Comment le postmodernisme s’est égaré et a sacrifié la civilisation
Traduction de Still Name-Dropping Foucault? par Being in a body, le 19 avril 2026
Récemment, lors d’une randonnée, un nouvel ami a mentionné en passant que Michel Foucault avait eu une influence importante sur sa réflexion. J’ai répondu : « Oh oh. »
Et voilà. Tout se passait si bien… et maintenant, j’allais probablement mettre les pieds dans le plat, car mes signaux d’alarme de pensée critique se déclenchaient.
Il a ri. « Oh, tu as des problèmes avec Foucault? »
Avec une légère grimace du genre « ne tire pas sur le messager », j’ai répondu : « Malheureusement, oui. »
Si vous n’avez pas eu l’occasion de découvrir Foucault lors de vos études de premier cycle dans des cours de philosophie postmoderne, de sociologie ou d’études sur le genre, voici un bref aperçu : c’était un penseur français du XXe siècle extrêmement influent dont les travaux remettaient en question l’idée selon laquelle nos institutions, nos normes et nos catégories sont neutres ou naturelles. Il soutenait que ce qui est présenté comme la vérité est souvent façonné par le pouvoir, et que les sociétés modernes disciplinent les gens non seulement par la force, mais aussi par des systèmes qui nous entraînent à nous surveiller nous-mêmes.
Remettre les choses en question, c’est bien. C’est même nécessaire. Mais comme le dit le dicton, et comme aimait à le citer le penseur cosmique Carl Sagan : « Gardez l’esprit ouvert — mais pas au point que votre cerveau s’en échappe. »
J’ai découvert Foucault pour la première fois alors que j’étais étudiante de premier cycle en sociologie à l’Université de la Californie à Santa Cruz, à la fin des années 1990, dans l’un de ces cours sur la pensée sociologique contemporaine où la théorie française avait encore tout son éclat. Foucault, Marcuse, toute cette atmosphère de critique. L’invitation était enivrante : ce qui semble naturel peut être construit, ce qui semble neutre peut être politique, et ce qu’on appelle la vérité est souvent inextricablement lié au pouvoir.
À cet âge-là, dans ce contexte, cela ressemblait moins à une révélation qu’à une confirmation. J’avais déjà passé des années à me heurter aux limites des normes sociales en matière de religion, de politique, de sexualité, de culture et d’expression de soi, et Foucault et ses acolytes postmodernes donnaient un langage intellectuel à quelque chose que j’avais déjà vécu
Certaines de ces idées étaient véritablement utiles. Les institutions façonnent les gens. Les normes sociales peuvent devenir rigides, punitives ou malhonnêtes. Les catégories ne tombent pas du ciel sous une forme parfaite. Apprendre à remettre en question les discours officiels et à observer comment le pouvoir circule à travers les systèmes, les professions, le langage et les règles n’était pas une perte de temps.
Mais avec le recul que j’ai aujourd’hui, je peux aussi voir le piège inhérent à tout ce courant intellectuel.
Il a conféré à la transgression des limites un cachet qu’elle ne méritait pas toujours.
C’est là, à mes yeux, l’un des problèmes persistants liés à Foucault et, plus largement, à l’héritage postmoderne. Cela a formé des générations de personnes intelligentes à aborder les normes, les catégories et les structures avec une méfiance qui frôlait souvent le mépris. Parfois, cette méfiance était justifiée. Certaines frontières étaient trop rigides, et certains anciens arrangements étaient bel et bien hypocrites, étouffants ou devaient être révisés depuis longtemps. En tant que culture et en tant que pays, nous avons repoussé de nombreuses frontières au cours des dernières décennies, et souvent pour de bonnes raisons : les femmes devraient pouvoir avoir des comptes bancaires. Les personnes attirées par des personnes du même sexe devraient pouvoir aimer et se marier sans être traitées comme une menace pour la civilisation. Les adultes devraient avoir la liberté de vivre différemment, et la culture devrait pouvoir évoluer.
Mais en cours de route, nous avons perdu de vue une distinction cruciale : celle entre une limite qui restreint inutilement et une limite qui protège quelque chose d’essentiel.
Lorsque cette distinction commence à s’estomper, on n’y gagne pas en sagesse. On y gagne en confusion.
La plupart des gens qui connaissent un tant soit peu Foucault connaissent probablement le panoptique : ce concept architectural carcéral dans lequel la simple possibilité d’être observé suffit à inciter les gens à s’autosurveiller. Cette image a fait son chemin parce qu’elle désigne quelque chose de réel. Les êtres humains intériorisent le regard. Nous nous adaptons lorsque nous sommes sous surveillance. Le pouvoir ne provient pas seulement d’un roi, d’un policier ou d’un prêtre. Il s’insinue dans le corps. Il façonne le comportement, la conscience de soi, l’identité et la compréhension de soi.
Soit. C’est une perspective utile.
Mais il s’agit là d’un prisme analytique, pas d’un cadre moral selon lequel vivre.
Et dès que la critique devient votre attitude par défaut, toute distinction commence à paraître oppressive. Les frontières deviennent de l’exclusion. Les catégories deviennent des blessures. Les normes deviennent de la violence déguisée. La démarche sophistiquée consiste toujours à remettre en question, à déstabiliser, à déconstruire, à transgresser.
Cela pouvait sembler palpitant dans une salle de classe de la fin du XXe siècle. Vu d’ici, cela semble beaucoup moins passionnant.
Car aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’assouplir des normes dépassées ou d’élargir la liberté des adultes. Nous vivons dans une culture qui peine de plus en plus à définir à quoi servent les limites. Nous débattons pour savoir si les espaces réservés aux femmes peuvent rester véritablement fondés sur le sexe, si une personne dotée d’un pénis a sa place dans une prison pour femmes ou dans un groupe de soutien aux femmes victimes d’agression sexuelle, si le fait de nommer la réalité incarnée constitue en soi une forme de préjudice, si les étapes du développement ont encore de l’importance, si les États-nations devraient avoir des frontières, si une catégorie quelconque peut survivre sans être considérée comme un acte d’exclusion.
C’est du Foucault, ma chérie.
Non pas parce que Michel Foucault a créé à lui seul toutes les absurdités du XXIe siècle. Ce n’est pas le cas. L’histoire est plus compliquée que ça. Mais il a contribué à donner à la culture élitiste un langage et une posture : se méfier de la norme, se méfier de la limite, se méfier de la ligne.
Cette posture a des conséquences.
L’une d’elles est qu’une culture peut devenir tellement désireuse de prouver qu’elle n’est pas répressive qu’elle en oublie pourquoi certaines limites existaient au départ. La protection commence à passer pour de la pudibonderie. La clarté commence à paraître cruelle. La retenue commence à ressembler à de l’oppression. Et quiconque dit : « En fait, cette limite est importante », se retrouve désigné comme le problème.
C’est aussi pourquoi le passé de Foucault lui-même sur les questions touchant les mineurs n’est pas une simple note de bas de page biographique. Cela met en lumière un danger plus profond inhérent à l’instinct anti-répressif lorsqu’il perd son ancrage moral. Si la transgression devient suffisamment glamour, si l’interdiction elle-même devient le grand méchant, alors la vulnérabilité, le déséquilibre des pouvoirs et la logique fondamentale de la protection peuvent commencer à paraître embarrassants et démodés.
Dans mon esprit, le postmodernisme prend de plus en plus des allures de Family Matters : Steve Urkel renversant un élément essentiel de la maison, puis clignant des yeux au milieu des décombres avec ce petit air mignon : « C’est moi qui ai fait ça? »
Eh bien, oui. En quelque sorte.
Restez à l’écoute pour le prochain épisode de « Foucault Matters »…
Une société ne peut fonctionner sur la base d’une déconstruction sans fin. À un moment donné, quelqu’un doit dire quelles limites sont injustes, lesquelles sont négociables et lesquelles font partie de l’architecture fondamentale de la confiance. Les enfants ont besoin de protection. Les femmes ont parfois besoin d’espaces réservés à leur sexe. Les êtres humains ont besoin de catégories qui aient encore un sens. Les nations ont besoin de frontières. Les communautés ont besoin de normes communes. La liberté a besoin d’une forme, sinon elle cesse d’être une liberté pour tous, sauf pour les personnes les plus agressives dans la salle.
Cela ne signifie pas un retour à un moralisme rigide et punitif. Cela ne signifie pas non plus prétendre que la vie est simple. Les êtres humains sont complexes. La réalité comporte des zones grises. Les sociétés libérales devraient laisser beaucoup de place à la liberté individuelle, à l’expérimentation, au pluralisme et à la différence.
Mais la liberté n’est pas synonyme d’absence de limites.
Et c’est là, à mon sens, que la gauche actuelle répète souvent l’erreur postmoderne. La pression morale est généralement formulée de la même manière : « Ne laissez pas tomber la personne la plus marginalisée ». C’est tout à fait juste. C’est une préoccupation légitime. Aucune société digne de ce nom ne devrait sacrifier sans scrupules les personnes vulnérables ou les traiter comme si elles étaient jetables.
Mais l’autobus en question, ce ne sont pas les limites. L’autobus qui fonce vers nous tous, à la manière de Speed, avec Keanu et Sandra en pleine panique, c’est la perte des limites.
Le véritable défi consiste à trouver comment ne jeter personne sous cet autobus. Cela inclut les personnes ultra-marginalisées, certes. Mais cela inclut aussi les familles, les femmes, les hommes, les enfants, les gens ordinaires qui tentent de donner un sens à la réalité, et les communautés qui s’efforcent de conserver suffisamment de cohésion pour fonctionner.
Cela signifie dépasser un peu le stade de l’excitation que procure la critique sans fin.
Cela signifie poser de meilleures questions : quelles limites sont injustes? Lesquelles sont trop rigides? Lesquelles peuvent être assouplies? Lesquelles protègent les personnes vulnérables plutôt que de les opprimer? Lesquelles rendent la liberté possible en premier lieu?
Ce ne sont pas des questions réactionnaires. Ce sont des questions d’adultes.
Alors, qu’est-ce que cela signifie, concrètement, de ne pas jeter les personnes marginalisées sous l’autobus? Pour poursuivre la métaphore, cela signifie peut-être ajuster les procédures, la conception ou l’horaire de l’autobus afin que davantage de personnes aient la possibilité de monter à bord.
Mais il y a des limites, Michel. Au fil de la civilisation, l’humanité a, en effet, appris certaines choses.
Par exemple, je pense que le projet des Lumières, ainsi qu’un leadership moral globalement sensé dans une grande partie du monde, a amené l’humanité à un point où nous pouvons affirmer avec une certaine assurance : Il ne devrait jamais être considéré comme normal qu’un garçon ou une fille puisse donner un consentement valable à un contact sexuel avec un adulte. Il existe encore des endroits où cela se produit, et les codes religieux qui le tolèrent devraient être catégoriquement rejetés, mais dans l’ensemble, un code humain plus élevé s’est imposé ici. Dix-huit ans est un bon âge pour tracer la ligne. Certaines limites ne sont pas de l’oppression. Elles sont une protection.
Alors oui, quand quelqu’un cite Foucault, ma réaction est aujourd’hui très différente de celle que j’avais à l’Université de Californie à Santa Cruz dans les années 1990.
À l’époque, cela semblait provocateur et sophistiqué.
Aujourd’hui, cela ressemble davantage à l’une des graines intellectuelles d’une culture qui a appris à ébranler chaque ligne, chaque catégorie, chaque limite, pour ensuite feindre la surprise lorsque l’ensemble a commencé à vaciller.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
