de mes recherches antérieures sur le squattage (Novák, 2021b) afin de fournir un contexte et un cadre plus larges pour les mouvements environnementaux et climatiques tchèques. Je complète ces données par une analyse des documents produits par le mouvement, ainsi que par cinq entrevues semi-structurées avec des membres clés de Re-set et neuf entrevues semi-structurées avec des militants de Limity jsme my, Fridays for Future, Na Zemi (Sur la Terre) et Greenpeace, des organisations qui travaillent en étroite collaboration avec Re-set et représentent le paysage plus large du mouvement social. J’ai sélectionné les personnes pour ces entrevues de manière ciblée, en m’appuyant sur ma connaissance de longue date du milieu étudié, et j’ai combiné cela avec la méthode en boule de neige. J’ai mené des entrevues semi-structurées, d’une durée de 60 à 120 minutes, en 2023, qui ont ensuite été transcrites et codées. J’ai eu recours à la fois au codage déductif, fondé principalement sur le concept théorique des intérêts de savoir et des mouvements sociaux en tant qu’innovateurs, et au codage inductif pour laisser les données « parler » et découvrir de nouvelles catégories. J’ai complété les entrevues semi-structurées par des conversations informelles et l’observation participante. Enfin, j’utilise le regard temporel – l’approche de la longue durée – qui est essentiel pour comprendre le contexte structurel de l’activisme axé sur le changement.
Pour analyser comment Re-set transforme l’activisme climatique et quelles nouvelles idées il apporte, j’utilise la notion d’intérêts de savoir d’Eyerman et Jamison (Citation 1991), définie comme la praxis cognitive des mouvements sociaux. Les intérêts de savoir constituent ce qu’un mouvement social a en commun, et lorsque ce point commun se fragmente, le mouvement cesse d’exister. Ils comportent trois dimensions : (1) la dimension cosmologique est considérée comme centrale. Elle fait référence aux hypothèses et croyances les plus fondamentales du mouvement social, à sa signification historique et à sa vision du monde. (2) La dimension technologique porte sur les enjeux technologiques spécifiques auxquels le mouvement s’attaque. (3) La dimension organisationnelle fait référence aux formes d’organisation et à la manière dont les mouvements diffusent l’information.
Ces trois dimensions ne vont pas de soi pour le mouvement; elles ne sont pas nécessairement conscientes ou explicites; il s’agit plutôt de façons dont le mouvement peut être compris, opérationnalisé et analysé. Telle est notre interprétation des mouvements sociaux; la «praxis cognitive» est un terme opérationnel. Ces trois dimensions nous permettent d’analyser comment les mouvements produisent du savoir. La dimension cosmologique explore de nouvelles façons d’envisager le monde, les valeurs, ainsi que les relations entre les personnes et le monde non humain; elle consiste à nommer le système et les alternatives à celui-ci. La dimension technologique porte sur le type de savoir expert que les mouvements développent, les technologies qu’ils privilégient et, inversement, celles qu’ils critiquent et rejettent, ainsi que les raisons de ce rejet. La dimension organisationnelle analyse les types d’organisations, de pouvoir et d’institutions que le mouvement met en place, ainsi que les cibles de sa critique. Analyser ainsi ces intérêts en matière de savoir peut s’avérer utile, car cela nous permet de comprendre les changements que Re-set entraîne dans le cas tchèque, tant dans la manière dont l’activisme politique est organisé que dans les objectifs qu’il poursuit.
La politique tchèque divisée à la semi-périphérie de l’UE
Mon sujet de recherche porte sur les transformations au sein des mouvements environnementaux établis. Je m’intéresse à la manière dont les mouvements environnementaux et climatiques réagissent à l’intensification de la crise climatique et, à l’inverse, à son déni au sein d’une démocratie polarisée. Dans cette partie de l’article, axée sur la République tchèque, je montrerai comment l’organisation Re-set répond de manière novatrice à ces défis.
La République tchèque, située en Europe centrale et orientale, n’a jamais été une colonie, bien qu’elle ait occupé un rôle subordonné au cours de son histoire moderne; par exemple, avant 1989, elle était subordonnée à l’Union soviétique au sein du Bloc de l’Est. Cependant, après la « Révolution de velours », dans ses efforts pour « rattraper l’Occident » et établir une société démocratique libérale occidentale « normale », elle est devenue subordonnée aux pays et aux institutions occidentaux. Pour comprendre cette situation, je m’appuie sur la littérature relative au système-monde afin d’analyser le lien entre l’intégration structurelle et idéologique dans les hiérarchies mondiales dans le cas de la République tchèque (Gagyi, 2016; Patočka, Čech et Fraňková, 2024; Slačálek et Šitera, 2022).
L’économie de la République tchèque se caractérise actuellement par une forte dépendance à l’égard des investissements étrangers, une orientation vers l’exportation et un recours à une main-d’œuvre bon marché pour les entreprises détenues par des capitaux étrangers, avec des salaires parmi les plus bas de l’Union européenne (Krpec et Hodulák, 2019; Slačálek et Šitera, 2022; Patočka, Čech et Fraňková, référence 2024). On pourrait dire que la République tchèque est une usine d’assemblage à bas coût, en particulier pour l’industrie automobile transnationale. De plus, pendant la pandémie de la COVID-19 et le confinement, cela s’est avéré être le cas dans le secteur des soins, de nombreuses femmes des régions frontalières faisant la navette vers l’Allemagne pour travailler dans les soins de santé et les services sociaux. La République tchèque occupe donc une position semi-périphérique, dépendante de l’Allemagne et du cœur occidental de l’Union européenne (Krpec et Hodulák, Citation 2019), tout en restant néanmoins plus favorisée que les régions orientales de l’UE et de l’Europe. De plus, une caractéristique spécifique de la République tchèque est le niveau élevé d’endettement chez les travailleurs pauvres des régions périphériques. Ces personnes se désengagent complètement de la politique ou se mettent à soutenir des politiques populistes autoritaires. Par rapport à d’autres pays post-socialistes (la Pologne, la Slovaquie, mais aussi la Hongrie et l’est de l’Allemagne), la gauche a complètement disparu, tant au sein du parlement qu’à l’extérieur (Slačálek et Šitera, 2022). Cela a privé une partie de la population de toute représentation politique et a entraîné une perte de confiance dans la démocratie libérale représentative.
Pour expliquer cette situation, il faut revenir sur les trente dernières années, soit la période qui a suivi l’effondrement du « socialisme réel » en 1989, lorsque se sont forgées les conceptions de ce qu’est la démocratie et de la manière dont la politique est menée.
Au cours de la première moitié des années 1990, deux idées principales se sont opposées, et les groupes subalternes s’en sont plus ou moins tirés à bon compte. D’une part, l’ancien dissident et président Václav Havel défendait une politique fondée sur la société civile, reposant sur des valeurs morales et des personnalités fortes, où le slogan de la Révolution de velours, « La vérité et l’amour doivent triompher du mensonge et de la haine », résonnait encore fortement :
Il prônait une forte moralisation de la politique par le biais de « valeurs » (qui incluaient l’humanisme et une approche bienveillante envers les minorités, ainsi qu’une rhétorique floue sur un « ordre de l’être », aux accents conservateurs), et de « personnalités » fortes jouissant de la confiance de leurs concitoyens. S’opposant à la réduction de la « politique » aux seuls partis politiques, Havel soulignait le rôle de la « société civile » en tant que contrepoids aux partis politiques et à ceux qui définissent les priorités politiques. Il mêlait ainsi certaines impulsions démocratiques radicales à un élitisme marqué. (Slačálek et Šitera, Citation2022, 144)
Cette position est souvent qualifiée de « populisme moral » (Slačálek et Šitera, Citation 2022, 144).
Elle a été contestée par Václav Klaus, qui, avant 1989, était économiste, puis est devenu le premier ministre des Finances du pays après la révolution. Inspiré par les politiques néolibérales de Margaret Thatcher, Klaus a fondé le Parti démocratique civique (ODS) de droite (ODS) et prônait une politique occidentale classique fondée sur la concurrence entre partis lors des élections parlementaires. Selon Klaus, « la politique était une sphère réservée aux partis politiques et à leur lutte électorale. Tout ce qui dépassait cette sphère – comme les ONG et les mouvements sociaux, le système judiciaire ou les organisations internationales – souffrait d’un déficit de légitimité et représentait un danger pour la démocratie » (Slačálek et Šitera, Citation 2022, 144). Dans cette optique, la concurrence électorale entre les partis politiques était assimilée aux mécanismes du marché et, en principe, à la concurrence de marché. Si la conception de la politique de Havel reposait sur sa moralisation, celle de Klaus reposait sur sa marchandisation.
C’est Klaus qui l’a emporté. Lui-même premier ministre de 1992 à 1997, il s’est fermement opposé aux ONG, en particulier aux ONG environnementales, qui avaient été perçues comme faisant partie des vainqueurs de la révolution de 1989 (Fagan, 2004; Holy, 1996; Jehlička, Sarre et Podoba, 2005). Avec la , et surtout avec l’hégémonie de sa conception de la politique comme une forme de « post-politique », ces organisations ont été qualifiées d’extrémistes, d’écoterroristes et, au cours des années 1990, reléguées de « l’autre côté de la barricade », parmi les fauteurs de troubles qui se plaignent ou ralentissent le « retour de la République tchèque en Europe » (Novák, 2020) . La méfiance et le scepticisme généraux à l’égard des ONG, des manifestations, des mouvements sociaux et de l’activisme politique en dehors des partis politiques traditionnels constituent un héritage des politiques de Klaus qui persiste (Císař, citation 2009). Je soutiens que c’est là l’une des raisons importantes pour lesquelles l’activisme transactionnel venant d’en haut, plutôt que l’activisme communautaire fondé sur la participation venant d’en bas, a prévalu au sein d’une société civile affaiblie.
Ce que ces deux conceptions rivales de la politique avaient en commun, c’était un sentiment fort et incontesté de rattrapage par rapport à l’Occident. Mais ce rattrapage était également largement partagé par les environnementalistes, les gauchistes et les anarchistes. Alors que certains cherchaient à rattraper l’Occident en matière de consumérisme, de démocratie libérale et de libre marché, d’autres s’inspiraient fortement des mouvements de protestation et des mouvements sociaux occidentaux (Novák, 2021a).
Avec son adhésion à l’Union européenne en 2004, la volonté du pays de rattraper son retard s’est d’abord renforcée. De plus, l’harmonisation des règlements, des lois et des politiques a fait en sorte que de nombreuses mesures progressistes de protection de l’environnement provenaient de l’UE (Fagan, 2004; Pleines et Bušková, 2007) . Contrairement à l’Europe occidentale, où cela résultait d’une pression à long terme exercée par divers mouvements sociaux remontant aux années 1960 et de l’institutionnalisation de l’environnementalisme, en République tchèque — où l’on constatait un manque de mouvements environnementaux de base faisant avancer les enjeux par la base et où l’activisme transactionnel prédominait (Císař, 2009) —, ce processus a commencé à s’inscrire dans la ligne de la conception de la politique de Klaus, perçue comme un « diktat vert de Bruxelles ».
En effet, au tournant du millénaire, ces deux forces se sont opposées : les nationalistes néolibéraux (l’ODS de Klaus) et les mondialistes libéraux (le président Havel, les petits partis de droite et les sociaux-démocrates) (Slačálek et Šitera, citation 2022) . Dans le cadre de ce clivage politique, les nationalistes néolibéraux, rejoints plus tard par les populistes, ont qualifié l’environnementalisme non seulement d’extrémiste, mais aussi de phénomène imposé d’en haut et de l’extérieur, comme « les diktats de fonctionnaires et de politiciens non élus de Bruxelles ». » Cependant, la forme que prenait l’environnementalisme tchèque des années 1990 et 2000 ne contredisait guère cette perception, car elle reposait sur un activisme transactionnel mené par de petites ONG professionnelles financées par des subventions étrangères, qui négligeaient la construction d’un mouvement, la mobilisation et la formation de coalitions avec d’autres acteurs de la société, et s’appuyaient plutôt sur un travail de plaidoyer et de lobbying (Císař, citation 2009; Císař, citation 2014; Fagan, citation 2004; Novák, citation 2020). Ces organisations partageaient le discours d’un retour vers l’Europe et d’un rattrapage de l’Occident, ce qui signifiait essentiellement que l’avenir résidait dans un retour à la trajectoire « naturelle » d’une société occidentale moderne, qui avait été interrompue par le régime du Parti communiste entre 1948 et 1989 (Holy, citation 1996). Ces facteurs ont contribué à la perception de l’écologisme comme un phénomène venant d’en haut (des élites moralisatrices) et de l’extérieur – l’influence externe de l’Union européenne.
Entre 2010 et 2011, les mesures d’austérité du gouvernement de coalition composé de nationalistes néolibéraux et de mondialistes libéraux ont provoqué de vives protestations de la part des syndicats et de la plateforme civique de gauche Pro-alt. Bien que le gouvernement soit tombé et que les sociaux-démocrates aient remporté les nouvelles élections en 2013, la gauche n’est pas sortie renforcée de cette vague de protestations. Les électeurs de gauche ont été progressivement cooptés par le partenaire de coalition de la social-démocratie, le parti populiste ANO, dirigé par l’oligarque Andrej Babiš, qui a remporté les élections suivantes en 2017. Babiš a habilement tiré parti du discours présentant la République tchèque comme une colonie politique de l’UE pendant la crise des réfugiés de 2015 (Slačálek et Šitera, Citation2022). Il en a résulté un virage oligarchique qui, contrairement à la Hongrie, s’est traduit par une mainmise sur l’État principalement économique, plutôt que politique. Mais alors que la mainmise économique des oligarques sur l’État n’a pas été thématisée sur le plan politique, le gouvernement dirigé par Babiš est devenu la cible principale de l’opposition, mettant en évidence le principal clivage politique actuel et le thème central à l’approche des élections de 2021.
Ainsi, un clivage similaire à celui décrit par Agnes Gagyi (réf. 2016) en Hongrie a émergé ici. Je souligne qu’il s’agit d’un clivage similaire, car Babiš n’est pas le même qu’Orbán; il utilise le populisme d’une manière beaucoup plus pragmatique et moins idéologique. Par exemple, en 2018, il a certes invité en République tchèque l’Université d’Europe centrale, qu’Orbán avait expulsée de Hongrie, mais en 2024, il s’est retrouvé au sein de la faction européenne du groupe politique souverainiste d’extrême droite « Patriots for Europe », aux côtés d’Orbán. La comparaison faite par Gagyi constitue, à mes yeux, un schéma de référence.
D’une part, il y a le populisme antidémocratique d’Andrej Babiš, qui a « récupéré » de manière pragmatique les électeurs sociaux-démocrates, et contre lequel s’est formé un antipopulisme démocratique, représenté par une coalition de partis de droite et du Parti pirate libéral. Pour l’antipopulisme démocratique, la lutte contre Babiš, considéré comme une menace pour la démocratie libérale, est devenue le principal moyen de mobiliser les électeurs. Comme le note Gagyi, ces termes ne sont pas descriptifs en soi, mais « constituent des paires symétriques de termes idéologiques qui résument l’effet miroir idéologique au sein de la polarisation politique » (Gagyi, citation 2016, 357). L’un définit l’autre, et vice versa. Les deux blocs qui s’affrontent, tant l’antipopulisme démocratique que le populisme antidémocratique, représentent deux versions différentes de l’illusion développementaliste consistant à rattraper l’Occident sur le plan économique. L’antipopulisme démocratique propose la libéralisation et un moyen d’ouvrir le pays aux capitaux étrangers. Le populisme antidémocratique vise quant à lui à créer une bourgeoisie nationale, mais liée aux fonds et aux subventions européens; le « Czechxit » n’est donc pas recherché. Sur le plan économique, les deux blocs souhaitent appartenir à l’Occident; les affrontements sont principalement d’ordre culturel. Gagyi perçoit une différence entre l’émancipation autocoloniale de l’antipopulisme démocratique (« Nous appartenons à l’Occident ») et l’amour-propre colonial du populisme antidémocratique (« L’Occident ne nous donnera pas de conseils; nous savons mieux que quiconque comment nous y prendre » ou « Le Pacte vert de l’Union européenne détruira notre industrie automobile traditionnelle nationale ») (Slačálek et Šitera, citation 2022).
Bien que les deux blocs se définissent l’un par rapport à l’autre, ils s’accordent sur leur rejet des politiques environnementales et climatiques, une caractéristique de la politique tchèque au cours des trois dernières décennies. Les élites politiques tchèques n’ont pas pleinement adhéré à la modernisation environnementale promue par l’Union européenne et, par conséquent, la politique environnementale en République tchèque a été mise de côté (Braun, 2016). Plutôt que l’autonomisation des citoyens dans l’esprit de la Convention d’Aarhus, c’est un style de gouvernance technocratique qui a été favorisé (Durnová, citation 2019). Depuis les années 1990, l’obstructionnisme climatique est profondément ancré dans la politique de l’ODS, le plus puissant parti démocratique anti-populiste qui continue de s’opposer aux efforts coordonnés de protection du climat. Le parti ANO de Babiš adopte une approche beaucoup plus pragmatique, acceptant le consensus international et cherchant à le transformer en occasions d’affaires, souvent liées aux subventions de l’UE. Les deux principaux partis ne diffèrent que par leurs stratégies d’obstructionnisme climatique, qui se manifestent par le déni des changements climatiques, le report des mesures ou la mise en avant de mesures d’adaptation technocratiques sans débattre des causes ni des mesures politiques visant à l’atténuation (Hrubeš et Císař, référence 2024).
Les revendications du nouveau mouvement pour le climat, qui portent le stigmate de l’élitisme dépolitisé et moralisateur de l’écologisme des années 1990, se heurtent à une fenêtre d’opportunité politique désormais fermée. Les populistes antidémocratiques les décrivent comme des diktats venus de l’extérieur, des élites mondialistes, de Bruxelles. Pendant ce temps, les anti-populistes, majoritairement démocrates, dans la tradition de l’ODS, ont qualifié ces revendications de tentatives extrémistes et « communistes » visant à réglementer le marché et la vie des citoyens ordinaires. De plus, la gauche et le discours de gauche ont complètement disparu du spectre politique tchèque. Ainsi, la politique de transformation socio-écologique que développe Re-set, fondée sur l’organisation communautaire, l’économie solidaire, une critique du capitalisme, et d’une perspective écosocialiste — que j’appelle globalement « au-delà de l’activisme climatique » — a beaucoup de mal à trouver des alliances stratégiques et peine à s’imposer au sein d’une société aussi clivée. Dans ce contexte, alors que l’argumentation de gauche et le discours de gauche en général, qui font défaut, doivent être réinventés, on peut envisager un rôle novateur important pour Re-set dans la transformation socio-écologique.
Du plaidoyer à la mobilisation sans contre-hégémonie
Le mouvement environnemental tchèque s’est pleinement développé après la chute du régime socialiste d’État en 1989. Au début des années 1990, une partie du mouvement s’est radicalisée pour se tourner vers l’activisme communautaire, menant des actions directes contre la construction d’une centrale nucléaire et la démolition de villages au profit de l’exploitation charbonnière, tout en remettant en question la transformation de la société tchèque vers un modèle capitaliste et consumériste (Jehlička, Sarre et Podoba, 2005; Novák, 2020). Cependant, au cours de la seconde moitié des années 1990, l’environnementalisme s’est dépolitisé, laissant place à un activisme transactionnel fondé sur le lobbying et les connaissances d’experts; l’activisme communautaire et la critique systémique radicale ont pratiquement disparu (Císař, 2009, 2014; Fagan, 2004). L’adhésion à l’Union européenne a alors entraîné un renforcement de l’environnementalisme libéral et de la modernisation écologique. Les ONG environnementales tchèques se sont ainsi intégrées à l’hégémonie dominante, lui professant leur allégeance et invoquant ses valeurs d’éco-modernisation, souvent accompagnées de la politique moralisatrice de Havel. Aux yeux de nombreux détracteurs de l’environnementalisme, pour qui la conservation de la nature et la politique environnementale devenaient un « diktat de Bruxelles », les ONG environnementales établies étaient souvent perçues comme faisant partie de l’élite dominante et d’une hégémonie dont elles tiraient profit. Cependant, l’appartenance à l’élite est une arme à double tranchant : les ONG environnementales peuvent s’appuyer sur des connaissances spécialisées, fonder leurs arguments sur la législation de l’Union européenne ou, dans une certaine mesure, obtenir des fonds grâce à des subventions et des aides, mais l’élite politique elle-même ne les a jamais acceptées dans ses rangs et perçoit la politique environnementale comme quelque chose d’extérieur, imposé par l’Union européenne.
Dans les années 2000 et au début des années 2010, le mouvement environnementaliste tchèque était dominé par un activisme transactionnel, constitué de petits groupes de défense composés d’activistes professionnels qui faisaient du lobbying, négociaient et agissaient au nom d’autrui (Císař, 2009; Císař, 2014). Cependant, cela s’appliquait de manière générale à la société civile tchèque, comme l’illustrent Kenis et Mathijs (2014) l’illustrent à l’aide de l’exemple du mouvement des femmes, en montrant que, comparativement au mouvement des femmes polonaises, son homologue tchèque se mobilisait et participait beaucoup moins et s’appuyait beaucoup plus sur le lobbying et d’autres formes d’activisme transactionnel. Sur le plan conceptuel, l’écologisme tchèque a embrassé la modernisation écologique et les aspirations à une transformation sociale ont disparu; il s’agissait avant tout de peaufiner le système existant, d’en mettre en évidence les pires défauts et, par le biais d’une « critique constructive », d’essayer de les corriger. Une fois de plus, la séparation entre les enjeux écologiques et sociaux a prévalu. Sur le plan organisationnel, les organisations environnementales se sont résignées à mobiliser les gens dans le cadre de manifestations, qu’il s’agisse d’organiser les gens ou de s’organiser avec eux.
Cela a commencé à changer avec le nouveau mouvement pour le climat, qui a vu le jour en République tchèque vers 2015, lors de la création de Limity jsme my (LJM). Je vois deux raisons principales à ce changement : (1) une nouvelle génération de jeunes militants, influencée par les manifestations anti-austérité de 2011 et par l’expérience d’un répertoire d’actions plus conflictuel issu du mouvement étudiant, s’est montrée plus ouverte aux critiques systémiques des enjeux environnementaux et donc plus active au sein des organisations environnementales. Ces jeunes étaient insatisfaits de la forme modérée de l’activisme environnemental, de la séparation des enjeux sociaux et environnementaux, ainsi que de l’environnementalisme globalement dépolitisé. Parallèlement, (2) ces jeunes militants ont également été confrontés à une nouvelle vague d’activisme de gauche radicale, anti-autoritaire et anarchiste, qui a inspiré le mouvement climatique émergent à recourir à l’action directe comme mode d’action politique privilégié (Novák, citation 2021a) .
Le nouveau mouvement pour le climat a débuté par des campagnes et des manifestations contre l’exploitation du charbon, et en 2017, LJM a organisé le premier camp pour le climat, qui a eu recours à une action directe de masse pour occuper une mine de charbon. Limity jsme my a été créé principalement à la suite des expériences vécues par les militants lors des camps pour le climat allemands organisés par Ende Gelände. LJM a ensuite mobilisé davantage de personnes, et un nombre croissant d’entre elles ont participé aux camps pour le climat de 2018 et 2019 (Černík, 2021; Černík et Velicu, 2023; Novák, 2021b, 2022). Ces camps constituaient un exemple d’activisme climatique radical, axé sur l’action directe de masse contre les infrastructures liées aux combustibles fossiles et sur la préfiguration d’alternatives sociales et écologiques par le biais des camps climatiques.
En mars 2019, des élèves du secondaire tchèques ont pris part pour la première fois à des grèves généralisées, contribuant ainsi à faire entrer la question des changements climatiques dans la sphère publique. Plusieurs des fondateurs des grèves tchèques « Fridays for Future » avaient déjà participé aux camps climatiques du LJM. L’année 2019 a été importante car, à l’instar du Royaume-Uni, le mouvement Extinction Rebellion (XR) a pris son essor, organisant plusieurs actions de désobéissance civile. Contrairement à LJM, qui se concentrait sur le blocage des infrastructures liées aux combustibles fossiles et sur des critiques systémiques de la croissance économique et, parfois, du capitalisme fossile, XR a choisi une stratégie différente. Plus précisément, le mouvement a bloqué les transports individuels et perturbé le quotidien des gens afin d’attirer l’attention des médias et, par conséquent, de forcer les politiciens à agir face à la crise climatique et d’inciter la population à se joindre au mouvement climatique de masse (Novák, citation 2021a). Une autre organisation, NaZemi, commence à aborder systématiquement la question de la décroissance. Depuis 2019, on observe donc une multiplication des groupes et des militants qui tentent d’articuler une critique radicale du système et de repenser la société au nom de la justice climatique. Dès 2017, des critiques radicales appelant à un « changement de système, pas un changement climatique » se sont fait entendre et n’ont cessé de s’amplifier depuis, en particulier lors des manifestations. Cependant, cette critique était plutôt de nature performative et dépassait rarement le stade des slogans sur les bannières ou des appels lancés dans des déclarations; elle ne se traduisait pas par une analyse plus approfondie ni par une réflexion stratégique. Je soutiens que les activités de Limity jsme my (Nous sommes les limites) ou de XR s’apparentaient davantage à des mouvements non hégémoniques, dont les appels s’adressaient soit aux élites politiques (« Mettons fin au charbon! »), soit à la population (« Agissez! »). Cet activisme ne s’accompagnait pas d’un effort visant à construire une contre-hégémonie.
Le nouveau mouvement pour le climat a mobilisé les gens pour manifester dans les rues ou bloquer les infrastructures liées aux combustibles fossiles, remettant ainsi en cause certains éléments de l’hégémonie dominante, comme la combustion des combustibles fossiles. Cependant, comme le soulignent Pixová et Kolářová (Citation2026), les ONG traditionnelles ont promu leurs discours et leurs approches technico-gestionnaires, conformes aux discours dominants, éclipsant ainsi dans les médias le message diffusé par les composantes de base du mouvement pour le climat, qui cherchaient à amplifier la critique systémique et intersectionnelle des causes structurelles de la crise. Dans une société tchèque divisée, il était difficile de faire la distinction entre les efforts de réduction des émissions promus par la base par le nouveau mouvement pour le climat — dont le coût serait assumé par les riches oligarques faisant le commerce des combustibles fossiles — et la réduction des émissions préconisée par les accords internationaux — dont le coût serait assumé par les gens ordinaires, comme l’affirmaient les opposants aux militants pour le climat. La question de l’équité, à savoir qui sortirait gagnant et qui perdrait de cette transformation, n’a pas été abordée de manière satisfaisante.
Par rapport à l’écologisme antérieur (Císař, 2009; Jehlička, Sarre et Podoba, 2005; Novák, 2021a), qui consistait principalement en un réseau de quelques ONG fondées sur l’activisme professionnel, le travail de défense des intérêts et le lobbying, chacune ayant ses propres créneaux et enjeux, et se gardant soigneusement à l’écart de l’activisme de gauche radicale et anarchiste, le nouveau mouvement pour le climat représente un phénomène inédit en ce sens qu’il s’agit d’un véritable mouvement social pouvant être considéré comme un « paysage des mouvements sociaux » (Cox, 2016). Il se compose non seulement d’organisations officielles, mais aussi d’un réseau de groupes et d’individus non officiels qui emploient différentes stratégies, tactiques, arguments et récits. De plus, les militants du mouvement pour le climat ont sciemment reconnu que différents rôles et différentes formes de participation conviennent à différentes personnes et à différentes formes d’engagement. Parallèlement à l’activisme « traditionnel » transactionnel des ONG, associé au travail de défense des droits, l’activisme participatif fondé sur la mobilisation et, de plus en plus, sur l’organisation des gens prend une ampleur bien plus grande. Cette diversité a engendré des tensions et des conflits au sein du mouvement. Au départ (en 2017), les ONG se méfiaient de l’activisme communautaire du LJM, de ses camps climatiques et de ses actions directes de masse. Cependant, ces tensions ont été surmontées; le LJM a gagné le respect grâce à sa capacité à s’organiser à partir de la base et à mener des actions directes de masse.
Une autre tension est apparue au sein de LJM en 2020, pendant la pandémie de la COVID-19, entre ceux qui mettaient l’accent sur la politique préfigurative et l’action directe, et ceux qui souhaitaient s’organiser de manière plus stratégique et construire une contre-hégémonie. La manière dont ces tensions internes ont été gérées illustre bien la transformation de l’environnementalisme, qui est passé d’un petit nombre d’ONG transactionnelles à un paysage de mouvements sociaux. Ces tensions ont été gérées de manière productive : en 2021, Re-set a été créée en tant qu’ONG consacrée au mouvement social de base et à son service. Elle a également intégré des personnes qui étaient auparavant actives dans les squats et les luttes pour le logement.
Au cours de la seconde moitié des années 2010, l’écologisme monothematique — constitué de plusieurs ONG bien établies et professionnalisées qui priorisaient les enjeux environnementaux en les séparant des enjeux sociaux — a cédé la place au nouveau mouvement pour le climat, sous la forme d’un paysage diversifié de mouvements sociaux (Cox, 2016). Parallèlement à l’activisme transactionnel des ONG, l’activisme de base, fondé sur la mobilisation et la protestation, a gagné en visibilité (Novák, 2021a). Selon Císař et Navrátil (2026), ces formes d’activisme coexistaient dans une symbiose hiérarchique mutuelle, les organisations plus établies soutenant celles issues de la base. Néanmoins, cela a finalement conduit à l’émergence d’un réseau centralisé au sein duquel les acteurs transactionnels établis conservaient des postes clés, hiérarchiquement supérieurs. Selon des recherches plus récentes menées par Pixová et Kolářová (réf. 2026), ces inégalités internes entre les mouvements de base et les ONG traditionnelles ont compliqué la formation de coalitions et ont conduit à la reproduction d’une approche technico-managériale, à l’occultation de la critique systémique et à une dépolitisation technocratique. Au sein de cet écosystème de mouvements, l’organisation Re -set a été fondée au tournant de 2020 et 2021; elle n’avait pas pour vocation d’être ni une ONG environnementale professionnelle axée sur le plaidoyer, ni une organisation de base mobilisant des manifestations, mais plutôt une organisation qui relie les enjeux environnementaux et sociaux, aborde la société dans son ensemble et développe des visions sur la manière d’opérer stratégiquement un changement systémique. Comme me l’a confié un informateur : « Nous ne nous concentrons pas sur le plaidoyer ou le lobbying, ni tant que ça sur la protestation; c’est ce que fait Limity jsme my. Nous nous intéressons davantage à la façon dont les gens s’organisent, à aider à créer des structures pour les mouvements, par exemple pour défendre les droits des locataires » (entrevue avec K, l’un des fondateurs de Re-set, 2023).
Re-set a vu le jour au cours du deuxième semestre de 2020 au sein du mouvement pour le climat, plus précisément au sein de Limity jsme my, lorsque la « première génération » de militants ayant organisé les premiers camps pour le climat s’est montrée prête à partager ses connaissances sur la manière de poursuivre l’activisme politique. Parallèlement, ces débats ont eu lieu au lendemain de l’expulsion du Centre social autonome Klinika, un squat de Prague (Novák, 2021b), alors que les acteurs de cette lutte urbaine se demandaient quelle direction prendre ensuite. Re-set est donc né d’une combinaison de réflexion critique sur l’activisme climatique, l’activisme urbain dans la lutte pour un centre social et la lutte pour le logement. Contrairement aux ONG transactionnelles, Re-set fonctionne non seulement de manière non hiérarchique, mais produit surtout un autre type de savoir. Elle ne vise pas à promouvoir les intérêts d’autrui par le biais d’un travail de plaidoyer, mais cherche à soutenir les mouvements sociaux en produisant des connaissances utiles à ces derniers sur la façon de s’organiser, de penser stratégiquement pour former des alliances et de faire valoir leurs intérêts de manière à favoriser le changement social.
Re-set est issu du LJM et continue de travailler en étroite collaboration avec ce dernier. On peut y voir un exemple de la diversification du mouvement. Cette diversité a été de plus en plus mise en valeur et encouragée. Les personnes interrogées ont souvent évoqué la nécessité de stratégies variées pour la transformation socio-écologique et le fait que les militants ne savent jamais à l’avance ce qui fonctionnera, où ni sur qui.
L’un des principes fondamentaux de Re-set, qui reflète les limites des actions environnementales et climatiques antérieures, est que, pour aborder les enjeux environnementaux mondiaux (et souvent abstraits), il est nécessaire de partir des enjeux sociaux locaux qui touchent les gens dans leur vie quotidienne et de les relier étroitement aux enjeux environnementaux. Au cours de l’année 2021, Re-set a lancé une série de discussions et d’ateliers avec des représentants d’organisations issues de tout le spectre politique de la gauche et de la société civile, notamment le mouvement pour le climat, divers autres mouvements sociaux, des ONG environnementales et de conservation, des syndicats et des experts universitaires. Ces rencontres conjointes ont donné lieu à la rédaction du document intitulé « Un New Deal. Un programme de transformation socio-écologique pour la République tchèque ».
L’objectif était de créer une vision que personne n’a ici, une vision de gauche qui serait réalisable et autour de laquelle les diverses forces de gauche, actuellement fragmentées, pourraient se rallier. (entrevue avec l’un des fondateurs de Re-set, 2023)
Un certain nombre de personnes issues de tout le spectre de la gauche ont contribué à ce document, produisant un texte sophistiqué qui s’inscrivait implicitement dans la perspective de la décroissance, non seulement en analysant la situation actuelle, mais aussi en élaborant diverses politiques transformatrices dans des domaines tels que le logement, l’énergie, le travail et l’ère post-travail, l’agriculture et le paysage, proposant ainsi une vision transformatrice à la fois inspirante et concrète. Pourtant, l’ambition qui avait présidé à sa création, c’est-à-dire de bâtir un mouvement ou une coalition d’acteurs sociaux divers autour du document du New Deal, ne s’est pas concrétisée à l’époque.
Il reposait trop peu sur un besoin social authentique et sur un processus de rapprochement avec des forces sociales spécifiques qui se seraient davantage approprié ce projet et l’auraient mis en œuvre. Nous sommes donc passés de là à la construction de telles forces autour de enjeux précis, de luttes précises, d’alliances et de projets précis. (entrevue, l’un des cofondateurs de Re-set, 2023)
Ainsi, bien qu’aucun mouvement ne se soit formé autour du New Deal – qui n’a pas réussi à rassembler la gauche tchèque extraparlementaire fragmentée en une action collective efficace –, le document et sa forme participative, issue de la base, ont suscité des débats, même au sein d’organisations qui, en fin de compte, ne l’ont pas signé. De plus, il a ouvert des chantiers qui ont orienté le débat vers un discours transformateur et une critique systémique plus sophistiquée. Il a également joué un rôle important en permettant d’acquérir l’expérience qui faisait jusqu’alors défaut pour bâtir de telles coalitions.
Les membres de Re-set ont souligné qu’il était problématique de façonner des mouvements sociaux émancipateurs de manière abstraite autour d’un document quelconque et ont consacré davantage d’efforts à des luttes concrètes, que ce soit autour du logement – notamment en organisant des syndicats de locataires – ou contre la société EPH (Energetický a průmyslový holding, a.s.) , liée aux activités dans le secteur des combustibles fossiles de l’oligarque Daniel Křetínský, ou dans le développement de la pratique de l’économie solidaire et de la démocratie économique.
Ce qui manquait au mouvement de base, et ce que les fondateurs de Re-set souhaitaient approfondir, relevait de plusieurs aspects. Sur le plan cosmologique, il s’agissait de passer de la critique et de la mobilisation contre l’exploitation du charbon à une réflexion sur la transformation socio-écologique et au développement de la pensée stratégique qui y est associé.
Pour la grande majorité de la société, le climat n’est pas et ne sera probablement jamais un enjeu qui les touche de manière aussi immédiate dans leur vie … la plupart des gens sont sans doute plus enclins à se mobiliser autour des conditions de travail, du logement et de l’aspect de leur quartier; et le fait de relier cela au mouvement pour le climat peut donner un élan considérable à certains mouvements sociaux et émancipateurs au sein de la société en général. (entrevue, J., l’un des cofondateurs de Re-set, 2023)
Re-set s’est ainsi éloigné de la lutte contre l’exploitation du charbon et la crise climatique pour s’orienter vers une critique plus systémique; l’organisation a tenté de mettre en avant la transformation socio-écologique et d’explorer ce à quoi une telle transformation devrait et pourrait ressembler. Ce faisant, Re-set ne se voulait pas simplement une autre ONG environnementale adoptant une approche unidimensionnelle face à des problèmes spécifiques et cherchant à les résoudre par le plaidoyer. Re-set, même à ce niveau cosmologique, se voulait partie intégrante d’un écosystème de mouvements sociaux en quête d’une transformation socio-écologique, c’est-à-dire ne pas se contenter de concentrer l’attention sur l’abandon de la combustion du charbon, mais d’organiser des luttes tant sur les lieux de travail que dans les quartiers. Il s’agissait de passer du slogan abstrait « Changement de système, pas changement climatique » à une réflexion concrète sur le changement de système et, surtout, sur la manière d’organiser la lutte pour y parvenir. Ils ont changé de perspective : la lutte pour une planète habitable ne peut pas commencer par une bataille abstraite contre les émissions, mais doit partir d’une lutte pour des conditions de vie dignes sur les lieux de travail et dans les quartiers, ce qui implique inévitablement aussi une lutte contre ceux qui tirent systématiquement profit de la destruction du climat.
S’appuyant sur leur expérience de l’élaboration participative du document du New Deal, Re-set s’est davantage concentré sur les luttes et les besoins concrets du quotidien. Par exemple, ils ont mobilisé les locataires au sein de l’Iniciativa nájemníků a nájemnic (Initiative des locataires). Cela a permis de rassembler les gens pour défendre leurs intérêts dans les conflits avec les propriétaires. Plusieurs informateurs m’ont répété à maintes reprises qu’il ne s’agissait pas d’un travail de défense des droits, mais que cela fonctionnait selon le principe « La solidarité, pas la charité ». En d’autres termes, cela repose sur l’adhésion à l’organisation, l’implication progressive d’un nombre croissant de personnes qui défendent leurs intérêts communs, ainsi que sur l’entraide et le soutien mutuel. Un informateur l’a comparé au « bon vieux syndicalisme anarchiste ». Un autre aspect se reflète dans l’accent mis par Re-set sur la démocratie économique et les économies solidaires. Cette pratique met en relation des acteurs individuels, souvent isolés, qu’il s’agisse de coopératives, d’entreprises sociales ou de divers collectifs, leur permettant de partager leurs expériences tout en inscrivant les pratiques des économies solidaires dans un discours de changement social, et non pas simplement comme un palliatif visant à stabiliser le statu quo.
En ce qui concerne la démocratie économique, Re-set est pratiquement le seul acteur à articuler systématiquement ce thème, et c’est là que je vois son rôle novateur face au discours dominant actuel sur les « réductions d’impôts ». Malgré le clivage en République tchèque entre le populisme antidémocratique et l’antipopulisme démocratique, les deux blocs s’entendent sur ce qu’on appelle la « course vers le bas en matière fiscale », dans laquelle ils réduisent le fardeau fiscal des riches et le répercutent sur les groupes à faible revenu. Parallèlement, cependant, la démocratie économique est qualifiée, tout comme le mouvement pour le climat, de communisme et d’extrémisme.
Si, sur le plan cosmologique, Re-set développe un discours de changement systémique fondé sur la démocratie économique, la solidarité et l’entraide, sur le plan organisationnel, il aborde une question pratique : comment agir? Il s’appuie sur l’expérience de ce qui a longtemps fait défaut aux mouvements sociaux tchèques de base : savoir comment s’organiser, comment se mobiliser, comment agir stratégiquement, comment éviter l’épuisement.
Au sein de Re-set, nous sommes issus de la base, et notre première motivation a été de créer une structure capable de soutenir ces mouvements de base, car nous savons ce qui se passe souvent : les gens s’épuisent – bon nombre d’entre nous ont déjà connu une forme d’épuisement. Ils disparaissent du mouvement, emportant avec eux une partie de leur expérience, et ainsi de suite. Puis, des gens complètement nouveaux arrivent, repartent de zéro et commettent les mêmes erreurs, et ainsi de suite. Nous nous sommes donc dit que l’une des choses que nous voulions faire, par l’intermédiaire de Re-set, était de transmettre ces expériences et ces compétences et de les conserver au sein du mouvement. (entrevue avec R., l’un des fondateurs de Re-set, 2023)
Ainsi, l’une des activités caractéristiques de Re-set consiste à organiser des ateliers destinés à différents groupes issus de mouvements sociaux de base, tels que Friday for Future, Univerzity pro Klima, Limity jsme my et l’Initiative des locataires, sur la manière de s’organiser, d’animer des réunions, de communiquer avec les gens, de gérer ses émotions et d’éviter l’épuisement. Ces ateliers s’appuient sur l’expérience des luttes passées en République tchèque (contre l’exploitation du charbon, pour le squattage, pour le logement). Parallèlement, Re-set tisse des liens avec des groupes et mouvements similaires dans les pays voisins, non seulement en Allemagne, mais surtout dans la semi-périphérie des pays d’Europe centrale et de l’Est, notamment en Pologne et en Hongrie.
Renforcement du pouvoir social : de la non-hégémonie à la contre-hégémonie
Les gens de droite veulent rattraper l’Ouest, même si celui-ci n’est plus aussi formidable qu’avant. Tout le monde veut avoir une grosse auto et sa propre maison. Et les gens de gauche, au lieu d’agir, se plaignent de ne pas pouvoir vivre comme en Occident, où l’on dispose déjà de toutes ces merveilleuses avancées progressistes grâce au fait que nous travaillons ici pour des salaires trois fois moins élevés … À mon avis, les choses les plus intéressantes, voire très intéressantes, se passent en périphérie, car les gens là-bas ont souvent abandonné ces illusions et, au lieu d’essayer de rattraper leur retard, ils tentent d’adopter des – disons – manœuvres d’esquive, par exemple par le biais de certaines formes de coopératives reposant en grande partie sur les ressources locales … Ici, tout le monde est obsédé par l’Occident, et cela n’a pas vraiment de sens. Car même du point de vue de la direction que prend le système, rattraper l’Occident n’a aucun sens en termes de croissance – c’est cette course effrénée qui nous mène tous vers l’abîme. Nous devons simplement déserter, sauter de ce « tapis roulant ». (entrevue, R., l’un des fondateurs de Re-set, 2023)
La critique du rattrapage de l’Occident en tant que modèle à suivre et la recherche d’alternatives au capitalisme dans ses périphéries et semi-périphéries peuvent être interprétées comme une tentative d’articuler une alternative émancipatrice qui remet en cause l’hégémonie dominante par le biais de sa propre contre-hégémonie.
Contrairement à la forme antérieure d’écologisme libéral tchèque, qui s’appuyait sur des connaissances d’experts (« Écoutez la science! »), complétées par un discours moralisateur (le populisme moral de Havel), Re-set apporte une analyse politique et pratique ce que Cox et Fominaya (Citation 2009) appellent « nommer les systèmes », c’est-à-dire identifier les causes des problèmes et les changements nécessaires. À la différence des anciennes ONG environnementales qui se concentraient sur la « critique constructive » au sein du système existant du capitalisme libéral-démocratique, Re-set se concentre systématiquement sur la critique du capitalisme de croissance et sur sa transformation socio-écologique vers une société post-capitaliste et post-croissance. Ses analyses de mesures et de propositions politiques spécifiques reposent sur une critique du capitalisme fondée sur la décroissance, bien que, contrairement, par exemple, à l’organisation de décroissance Na Zemi, elle n’utilise généralement pas le terme « décroissance » dans ses documents officiels. Re-set illustre ainsi le passage des « réparateurs de système » aux « chercheurs d’alternatives ».
Si l’on examine Re-set à la lumière de la stratégie de changement social de Wright (Citation2020), l’organisation met l’accent sur une stratégie interstitielle, complétée par la création d’alliances au sein du système symbiotique, afin que, à long terme, il y ait un changement radical et une transformation socio-écologique fondamentale. Cette combinaison, qui met l’accent sur une stratégie interstitielle, sans pour autant être escapiste, apporte une approche novatrice à l’imaginaire et à la pratique de la politique.
Le langage académique de nombreux activistes les empêche largement de présenter leurs propositions sous la forme d’un récit qui trouverait un écho auprès d’une base sociale plus large, au-delà des personnes instruites ayant une vision internationale. Cet isolement linguistique va de pair avec l’épuisement des méthodes de travail politique dans lesquelles les classes moyennes s’enferment, car elles correspondent le mieux à leur éducation et à leur habitus. Les stratégies de plaidoyer des organisations de la société civile, fondées sur une argumentation d’experts, ne sont que marginalement efficaces. (…) Les germes d’un nouveau récit pour le XXIe siècle sont donc partout autour de nous, et même les plus récents constituent souvent un retour aux formes les plus anciennes de solidarité humaine, d’auto-organisation et d’entraide. (entrevue, l’un des cofondateurs de Re-set, 2023)
L’exemple de Re-set, de l’écologisme tchèque et de la polarisation politique en République tchèque fait également le lien entre la théorie de la préfiguration non hégémonique de Day (Citation2004) et la lutte de Mueller (Citation2003) sur la lutte pour la contre-hégémonie. Je soutiens que l’innovation qu’apporte Re-set au contexte tchèque réside dans la construction de cette contre-hégémonie, c’est-à-dire d’un pouvoir social par le biais d’une préfiguration stratégique au sein des économies solidaires, des coopératives et des luttes de solidarité. En termes de théorie des mouvements sociaux, je soutiens donc que Gramsci n’est pas mort, comme l’a écrit Day dans son argumentation en faveur des mouvements non hégémoniques. C’est plutôt la conception que Day se fait du mouvement non hégémonique qui est désuète. L’argument de Mueller en faveur des mouvements contre-hégémoniques a davantage de chances d’être confirmé, à condition que la contre-hégémonie soit possible ou, d’un point de vue normatif, nécessaire à construire stratégiquement par le biais d’une politique préfigurative ancrée dans les luttes solidaires et les économies solidaires.
Parallèlement, elle produit un savoir réflexif, essentiel au développement dynamique du paysage des mouvements sociaux. Au lieu de dépolitiser les problèmes environnementaux, Re-set s’oriente vers la politisation de la crise de la multiplicité. Contrairement à la politisation de la première vague du mouvement pour le climat, comme celle de LJM, où le paradoxe de la politisation à l’ère post-politique (Kenis et Mathijs, 2014) s’est concrétisé et où la création d’un espace pour des imaginations abstraites d’un autre monde possible est devenue une fin en soi, Re-set cherche à combattre ce paradoxe en réfléchissant aux stratégies et aux politiques spécifiques pouvant être utilisées pour progresser vers une transformation socio-écologique. Re-set illustre un changement significatif dans la conception de l’activisme politique tchèque. Alors que les approches antérieures reposaient sur le moralisme environnemental et le plaidoyer des anciens environnementalistes, ou sur la mobilisation et la protestation s’adressant aux détenteurs du pouvoir plutôt qu’aux nouveaux activistes, Re-set prône une politique fondée sur l’organisation et le renforcement du pouvoir social dans les milieux de travail et les quartiers, en formant des alliances avec d’autres acteurs de la société.
La politique défendue par Re-set – ce que j’appelle « au-delà de l’activisme climatique » – s’inscrit dans une société de plus en plus polarisée entre le populisme antidémocratique et l’antipopulisme démocratique. Elle est en outre entravée par la démobilisation générale de la société tchèque, en particulier à gauche, comme en témoignent l’absence de mouvements sociaux dynamiques, de syndicats militants ou de représentation parlementaire de gauche. Néanmoins, Re-set articule un espace distinct de possibilités politiques. Plutôt que de s’appuyer sur des appels moralisateurs qui exhortent les individus à changer leur comportement ou qui présument que les élites agiront conformément à des impératifs éthiques, Re-set met en avant l’importance de l’organisation collective et de l’articulation de besoins concrets et partagés. C’est à travers l’expérience quotidienne de luttes concrètes que se forgent les solidarités et que se développent, à partir de la base, les capacités de pouvoir social. Comme l’a succinctement fait remarquer un informateur, il n’y a pas de raccourcis; de telles formes de pouvoir doivent être construites patiemment et progressivement, à partir de la base.
Conclusions
La société tchèque est actuellement divisée entre le populisme antidémocratique et l’antipopulisme démocratique, qui manifestent tous deux une hostilité envers une société civile dynamique et toute transformation socio-écologique de fond. Je soutiens que ces formations représentent deux modalités distinctes de défense du mode de vie impérial, un mode auquel la République tchèque, en tant qu’État semi-périphérique, est également intégrée structurellement. La gauche tchèque a pratiquement disparu du paysage politique. Alors que les vestiges de la gauche sociale-démocrate – désormais hors du Parlement – tentent de naviguer dans ce clivage en se rapprochant du populisme antidémocratique et en flirtant avec le nationalisme, certaines ONG ont adopté une position démocratique et antipopuliste qui se manifeste par ce que l’on pourrait qualifier d’émancipation autocoloniale : une orientation politique qui invoque les « acquis de l’Occident » (droits civils, niveau de vie) sans reconnaître les inégalités structurelles qui différencient le centre de la semi-périphérie, l’Ouest de l’Est.
Dans ce contexte, Re-set est devenu un acteur particulièrement important, compte tenu des possibilités d’une transformation socio-écologique orientée vers un mode de vie solidaire. C’est l’une des rares organisations de la société tchèque à rejeter le choix dichotomique entre l’émancipation autocoloniale des « démocrates » et l’égocentrisme colonial des populistes nationaux. C’est, de plus, la plus importante organisation contemporaine engagée dans la reformulation d’une politique socialiste fondée sur ce que j’appelle provisoirement « écosocialisme ».
Re-set fait évoluer l’activisme climatique tchèque au-delà des interventions strictement axées sur le climat vers une transformation socio-écologique plus large, en le repensant de manière stratégique. Au lieu d’un modèle de plaidoyer reposant sur la prise de décision des élites, et au lieu d’une moralisation « verte » ou de récits visant à rattraper un idéal occidental qui ne cesse de s’éloigner, Re-set fait revivre d’anciennes traditions de gauche en matière de pratique politique : s’organiser par la base, construire des alternatives et renforcer le pouvoir par le biais d’économies solidaires, de projets communautaires et d’un syndicalisme ancré dans la solidarité, l’auto-organisation et l’entraide. Il est important de noter que cette stratégie interstitielle n’est pas une forme d’évasion; elle recherche délibérément des liens symbiotiques capables de générer un changement systémique radical et de faire avancer une transition à long terme au-delà du capitalisme. Je soutiens que l’innovation de Re-set dans le contexte tchèque réside dans son engagement à construire une contre-hégémonie – un pouvoir social forgé par la préfiguration stratégique au sein des économies solidaires, des coopératives et des luttes solidaires.
Ici, les mouvements sociaux ne sont pas conçus comme des étapes préliminaires sur un chemin linéaire menant à la formation d’un parti et à la participation parlementaire. Ils représentent plutôt une condition nécessaire à la transformation socio-écologique – une infrastructure indispensable sans laquelle une telle transformation ne peut se produire. C’est là que la politique de Re-set – « au-delà de l’activisme climatique » dans la semi-périphérie tchèque – démontre sa contribution distinctive. Pourtant, le fait que Re-set reste marginal au sein d’une société tchèque divisée souligne également que toute politique orientée vers la transformation socio-écologique constitue une entreprise complexe, à long terme et intrinsèquement incertaine.
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