Traduction de Against Carbon Shock Therapy par Daniela Gabor et Benjamin Braun dans Phenomenal World, 3 mai 2026.
Fin avril, à Santa Marta, en Colombie, deux mois après le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, cinquante-neuf pays ont participé à la première conférence de haut niveau sur la transition vers l’abandon des énergies fossiles. Les participants ont convenu que la décarbonisation allait au-delà de la simple souveraineté énergétique. Elle impliquait « la construction d’une nouvelle économie… qui autonomise les communautés », pour reprendre les termes de Stientje van Veldhoven, ministre néerlandaise de l’Économie et du Climat, co-organisatrice de l’événement. Le secrétaire d’État allemand à l’Environnement, Jochen Flasbarth, a assuré à l’assemblée que les pays sortiraient « plus résilients » de la transition écologique.
Cette transition, comme nous l’avons soutenu en 2025, est une question de régimes macrofinanciers : les combinaisons d’institutions monétaires, budgétaires et financières qui façonnent les choix en matière de décarbonisation.1 Les pays peuvent planifier la décarbonisation par le biais d’un État vert de grande envergure, réduire les risques liés aux investissements verts privés à l’instar de l’Inflation Reduction Act américain de Biden, qui a comblé les fabricants privés de technologies vertes et les producteurs d’énergie de crédits d’impôt, ou laisser le marché mener la transformation en réponse à la hausse des prix du carbone, dans le cadre de ce que nous avons appelé la thérapie de choc carbone. Cette dernière option fait écho à la thérapie de choc imposée aux économies post-soviétiques dans les années 1990, dans le cadre de laquelle les entreprises publiques ont été soumises à la discipline du marché par la libéralisation des prix et la suppression des crédits bon marché, des subventions et des avantages fiscaux. Sans soutien de l’État, la concurrence du marché et le mécanisme des prix permettraient de distinguer les bonnes entreprises des « mauvaises » entreprises inefficaces ou, dans un contexte climatique, les entreprises vertes des entreprises « polluantes ».
Nous avons averti que, dans un monde où les prix des énergies fossiles sont élevés et volatils et où les exportateurs chinois de technologies propres innovent à la vitesse de Shenzhen, la thérapie de choc carbone pourrait s’imposer comme la position par défaut des États peu disposés, ou incapables, de soutenir leurs industries locales tout au long de la transition verte et de les protéger contre ces chocs carbone. Les banques centrales pourraient amplifier les pressions sur les coûts en relevant les taux d’intérêt pour contenir de nouvelles vagues de pressions inflationnistes. La décarbonisation se déroulerait de manière désordonnée et conduirait, à l’instar de la thérapie de choc originale, à une désindustrialisation rapide.
L’attaque américano-israélienne contre l’Iran, et la fermeture consécutive du détroit d’Ormuz, menacent de déclencher une thérapie de choc carbone à l’échelle mondiale. Oui, il est vrai que nous avons assisté à un virage vers les technologies vertes, avec des constructeurs de véhicules électriques comme BYD annonçant des ventes record, et une demande croissante de panneaux solaires, de pompes à chaleur et de cuisinières à induction. Mais c’est précisément à cela que ressemble la « thérapie de choc de la survie du plus vert » : une reprise des investissements verts associée à une destruction désordonnée des activités économiques dépendantes des combustibles fossiles et de leurs dérivés. En effet, les prix du pétrole brut, du GNL, du phosphate, de l’hélium, de l’ammoniac, du soufre et de l’urée, ingrédients essentiels à l’activité économique, sont en hausse. Une pénurie imminente de nourriture, de médicaments et d’autres biens essentiels menace d’aggraver des niveaux déjà catastrophiques d’insécurité économique. L’Asie de l’Est connaît déjà une crise énergétique, et les mesures de rationnement se généralisent. Même là où les pays recourent à des mesures d’urgence disparates, comme des subventions à la consommation de combustibles fossiles, les coûts budgétaires qui en découlent finiront par les précipiter dans la thérapie de choc carbone.2
Les conséquences seraient dévastatrices, comme le sait trop bien le secrétaire d’État allemand, puisque l’Allemagne a suivi cette voie à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine et de la hausse des prix des combustibles fossiles.
La perspective d’une thérapie de choc carbone rend plus urgente que jamais la nécessité pour les États de renforcer leurs capacités de planification et de mettre en place une alternative d’investissement public transformatrice et à forte intensité de capital : le « grand État vert ». C’est là, selon nous, la voie à suivre pour que les pays de Santa Marta atteignent l’impératif de souveraineté décarbonée — la poursuite stratégique de la décarbonisation en tant que question de sécurité nationale.
Historique récent de la thérapie de choc carbone
Lorsque l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a menacé le secteur industriel allemand d’une augmentation massive des coûts énergétiques, les faucons budgétaires du pays ont plafonné les prix du gaz pour les ménages et les entreprises non industrielles sans protéger les entreprises industrielles grandes consommatrices d’énergie. L’argument était que les signaux de prix inciteraient ces entreprises soit à réorienter leurs ressources vers des technologies à faible émission de carbone, réduisant ainsi leur dépendance aux combustibles fossiles russes, soit, à défaut, à réduire leurs activités.
Le marché a réagi par une contraction : fin 2024, la production industrielle à forte intensité énergétique était encore inférieure de 20 % aux niveaux d’avant la crise ukrainienne, ce qui s’est traduit par une contraction plus générale de la production industrielle. Les partisans de la thérapie de choc carbone au sein du gouvernement et de la banque centrale ont interprété cette baisse de la capacité de production manufacturière comme un processus d’ajustement nécessaire dicté par le marché. Pourtant, quelques mois plus tard, le ralentissement a poussé le gouvernement nouvellement élu à annoncer, début 2025, un plan de dépenses de 1 000 milliards d’euros pour la défense et les infrastructures — une initiative tardive, et qui semble aujourd’hui plutôt inefficace, visant à inverser la désindustrialisation auto-induite par des rachats par endettement.
Car les usines n’ont pas simplement fermé ; au contraire, les conglomérats industriels se sont fragmentés, vendant leurs activités au plus offrant. Fin 2025, le géant de la chimie BASF a vendu sa division revêtements à Carlyle pour 7,7 milliards d’euros.3En février de cette année, Volkswagen a reçu des offres de Blackstone, EQT et CVC pour sa filiale Everllence, qui produit des moteurs marins et des pompes à chaleur.4 Cette vague de cessions est activement encouragée par le gouvernement allemand via son « Fonds pour l’Allemagne », un véhicule de réduction des risques nouvellement créé qui fournit des garanties publiques afin de « mobiliser des capitaux privés pour des investissements visant à accroître la compétitivité et la préparation à l’avenir de l’économie allemande ». 5 Pendant ce temps, à Bruxelles, la Commission européenne explore « les moyens de faciliter la cession de participations pour les investisseurs dans les entreprises privées ».6
Ces expériences constituent un avertissement sans équivoque quant aux dangers de la voie de la thérapie de choc carbone. L’alternative au modèle allemand est un horizon politique dans lequel les gouvernements écologisent leurs systèmes énergétiques et leurs industries, développent une mobilité publique verte et rétablissent la sécurité alimentaire. Dans ce qui suit, nous présentons une boîte à outils pour une souveraineté décarbonée qui combine des mesures de stabilisation et des mesures transformatrices.
Une nouvelle politique de stabilisation
Depuis la crise financière mondiale de 2008, le paradigme dominant de la stabilisation combine la poursuite d’objectifs d’inflation et la réduction des risques pour garantir la stabilité financière. Les banques centrales achètent des obligations d’État ou d’entreprises afin d’améliorer la liquidité et l’« investissabilité », c’est-à-dire leur attractivité pour les investisseurs ayant des attentes spécifiques en matière de rendements ajustés au risque. Dans ce cadre, la stabilisation vise à rétablir les signaux de prix et à permettre aux marchés d’allouer efficacement les ressources. Elle place le capital aux commandes.
La réduction des risques, en tant que stratégie de stabilisation peu efficace au service du capital, suscite souvent des réactions politiques négatives, car elle utilise le pouvoir public pour garantir des gains de répartition disproportionnés aux investisseurs. Elle est également entachée de défaillances de coordination, car elle part du principe que l’État peut stabiliser les marchés en modulant les signaux de prix sans les contrôler. Malgré ces fragilités systémiques, le régime de réduction des risques reste politiquement attrayant, car il promet une gestion efficace des crises sans changement institutionnel ni dépenses publiques importantes. La réduction des risques est la voie de la moindre résistance institutionnelle, la marque d’un État qui a vidé de sa substance sa capacité d’intervention directe. C’est pourquoi, dans une situation de chocs de prix importants – du type de ceux déclenchés par les guerres pétrolières, les catastrophes climatiques ou les chocs sur la chaîne d’approvisionnement –, la réduction des risques peut facilement basculer vers une thérapie de choc carbone, comme nous l’avons vu en Allemagne.
À l’ère de la guerre pétrolière menée par les États-Unis et de la politique étrangère israélienne consistant à « enchaîner les batailles »7, ce scénario est devenu de plus en plus probable. Alors que la fermeture du détroit d’Ormuz fait grimper les prix du pétrole et du gaz, les banques centrales du monde entier laissent entendre qu’elles relèveront leurs taux d’intérêt si les pressions inflationnistes s’intensifient. Les gouvernements, quant à eux, ont recours à un ensemble disparate de mesures d’urgence pour gérer les répercussions de la crise énergétique. Pour les cinquante-huit pays du Sud proche ou déjà en situation de surendettement, protéger les citoyens et les entreprises contre la hausse des prix du carbone au moyen de subventions coûteuses sur le plan budgétaire retardera ou fera dérailler la transition vers une souveraineté décarbonée. C’est la recette d’une destruction chaotique de la demande, menaçant un ajustement long et désordonné des économies à travers le monde malgré les engagements de Santa Marta — à l’exception de quelques rares pays bénéficiant d’une sécurité énergétique.
Pour éviter une thérapie de choc carbone, nous avons besoin d’une nouvelle politique de stabilisation capable de relever les défis posés par les poussées d’inflation, les pénuries récurrentes et l’absence de capacité de transformation de l’État. Isabella Weber et ses collaborateurs ont théorisé les récents épisodes où des entreprises disposant d’un pouvoir de marché ont profité des chocs de prix pour augmenter ou protéger leurs marges bénéficiaires, un phénomène qu’ils appellent « l’inflation des vendeurs ». Nous en sommes actuellement aux prémices d’un nouveau cycle. Chaque jour depuis le début de la guerre pétrolière américano-israélienne, les compagnies pétrolières de l’UE ont engrangé 81,4 millions d’euros de bénéfices supplémentaires grâce à la flambée des prix des carburants, soit environ 2,5 milliards d’euros de bénéfices supplémentaires pour le seul mois de mars. Pour contrer l’inflation des vendeurs, les mesures d’aide axées sur les consommateurs – telles que la baisse de la TVA sur l’électricité et les réductions des prix des carburants proposées par le gouvernement espagnol – ne suffisent pas. Weber et Gregor Semeniuk ont fait valoir que les gouvernements devront mettre en place des contrôles des prix allant « du plafonnement des prix de gros sur les marchés des matières premières […] au plafonnement des marges tout au long de la chaîne d’approvisionnement ». Sans de telles interventions, les mesures visant à subventionner la consommation de combustibles fossiles ne feront que valider les profits plus élevés des compagnies pétrolières et gazières tout en augmentant la dette publique (et les déficits commerciaux), limitant ainsi la marge de manœuvre pour des dépenses publiques transformatrices. Pour contrer les effets distributifs à la hausse de l’inflation des prix, les gouvernements devraient également instaurer des taxes sur les bénéfices exceptionnels des entreprises énergétiques – une demande que les gouvernements autrichien, allemand, italien, portugais et espagnol ont adressée à l’UE.8
Les gouvernements doivent entre-temps se préparer à des pénuries récurrentes de biens et de matières premières essentiels. Le rationnement se profile déjà à l’horizon en Europe et en Asie.9 Mais sans une planification dirigée par l’État, il risque d’exacerber les inégalités existantes. Il est donc nécessaire de renforcer les capacités institutionnelles, par exemple en créant une Autorité chargée de l’approvisionnement en produits essentiels (PEA) capable de planifier le rationnement de manière juste et systématique, dans le cadre d’une stratégie de transformation plus large. À cet égard, l’expérience de la Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale offre une leçon utile : le rationnement était introduit soit pour remédier à la pénurie d’un « produit jugé essentiel pour les civils », soit parce qu’il était décidé de créer une pénurie délibérée afin de libérer de la main-d’œuvre, des matières premières et des équipements destinés à d’autres industries.10 Stabilisation et transformation allaient de pair.
En effet, toute stratégie de stabilisation sans transformation s’essoufflera rapidement. Le contrôle des prix et le rationnement peuvent facilement perdre leur légitimité lorsque le capital s’organise systématiquement pour en affaiblir les effets. Même dans les cas où des technocrates compétents parviennent à gagner quelques mois de répit, ils ne peuvent résoudre la question des déséquilibres structurels sous-jacents et des relations entre l’État et le marché qui nous ont conduit à un régime macrofinancier de statu quo fondé sur la réduction des risques.11La stabilisation à elle seule ne peut diminuer le pouvoir du capital, même lorsqu’elle suspend temporairement son impératif de profit socialement destructeur. Nous ne devrions pas non plus revenir à un monde où les entreprises privées dictent le rythme des investissements dans les énergies renouvelables, encouragées par des subventions de l’État — comme l’a appelé de ses vœux Frank Elderson, membre du directoire de la BCE, dans son plaidoyer post-Ormuz pour orchestrer la souveraineté énergétique de l’Europe autour des énergies renouvelables investissables.12 Pour parvenir à une nouvelle souveraineté décarbonée, nous devons construire un grand État vert capable de planifier une véritable transformation.
Transformations
En théorisant les régimes macrofinanciers verts, nous pouvons distinguer trois factions de gestionnaires publics qui s’affrontent autour des processus distincts de planification, de réduction des risques ou de choc. Les faucons budgétaires subordonnent la décarbonisation à l’objectif de maintenir un régime à faible fiscalité et à faible redistribution. Les planificateurs verts cherchent à accélérer la décarbonisation en établissant des modes de coordination non marchands pour l’investissement vert, généralement par un mélange de planification dirigée par l’État et de socialisation des secteurs clés. Quant aux faucons géopolitiques, ils agissent comme des arbitres clés, faisant basculer la réduction des risques du statu quo soit vers la planification verte, soit vers une thérapie de choc carbone de type « laisser faire ».
En Chine, comme nous l’avons fait valoir, un mélange unique de préoccupations en matière de sécurité énergétique et de planification verte a jeté les bases d’un grand État vert. Dès 2003, l’invasion américaine de l’Irak a redéfini la conception chinoise de la géopolitique du pétrole et l’a poussée à diversifier ses importations de pétrole en s’éloignant du Moyen-Orient. Pourtant, les dirigeants du PCC ont rapidement compris que, quelle que soit son origine, le pétrole était acheminé par voie maritime et donc vulnérable aux blocus imposés par la marine américaine. En conséquence, dès le début des années 2010, l’électrification et le leadership mondial en matière de technologies propres sont devenus un projet de sécurité nationale, mis en œuvre à travers la politique industrielle « Made in China 2025 ».
La guerre pétrolière contre l’Iran a transformé le calcul géopolitique de la Chine en une puissante leçon pour le reste du monde : on ne peut pas se sortir de la dépendance aux combustibles fossiles par la diversification des importations. Le virage de l’Europe vers les importations de GNL en provenance des États-Unis, et son insistance sur la décarbonisation par la réduction des risques, semblent aujourd’hui particulièrement myopes. La seule façon sûre de gérer une économie est de la décarboner ; la seule forme de souveraineté disponible à ce moment de l’histoire est la souveraineté décarbonée.
Comment un grand État vert, forgé par une alliance entre planificateurs verts et faucons géopolitiques, poursuivrait-il une souveraineté décarbonée ? Il existe trois piliers institutionnels : une électrification pilotée par l’État pour la souveraineté énergétique, un lien coercitif entre la politique de crédit et la politique industrielle, et un pacte social vert.
Électrification pilotée par l’État
Une stratégie énergétique nationale devrait intensifier les efforts menés par l’État pour étendre l’électrification afin de réduire la dépendance vis-à-vis des importations de combustibles fossiles, parallèlement à une meilleure efficacité énergétique et à des objectifs climatiques réalisables. Dans la plupart des cas, cela reposera en partie sur les importations chinoises de technologies propres, mais lorsqu’elles sont combinées à une stratégie de politique industrielle bien conçue et à un rationnement transformateur de l’énergie, elles peuvent également renforcer la capacité de production nationale.
Le grand État vert devra en outre affaiblir l’influence des intérêts privés financiarisés sur les composantes clés du système énergétique. Si l’on se tourne à nouveau vers le Royaume-Uni, le développement du système énergétique britannique — la construction du réseau électrique, des centrales nucléaires et hydroélectriques, ainsi que d’un réseau national de transport de gaz, le tout à une vitesse vertigineuse — s’est déroulé sous la propriété publique. La privatisation ultérieure des secteurs de l’électricité et du gaz a créé un système qui a fonctionné pendant un certain temps dans des conditions de statu quo, mais qui est fondamentalement inadapté pour entreprendre l’électrification à grande échelle nécessaire.13 Les projets visant à transformer ce système se heurtent invariablement au problème de rentabilité auquel sont confrontées les énergies renouvelables privées,14tout en échouant à construire l’infrastructure de réseau capable d’absorber les nouvelles capacités renouvelables. En Europe, « au moins 120 GW de projets d’énergie renouvelable prévus… risquent d’être retardés ou annulés en raison de contraintes du réseau, de nombreux projets étant bloqués dans les files d’attente de raccordement. »15 Plutôt que d’investir des ressources fiscales pour aligner leurs taux de rendement minimaux sur le niveau requis pour « mobiliser » des capitaux privés, les gouvernements devraient renationaliser les opérateurs de réseau et les services publics, et planifier l’électrification.
La « révolution solaire » au Pakistan avant la guerre avec l’Iran, où le solaire est passé de 4 à 25 % de la production en seulement quatre ans, constitue un avertissement contre une électrification guidée par le marché et subventionnée par l’État. Le régime de réduction des risques mis en place très tôt dans le pays, qui garantissait des paiements en dollars aux producteurs d’électricité indépendants, a entraîné des prix record. En réponse, des millions de foyers et d’entreprises se sont tournés vers des panneaux solaires importés de Chine, avec le soutien de l’État pakistanais qui rachetait leur surplus d’électricité solaire à des tarifs gonflés. Mais alors que cette stratégie se propage rapidement à travers le monde, ses implications plus larges doivent être examinées avec soin : de telles révolutions solaires menacent de plonger les services publics dans une spirale mortelle : lorsque les consommateurs aisés se déconnectent du réseau, les services publics doivent récupérer les coûts fixes du réseau auprès d’un groupe plus restreint de clients plus pauvres en augmentant les prix, ce qui pousse à son tour davantage de clients à se déconnecter du réseau — une spirale d’accès inégal et de vulnérabilité croissante qui affaiblit la capacité de l’État à planifier la transformation plus large de l’économie nécessaire à une souveraineté décarbonée.
Contraindre le crédit
Les aspirations climatiques transformatrices ne sont pas nouvelles. L’Accord de Paris sur le climat de 2015, signé par 195 membres des Nations unies, a reconnu que la crise climatique ne pouvait être résolue par les seuls prix du carbone, mais nécessitait une profonde transformation économique et financière. Cette nouvelle politique climatique affirmait clairement que sans réformer la finance, on ne peut pas résoudre la crise climatique. Elle visait le crédit polluant qui alimentait un capital destructeur pour le climat. Mais ce qui avait commencé comme un engagement en faveur d’un changement systémique visant à restructurer les systèmes énergétiques, à briser le capital fossile, à pénaliser la finance brune et à construire des économies vertes, a été neutralisé et détourné vers un discours de mobilisation de l’investissement privé dans les énergies renouvelables, la mobilité verte ou les capacités industrielles vertes.
Pourtant, l’expérience des États développementalistes qui ont réussi – des Tigres d’Asie de l’Est à la Chine contemporaine – nous enseigne que la politique industrielle transformatrice porte ses fruits lorsqu’elle s’accompagne d’une politique de crédit coercitive, où l’État oriente les investissements transformateurs par le biais des flux de crédit et de capitaux propres. Avec Emil Huth, nous théorisons la coercition comme un dispositif à deux volets : le contrôle sur et par la finance. Le contrôle sur la finance reflète la capacité de l’État à orienter l’allocation du crédit au niveau sectoriel, par le biais de la propriété publique d’institutions créatrices de crédit (banques) ou d’institutions allouant crédit et capitaux propres (fonds industriels). Le contrôle par la finance contraint le capital industriel à se conformer aux priorités de décarbonisation en rationnant les sources de financement alternatives, tout en utilisant les relations de crédit ou la détention de participations pour surveiller de près et faire respecter les objectifs de décarbonisation. Cette orientation coercitive des flux de crédit remplace l’indépendance des banques centrales par de nouvelles formes de coordination institutionnelle entre les banques centrales et les autorités chargées de la planification verte.
La Chine offre l’exemple contemporain le plus sophistiqué d’orientation coercitive, combinant le contrôle du crédit par la propriété publique des banques et les fonds d’orientation gouvernementaux avec un contrôle par le crédit qui a orienté le capital local vers « Made in China 2025 »et des stratégies de décarbonisation plus récentes. Mais la Chine n’est pas seule. La Banque centrale européenne s’est dotée d’une capacité de crédit coercitive grâce à un cadre visant à réorienter son portefeuille d’obligations d’entreprises vers des émetteurs plus verts. Plus récemment, l’Union de l’épargne et de l’investissement de l’UE et le projet de loi britannique sur les retraites prévoient tous deux de nouveaux pouvoirs contraignants pour orienter les capitaux institutionnels. Les intérêts privés opposent une résistance, mais en période de crise, les gouvernements peuvent utiliser leur pouvoir pour renforcer cette capacité de crédit coercitive.
En effet, la répression financière fait son retour. Confrontés aux chocs incessants émanant du cœur de plus en plus instable du système financier mondial dominé par les États-Unis, les pays ne peuvent pas sortir des énergies fossiles dans un contexte de pleine mobilité des capitaux et d’indépendance des banques centrales. Au lendemain de la crise de 2008, les contrôles des capitaux ont de nouveau été considérés comme un outil légitime de gestion macroéconomique. Mais les pays enfermés dans le système mondial du dollar américain ont hésité à les déployer par crainte d’une pénurie de devises étrangères et d’une aggravation de la crise de la dette extérieure.
Cette contrainte externe est toutefois contingente. Elle peut être surmontée par une combinaison de rationnement stratégique orchestré par une Autorité chargée de l’approvisionnement en produits de première nécessité et d’une augmentation rapide des capacités de production nationales, tant industrielles qu’agricoles. Le Sénégal en est un exemple parlant. Comme beaucoup d’autres pays pauvres en situation de surendettement ou proches de celle-ci, il est fortement dépendant des importations alimentaires, couvrant 70 % de ses besoins alimentaires par des importations en provenance d’Europe, d’Asie et du Brésil. La solution ne réside pas dans une agriculture « investissable », comme le préconise la Banque mondiale. Au contraire, comme le suggère Marieme Touré, ce qu’il faut, c’est un cadre de développement en trois piliers pour une agriculture verte : réorienter les ressources budgétaires des subventions générales aux intrants et des garanties de crédit vers des biens publics stratégiques (infrastructures de stockage résilientes au climat, programme public de sélection et de multiplication des semences, cartographie et réhabilitation de la santé des sols) ; des politiques de crédit vert ; et des marchés publics pour créer une demande garantie pour les produits résilients au climat. Tout comme la souveraineté alimentaire, il existe d’autres solutions à portée de main qui pourraient alléger les contraintes externes pesant sur les pays du Sud.
Pacte social vert
Mais la mise en œuvre de programmes de grande envergure et transformateurs nécessite une légitimité politique.
Que la réaction hostile à l’écologie soit désormais omniprésente dans la politique occidentale ne devrait pas nous surprendre. Les conséquences régressives en termes de répartition de sa boîte à outils « carottes vertes pour le capital » sont incompatibles avec la notion de « transition juste » : il y a trop peu de gagnants pour forger des coalitions politiques stables. De même, une approche qui se limite à indemniser les « perdants » au cas par cas ne parviendra pas à modifier les préférences et les incitations des personnes concernées.
Mais il est tout à fait possible de construire et de maintenir des coalitions de soutien à l’écologie. Un gouvernement capable d’une coordination hors marché peut s’assurer un large soutien en offrant aux citoyens des visions audacieuses d’un avenir décarboné. Prenons l’exemple de la mobilité publique verte. Restreindre la mobilité individuelle peut être impopulaire auprès des propriétaires de voitures, mais une mobilité publique verte radicalement étendue, gratuite au point d’utilisation, est populaire. Au-delà de la politique locale de transport public, un rationnement stratégique pourrait aligner la mobilité publique verte sur des plans de décarbonisation plus larges. Un gouvernement qui prend au sérieux une telle vision pourrait, par exemple, devoir rationner la production de voitures particulières afin de réorienter les ressources industrielles vers la production de bus électriques et d’infrastructures de recharge.
Il ne fait aucun doute que les pays ont les moyens de financer une mobilité publique verte gratuite. Accablé par des pénuries de combustibles fossiles bien pires que tout ce que l’Europe a eu à affronter jusqu’à présent, le gouvernement pakistanais a annoncé la gratuité des transports publics par bus, tout comme l’a fait Hô Chi Minh-Ville au Vietnam. En effet, l’exemple le plus connu est le « Deutschlandticket » allemand post-Ukraine, un forfait mensuel de 9 euros extrêmement populaire, valable dans tout le pays. Depuis lors, le gouvernement a multiplié par sept le prix du Deutschlandticket, le rendant inabordable pour la plupart des usagers des transports publics — en Allemagne, semble-t-il, la thérapie de choc carbone se poursuivra jusqu’à ce que le moral s’améliore.
La thérapie de choc carbone est un choix politique. Elle implique une adaptation chaotique à un monde où les prix des énergies fossiles sont plus élevés et où les pénuries se multiplient : un patchwork de mesures d’urgence qui pourraient protéger les citoyens de la destruction imminente de la demande, avec des effets distributifs qui maintiennent le statu quo et renforcent l’attrait politique de la réduction des risques liés à l’écologie pour accélérer la transition vers les énergies renouvelables. L’alternative est une souveraineté décarbonée qui pourrait tirer parti de la crise déclenchée par les guerres pétrolières de Trump pour construire un grand régime d’État vert, combinant des mesures de stabilisation d’urgence — du contrôle des prix au rationnement stratégique — avec des interventions transformatrices à long terme. Ces dernières accéléreraient l’électrification menée par l’État, renforceraient la capacité de crédit coercitive pour soutenir la politique industrielle verte et la sécurité alimentaire, et forgeraient un nouveau pacte social vert.
Notes de bas de page
1. Gabor, D., Braun, B. (2025). Green macrofinancial regimes. Review of International Political Economy, 32(3), 542–568. https://doi.org/10.1080/09692290.2025.2453504.
2. À la mi-2026, les réductions de la taxe sur les carburants constituaient la réponse gouvernementale la plus courante à la crise énergétique https://www.carbonbrief.org/iran-war-analysis-how-60-nations-have-responded-to-the-global-energy-crisis/
3. Voir https://www.ft.com/content/b2861b49-f10d-4f12-b8c6-d866bb4eb84e.
4. Voir https://www.ft.com/content/ef4337b5-4bf7-495a-941f-5001ae60e5e0
5. Voir https://www.bundesfinanzministerium.de/Content/DE/Pressemitteilungen/Finanzpolitik/2025/12/202512-18-deutschlandfonds-startet.html.
7. https://www.ft.com/content/6d0e66bf-4982-430a-821b-d27dfa1b0a3e?syn-25a6b1a6=1
8. Voir : https://www.politico.eu/article/austria-germany-italy-portugal-spain-tax-energy-companies-benefit-iran-war/
9. Voir : https://www.ft.com/content/7d3a6810-b571-4730-aa35-f7bfcacdc242?syn-25a6b1a6=1
10. Phillips, Charles F. « Some Observations on Rationing ». The Journal of Business of the University of Chicago 18, n° 1 (1945) : 9–20. http://www.jstor.org/stable/2349729.
11. Voir redcaju.org pour les projets énergétiques éligibles à l’investissement sur le continent africain.
12. Voir https://www.ft.com/content/6fa21bdb-1387-4fb8-afc9-3d0b53affa58.
13. Arthur Downing, directeur chez Octopus Energy, le plus grand fournisseur d’énergie du Royaume-Uni, retrace cette histoire en détail dans son ouvrage à paraître, Power and the People.
14. Christophers, Brett, 1971-. 2024. The Price Is Wrong: Why Capitalism Won’t Save the Planet. Verso.
15. Voir : https://www.review-energy.com/otras-fuentes/how-much-do-grid-constraints-threaten-europes-energy-security-and-industrial-growth
