Des moteurs de recherche aux agents d’IA : le contrôle des interfaces et la restructuration du pouvoir de communication

Traduction (partielle) de From search engines to AI agents: Interface control and the restructuring of communication power par Juan Ortiz-Freuler et Manuel Castells dans News Media and Society, 26 avril 2026.


Résumé

Le contrôle des interfaces numériques est devenu un enjeu majeur des luttes géopolitiques. Cet article propose un cadre analytique qui met en lumière la manière dont le pouvoir de communication mondial se manifeste à travers trois interfaces clés : les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les agents d’IA. Nous décrivons l’évolution de ces interfaces, depuis l’innovation des entreprises jusqu’à leur transformation en objet de contrôle transnational contesté, et nous conceptualisons la manière dont les multinationales telles que Google, Facebook, TikTok et DeepSeek exploitent la conception des interfaces pour consolider leur autorité, tandis que les interventions étatiques remettent en cause leur domination du marché. Les gouvernements cherchent à instrumentaliser ou à contester les interfaces des entreprises pour faire avancer leurs objectifs nationaux, tandis que les entreprises s’alignent stratégiquement sur les agendas étatiques ou y résistent pour s’assurer un accès au marché. Ce cadre explique comment ces forces reconfigurent les relations entre l’information, les personnes et les machines, avec des implications pour la prochaine phase de l’Internet.

Introduction

En 2026, après plusieurs années de pression du gouvernement américain, ByteDance a cédé la majorité de TikTok à des entreprises américaines. Le décret présidentiel américain imposant cette transition indiquait que l’objectif était de « protéger le peuple américain contre l’utilisation abusive de ses données et l’influence d’un adversaire étranger » (Maison Blanche, 2025b). La position du gouvernement américain sur TikTok illustre comment les interfaces numériques offrent un prisme permettant de comprendre comment l’expansion des entreprises, la souveraineté des États et la liberté de communication sont souvent en contradiction. À mesure que l’utilisation d’Internet se généralise, la capacité à exercer un pouvoir en contrôlant ces interfaces est contestée par un nombre croissant d’acteurs.

Cet article décrit la transformation du pouvoir de communication en articulant les relations impliquées dans diverses interfaces numériques. La principale contribution de cet article est un cadre analytique qui met en lumière la manière dont les entreprises et les États se disputent le contrôle des interactions numériques. Ce cadre montre comment les logiques d’entreprise, les interventions étatiques et les possibilités technologiques interagissent à travers trois générations successives d’interfaces : les moteurs de recherche, les plateformes de réseaux sociaux et les agents d’intelligence artificielle (IA).

(…)

Conclusion

Cet article propose un cadre analytique permettant de comprendre la transformation du pouvoir de communication et la manière dont celui-ci façonne les interactions. Trois décennies après la mise à disposition du Web au grand public, le contrôle des interfaces reste un sujet de controverse. Notre cadre met en lumière la manière dont les moteurs de recherche, les plateformes de réseaux sociaux et les agents d’IA façonnent les formes contemporaines de projection du pouvoir étatique. Alors que les agences gouvernementales déploient des pouvoirs de « pull », de « push » et de « cut » pour faire avancer les intérêts nationaux, les entreprises cherchent à équilibrer les exigences gouvernementales et les pressions du capitalisme informationnel, résistant ou défiant souvent leurs gouvernements. Ce réseau de relations est à son tour alimenté par l’innovation technologique, qui déstabilise les dynamiques de pouvoir.

Notre cadre contribue à affiner le cadre de l’interdépendance militarisée de Farrell et Newman (2019) de deux manières. Premièrement, il aide à clarifier la position selon laquelle le pouvoir de l’État est contesté plutôt que monolithique (Broeders et al., 2025 ; Ortiz-Freuler, 2022). La conformité des entreprises américaines aux exigences chinoises et russes montre que la position centrale des États-Unis ne garantit pas l’alignement des entreprises américaines. Deuxièmement, il montre que le contrôle des interfaces opère à travers de multiples dépendances simultanées : les entreprises dépendent de plus en plus de l’accès au marché accordé par l’État, tandis que les États dépendent des infrastructures des entreprises. Ces dépendances créent des vulnérabilités mutuelles qui déstabilisent les anticipations de coercition unilatérale. L’essor des développeurs d’interfaces chinois (TikTok, DeepSeek) remet encore davantage en cause l’hypothèse d’une topologie de réseau stable centrée sur les États-Unis.

Une piste de recherche future concerne la manière dont les discours et les politiques open source visent à faciliter le contrôle des interfaces tout en atténuant les inquiétudes géopolitiques liées aux risques de militarisation. Par exemple, la publication des modèles LLaMa de Meta a été justifiée par Zuckerberg comme un effort pour s’aligner sur les exigences gouvernementales en matière d’autonomie technologique (Zuckerberg, 2024).

Dans l’ensemble, les États et les acteurs privés se disputent le contrôle des interfaces Internet, tandis que les citoyens cherchent à faire entendre leur propre voix. L’avenir reste donc incertain et, par conséquent, à construire.