Les individus « souverains » constituent une menace pour la démocratie aux États-Unis – et au Canada également

Traduction de Sovereign individuals are a threat to democracy in the United States – and Canada, too par Maxwell Cameron, le 4 septembre 2026, dans le Globe and Mail.


Maxwell Cameron est professeur au Département de sciences politiques et à l’École de politique publique et d’affaires mondiales de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC). Il est l’auteur d’un ouvrage à paraître intitulé Divided We Fall: How We Can Resist Polarizing Pressures and Strengthen Our Identity as Citizens.

Les Canadiens s’inquiètent à juste titre des manœuvres d’intimidation de l’administration Trump. Mais il existe une autre menace, plus subtile, qui pèse sur notre souveraineté : l’émergence d’individus qui se prennent pour des souverains.

Cette possibilité avait été anticipée par les penseurs libertaires James Dale Davidson et William Rees-Mogg. Dans leur livre de 1997, The Sovereign Individual, ils avaient prédit la montée en puissance d’individus si riches et si puissants qu’ils ne pourraient plus être contrôlés par les États-nations. Les gouvernements, affirmaient-ils, seraient contraints de ressembler davantage à des entreprises, et les citoyens, davantage à des clients.

Dans mon livre, je soutiens que les Canadiens doivent prendre ces idées au sérieux, non pas parce que les individus souverains remplaceront l’État-nation – les milliardaires d’aujourd’hui dépendent fortement des contrats, des réductions d’impôt, des subventions et des lacunes réglementaires créées par les gouvernements –, mais parce qu’elles nous aident à comprendre trois tendances alarmantes. Premièrement, l’essor des grandes entreprises technologiques dont la capitalisation boursière dépasse le produit intérieur brut de la plupart des pays riches. Deuxièmement, la structure de propriété au sein des grandes sociétés, qui confère à certains chefs de direction une influence politique extraordinaire. Troisièmement, le rôle des nouvelles technologies dans notre façon de nous gouverner, en particulier l’IA, infrastructure essentielle des nouveaux systèmes économiques et politiques mondiaux.

Personne n’a davantage profité de ces tendances qu’Elon Musk, qui est récemment devenu (du moins brièvement) le premier « trillionnaire » au monde. Personne n’incarne mieux le mythe de l’individu souverain. M. Musk a utilisé sa richesse presque inimaginable pour renforcer son pouvoir politique disproportionné.

Après avoir versé plus de 280 millions de dollars américains à la campagne présidentielle de Donald Trump pour 2024 et à celles d’autres républicains, y compris des millions de dollars versés à des électeurs dans des États indécis dans le but d’influencer l’élection, M. Musk est devenu un employé spécial non élu et non soumis à une vérification des antécédents du gouvernement américain, ayant accès au président malgré d’énormes conflits d’intérêts.

Par le biais de son rôle au sein du ministère de l’Efficacité gouvernementale (DOGE, mot italien signifiant « duc », qui pourrait être une allusion à la cryptomonnaie que M. Musk a promue, le Dogecoin, mais qui évoquait également les oligarques vénitiens), M. Musk a cherché à neutraliser les enquêtes fédérales, à prendre le contrôle des organismes de réglementation, à réduire leur effectif et leurs capacités, et à les placer sous le contrôle de l’exécutif.

Depuis qu’il a quitté le DOGE, M. Musk a autorisé ses comités d’action politique (PAC) à dépenser plus de 100 millions de dollars américains pour faire élire des républicains lors des élections de mi-mandat de cette année. En vertu de la loi américaine, les « super PAC » peuvent accepter des contributions illimitées, ce qui confère aux personnes fortunées une influence démesurée sur les résultats électoraux.

Les sociétés de M. Musk sont structurées selon un modèle de gouvernance qui a fait de lui un dirigeant qui n’a de comptes à rendre à personne, détenant tout le pouvoir décisionnel et ne pouvant littéralement être destitué sans voter contre lui-même.

En politique, on appelle cela du despotisme.

Son contrôle sur les satellites mondiaux (Starlink) et la capacité de lancement spatial, avec des projets de centres de données orbitaux (SpaceX), sa propriété d’une plateforme de médias sociaux (X, anciennement Twitter), ses investissements dans l’intelligence artificielle (Grok de xAI) et ses véhicules connectés numériquement (Tesla) confèrent à M. Musk un immense pouvoir en matière d’infrastructures – y compris, par exemple, la capacité de déterminer qui a accès à la connectivité dans des zones géographiques critiques, comme les zones de guerre, ou d’exercer un contrôle algorithmique par le biais de la gouvernance de la plateforme.

Avant le premier appel public à l’épargne (APE) de SpaceX en 2026, le Nasdaq a modifié ses règles de manière à avantager SpaceX en facilitant l’intégration rapide de l’entreprise dans l’indice Nasdaq-100, obligeant ainsi les fonds passifs qui suivent cet indice à acquérir des actions de SpaceX.

La Commission des valeurs mobilières (SEC), affaiblie par les compressions de personnel imposées par DOGE et par des ingérences politiques, n’a soulevé aucune objection publique. Un commissaire s’est contenté de dire que les investisseurs n’étaient pas tenus d’acheter des actions s’ils ne le souhaitaient pas.

Pourtant, les employés du secteur public – ces mêmes travailleurs que M. Musk a congédiés ou dénigrés – pourraient se retrouver actionnaires involontaires de SpaceX, puisque les caisses de retraite qui investissent en leur nom ont acheté ces actions pour suivre l’indice.

Doté à la fois d’un pouvoir despotique et d’un pouvoir sur les infrastructures, M. Musk est ce qui se rapproche le plus de l’« individu souverain » décrit par MM. Davidson et Rees-Mogg : bien qu’il soit profondément impliqué dans des collaborations avec le gouvernement américain, il agit davantage comme un souverain que comme un citoyen sujet. Ce statut exalté n’est pas seulement célébré par les néo-réactionnaires autoproclamés (l’extrême droite antidémocratique, qui utilise l’acronyme NRx) de la Vallée du Silicium; ils y voient un modèle pour la politique.

Les citoyens, affirment-ils, devraient être considérés comme des clients, et l’influence politique devrait être déléguée aux propriétaires.

L’affirmation selon laquelle la démocratie est intrinsèquement corruptrice parce qu’elle entraîne l’expansion incessante de l’État est un trope récurrent dans la pensée NRx. Il n’y a qu’un pas entre une telle vision et le rejet pur et simple de la démocratie. Curtis Yarvin – un programmeur informatique, blogueur et investisseur connu en ligne sous le pseudonyme de « Mencius Moldbug » – soutient qu’« un État est une entreprise qui possède un pays » et qu’il devrait être géré en divisant sa propriété en actions. Nick Land (un universitaire britannique et auteur de The Dark Enlightenment) abonde dans ce sens, ajoutant que les clients ne devraient pas avoir voix au chapitre, mais être libres de se retirer. M. Yarvin et M. Land rejetent la démocratie, l’égalitarisme et le libéralisme moderne.

La liberté de se retirer – de se soustraire aux arrangements politiques qui ne correspondent pas à leurs besoins et à leurs convictions – est leur valeur politique par excellence.

Une telle façon de penser alimente également des sentiments antidémocratiques chez d’autres milliardaires du secteur de la technologie. Peter Thiel – cofondateur de PayPal, de Palantir et du Founders Fund; l’un des premiers investisseurs dans Facebook; un partisan des projets de M. Yarvin; et un soutien clé de la carrière politique du vice-président américain JD Vance – est également un admirateur de The Sovereign Individual.

Lui aussi prône la politique de la « sortie ». Ses stratégies de sortie préférées comprennent notamment l’investissement dans le cyberespace, l’exploration spatiale, la création de cités flottantes et l’achat de propriétés partout dans le monde, y compris en Nouvelle-Zélande, comme protection contre l’effondrement de la civilisation.

M. Thiel a déclaré : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Le chef de la direction de la société canadienne Shopify, Tobi Lütke, a récemment semblé adhérer à un système de vote pondéré en fonction du revenu.

La réflexion des milliardaires de la technologie devrait intéresser les Canadiens pour au moins trois raisons.

Premièrement, les multinationales sont depuis longtemps considérées comme les piliers de l’ordre économique international libéral. Leur engagement envers les règles, les normes et les procédures décisionnelles des régimes internationaux a contribué à maintenir l’économie mondiale ouverte.

Les géants de la technologie sont différents.

Les plus grandes entreprises du secteur sont suffisamment puissantes pour négocier en tête-à-tête avec les États et contester leur autorité réglementaire, alors même qu’elles cherchent à fournir l’infrastructure dont les États ont besoin pour la surveillance et le contrôle des populations. Si les États-Unis ne parviennent pas à réglementer efficacement leur propre industrie technologique, le Canada a encore moins de chances d’y parvenir : en témoigne le revirement rapide du premier ministre Mark Carney concernant la taxe sur les services numériques, sous la pression intense du gouvernement américain pour qu’il se plie aux exigences des géants de la technologie.

Le conflit entre le Canada et les États-Unis est, en partie, une conséquence de la montée en puissance des géants de la technologie.

Deuxièmement, on ne peut ignorer l’antipathie envers le Canada chez les penseurs du mouvement NRx, les donateurs corporatifs associés et les politiciens.

Les attaques verbales contre le Canada lancées par M. Trump, M. Vance, le secrétaire au Commerce milliardaire Howard Lutnick et le secrétaire au Trésor multimillionnaire Scott Bessent, ainsi que leur amplification dans les médias de droite, ne constituent pas une excentricité bizarre et inexplicable.

Le Canada symbolise ce que l’extrême droite déteste le plus : un État social-démocrate imparfait mais fonctionnel, doté d’institutions égalitaires et d’organismes de réglementation indépendants; pire encore, de leur point de vue, nous sommes une société multiculturelle florissante.

Troisièmement, l’ingérence politique des milliardaires ne constitue pas seulement une menace pour la démocratie aux États-Unis, mais aussi pour celle du Canada. Nous ne sommes pas à l’abri de la pensée utopique et technocratique. Les jeunes hommes en particulier, dont bon nombre admirent des milliardaires comme M. Musk, sont enclins à adhérer à la philosophie des solutions technologiques miracles, à l’évasion que procure l’exploration spatiale, ainsi qu’aux valeurs apparemment méritocratiques et au darwinisme social implicite de la « survie du plus apte » qui sous-tendent la pensée NRx. La rhétorique de la « liberté comme échappatoire » et de la souveraineté individuelle se retrouve dans des mouvements aussi divers que le Convoi de la liberté, le séparatisme albertain, le mouvement des « Freemen-on-the-Land » et les partisans de Romana Didulo, qui s’autoproclame « reine du Canada ». C’est à nos risques et périls que nous rejetons et ignorons cette rhétorique colérique et apparemment irrationnelle, empreinte d’aliénation et de dérangement.

Face à ces défis, les Canadiens peuvent prendre plusieurs mesures.

Nous pouvons investir dans nos propres infrastructures stratégiques et publiques afin qu’elles ne puissent pas être utilisées comme une arme contre nous. Ne pas subventionner publiquement les infrastructures de notre économie fondée sur les ressources naturelles. Le pétrole et le gaz constituent une source majeure de polarisation au Canada, et miser encore plus sur l’extractivisme en période de crise climatique est à la fois une mauvaise politique et une mauvaise stratégie politique. Nous devrions plutôt nous tourner vers les industries capables de bâtir notre propre infrastructure numérique, en utilisant les droits de douane imposés aux États-Unis pour les protéger, et en déployant cette infrastructure pour promouvoir les champions canadiens et améliorer la productivité et la sécurité des travailleurs. Une politique en matière d’IA qui protège notre souveraineté (numérique), renforce la capacité de calcul et le fait en utilisant les outils de la concurrence, des marchés publics et de la politique culturelle, est essentielle pour rendre le Canada fort.

Les inégalités devraient être soumises à des limites établies démocratiquement quant à la concentration extrême des revenus et de la richesse. Soyons clairs : le problème n’est pas la richesse, mais l’inégalité, qui corrompt les institutions et affaiblit notre capacité collective à nous gouverner nous-mêmes. Une solution consisterait à utiliser la politique fiscale pour fixer un rapport maximal entre la rémunération du chef de direction et celle des travailleurs. Dans les années 1980, ce rapport était de 50:1; aujourd’hui, il est presque de 250:1.

Plus généralement, le pouvoir des entreprises pourrait être limité en décourageant la financiarisation tout en favorisant la concurrence et une bonne gouvernance d’entreprise.

Avant tout, nous devons renouveler nos institutions démocratiques et renforcer notre identité de citoyens. La liberté ne doit pas nécessairement signifier la « sortie ». Elle peut signifier la construction d’une société dans laquelle tous les citoyens ont leur mot à dire dans les décisions qui nous touchent directement.

La souveraineté englobe tout ce qui nous permet, en tant que communauté politique, de décider de notre propre destin. Dans les démocraties, elle appartient au peuple en tant que citoyens. Dans la pratique, cela signifie faire respecter la suprématie parlementaire et la primauté du droit. Nous pouvons être en désaccord sur presque tout, pourvu que nous reconnaissions notre engagement mutuel en tant que membres d’une communauté autonome, tous tenus de respecter les lois que nous avons approuvées, indirectement, en votant pour nos représentants.

Toute acceptation de l’idée que notre destin soit décidé par d’autres – comme la notion selon laquelle nous pourrions devenir le 51e État des États-Unis – doit nous paraître inacceptable. Pour protéger notre souveraineté, nous devons être unis en tant que citoyens contre toute tentative visant à affaiblir notre capacité à nous gouverner nous-mêmes.

Notre souveraineté est compatible avec le fédéralisme et l’autodétermination des Autochtones. Nous pouvons concevoir tout système d’autonomie gouvernementale de notre choix, pourvu que ce soit nous, le peuple, dûment représenté au Parlement, qui acceptions de telles ententes et les fassions respecter par le biais de processus politiques et constitutionnels légitimes.

La minorité d’Albertains qui souhaite l’indépendance est libre de poursuivre cet objectif, à condition de respecter nos lois et nos institutions. Comme les Canadiens l’ont appris lors des deux référendums sur l’indépendance du Québec, il n’existe toutefois aucune possibilité de souveraineté pour un sous-ensemble de citoyens au sein d’une nation souveraine. Si l’Alberta venait à se séparer, elle n’aurait aucun droit sur le Canada; pas plus que le Canada n’aurait de droit sur une Alberta indépendante; et l’Alberta ne serait d’ailleurs pas libérée de ses obligations légales envers les Premières Nations. De même, il ne peut y avoir de citoyens souverains à moins que le reste d’entre nous ne devenions de simples sujets. C’est pourquoi les partisans de la souveraineté individuelle embrassent l’autoritarisme : les individus souverains doivent nécessairement être des ermites ou des despotes.

Pour résister à cela, nous devons veiller à exercer notre rôle dans l’autogouvernance démocratique. Nous pouvons le faire en votant et en adhérant à des associations politiques; en racontant des histoires qui favorisent la cohésion, l’inclusion et la civilité; et en acquérant les compétences civiques nécessaires pour gérer nos désaccords de manière pacifique tout en préservant la diversité des intérêts, des croyances et des valeurs au sein de nos communautés. En servant nos communautés, en coopérant avec nos concitoyens et en nous sacrifiant volontiers pour le bien commun, nous pouvons cultiver des traits de caractère tels que l’humilité, la modestie et l’empathie – des traits qui constituent des forces, et non des faiblesses, dans une démocratie.

À l’heure actuelle, M. Trump est peut-être la principale menace pour notre souveraineté, mais sa présidence est symptomatique d’un malaise plus profond et préexistant. Le mélange toxique du capitalisme de dernière génération, avec ses méga-sociétés et sa financiarisation, des tendances oligarchiques en politique alimentées par les grandes fortunes, et de l’utopisme d’inspiration technocratique des libertariens NRx perdurera bien après le départ de M. Trump. Mais cette triste réalité est aussi une occasion : chaque attaque contre le Canada nous donne la chance de montrer au monde ce qu’un peuple souverain peut être et accomplir.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.