Kojin Karatani : Les spectres de la souveraineté

Traduction de Kojin Karatani: The Spectres of Sovereignty par Julius Gavroche sur Autonomies, le 9 août 2026. [réf. The Syllabus]


Francisco Goya, Inferno, 1819

Le philosophe et critique littéraire Kojin Karatani célèbre aujourd’hui ses 85 ans. Son dernier ouvrage, La fin de la littérature moderne : sur la révolution permanente, paraîtra plus tard ce mois-ci. Par ailleurs, son ouvrage le plus ambitieux, La structure de l’histoire mondiale : des modes de production aux modes d’échange – que j’ai eu le privilège d’éditer pour Editora Machado – a été traduit en portugais et devrait parvenir aux lecteurs brésiliens dans les prochains mois.

Ces deux ouvrages de Karatani arrivent à point nommé. Les récentes actions menées par les États-Unis de Donald Trump — telles que l’enlèvement de Nicolás Maduro, les attaques contre l’Iran, les guerres tarifaires lancées contre plusieurs pays et, surtout, la désignation d’organisations criminelles de divers pays comme groupes terroristes, ainsi que l’application de cette même étiquette à des organisations de gauche opérant aux États-Unis — ont créé un dangereux précédent pour justifier les interventions militaires américaines dans des États souverains. Nous avons déjà vu ce scénario se dérouler, à l’époque de Bush et pendant la « guerre contre le terrorisme ». Mais tout porte à croire que cette nouvelle vague d’interventionnisme frappera avec bien plus de force et de violence.

Dans ce contexte, il est frappant de constater que l’œuvre de Kojin Karatani, à présent, dans ses dernières années, s’avère être un outil si puissant pour aborder les questions qui le préoccupent depuis sa jeunesse. Lorsqu’il est entré à l’Université de Tokyo en 1960, les manifestations contre la révision du Traité de sécurité américano-japonais (connu sous le nom d’« Anpo ») battaient leur plein; on s’en souvient encore aujourd’hui comme l’une des plus grandes mobilisations de masse de l’histoire du Japon. Le déclencheur immédiat de ces manifestations était ce traité qui officialisait la subordination stratégique et militaire du Japon aux États-Unis dans l’ordre d’après-guerre. Mais l’Anpo soulevait également une préoccupation plus large : que restait-il de la souveraineté japonaise sous la tutelle de l’armée américaine? Il s’agissait, après tout, d’un accord asymétrique, signé entre des États formellement indépendants, dont les ressources économiques et militaires étaient, à l’époque, extrêmement inégales. Les manifestants, dont beaucoup étaient de jeunes étudiants de gauche comme Karatani, s’opposaient non seulement aux politiques du gouvernement japonais, mais aussi au fossé entre la souveraineté de l’État, la souveraineté nationale et la souveraineté populaire. On pourrait dire que le Japon assistait à une lutte politique entre des conceptions concurrentes de la souveraineté.

Il serait trompeur de transformer cet épisode en un mythe fondateur, comme si la théorie ultérieure de Karatani sur le capital, la nation et l’État — qui ne serait formalisée que des décennies plus tard — était déjà présente dans les rues de Tokyo en 1960. Mais il n’est pas exagéré de dire que la défaite du mouvement a contribué à cerner un ensemble de problèmes qui allaient être au cœur de ses travaux ultérieurs. L’échec de l’Anpo a souvent été interprété comme la preuve que le mouvement qui l’entourait manquait d’une organisation politique centralisée capable de le diriger. Karatani en a tiré une conclusion différente. En 1961, il a proposé une libre association de militants qui ne serait pas subordonnée à un parti centralisé. Quatre décennies plus tard, il reconnaîtra une part de cette intuition dans le Mouvement des nouveaux associationnistes (NAM).

Il est regrettable qu’aujourd’hui, six décennies plus tard, la question de la souveraineté ait refait surface avec tant de force des entrailles de la « fin de l’histoire ». S’il y a un spectre qui hante la politique contemporaine, j’irais jusqu’à dire que c’est celui de la souveraineté. Ou plutôt, des souverainetés.

Le retour de la souveraineté

Ces dernières années, la souveraineté a refait surface partout. Le retour au pouvoir de Donald Trump a sans aucun doute joué un rôle important dans ce renouveau — ou dans l’intensification de l’appétit pour une souveraineté absolue. Les droits de douane, comme on le sait, constituaient déjà un élément important de la première administration Trump. Au cours de son deuxième mandat, cependant, ils ont pris une ampleur et une importance différentes.

À partir de 2025, le gouvernement a présenté ses « droits de douane réciproques » non seulement comme des instruments de politique commerciale, mais aussi comme un moyen de relancer l’industrie américaine, de créer des emplois et de renforcer la sécurité nationale. Le discours sur la souveraineté économique est devenu pratiquement indissociable de celui de la guerre économique.

Les répercussions se sont étendues bien au-delà de la Chine, principal adversaire de Trump dans son propre discours. Des pays traditionnellement considérés comme des alliés ont été contraints de répondre en utilisant le même vocabulaire. En mars 2025, le premier ministre canadien Mark Carney a déclaré que les négociations avec Trump n’auraient lieu qu’une fois que les États-Unis auraient démontré que leur président « respecterait la souveraineté du Canada et serait prêt à mener des pourparlers commerciaux globaux, car les Américains allaient souffrir de la guerre commerciale de Trump ». Il a ajouté que les pourparlers avec Trump n’auraient pas lieu « tant que nous n’aurons pas obtenu le respect que nous méritons en tant que nation souveraine ».

Au Brésil, le président Luiz Inácio Lula da Silva a lui aussi fait de la souveraineté un élément central de sa réponse aux droits de douane, aux sanctions contre les autorités brésiliennes et aux tentatives de l’administration Trump d’interférer dans les décisions prises par le pouvoir judiciaire brésilien. Dans un discours prononcé à la veille de la fête de l’Indépendance en septembre 2025, Lula a présenté la souveraineté non seulement comme une indépendance territoriale, mais aussi comme le droit du Brésil de défendre sa démocratie, de réglementer les plateformes numériques et de prendre des décisions politiques sans ingérence étrangère. « Nous ne sommes pas et ne serons plus jamais la colonie de qui que ce soit. Nous sommes capables de gouverner et de prendre soin de notre pays et de notre peuple sans ingérence d’aucun gouvernement étranger », a-t-il déclaré.

Ainsi, pour la première fois depuis des années, la gauche brésilienne a pu brandir le drapeau national dans les rues sans craindre qu’on l’interprète comme un soutien à Jair Bolsonaro. Le drapeau, qui avait été détourné par l’extrême droite, est redevenu, du moins temporairement, un symbole de résistance face à une puissance étrangère. Cet épisode a alors donné un nouvel élan à la campagne de réélection de Lula. Ces dernières semaines, alors que la guerre tarifaire fait de nouveau la une des journaux, les répercussions possibles de la mesure prise par le gouvernement américain sont encore en cours d’évaluation. Mais une part considérable de la population brésilienne, selon un récent sondage, y voit une tentative d’intervention dans les élections du pays en faveur de Flávio, le fils de Jair Bolsonaro.

Lorsque les droits de douane ont commencé à dominer l’actualité brésilienne, la souveraineté était également invoquée par d’autres acteurs, dans un contexte très différent. Le 28 octobre 2025, environ 2 500 policiers ont pénétré dans les complexes de Penha et d’Alemão, dans la zone nord de Rio de Janeiro, pour mener une opération contre le Comando Vermelho. Le bilan officiel final a fait état de 121 morts, dont quatre policiers et deux adolescents. Il s’agissait de l’opération policière la plus meurtrière de l’histoire du Brésil. Les principaux chefs visés par l’opération n’ont été ni tués ni capturés.

Après l’opération, le massacre a été décrit par les autorités de l’État et une grande partie de la presse brésilienne en utilisant le langage de la guerre. Felipe Curi, alors secrétaire de la Police civile de Rio de Janeiro, a fait valoir que ce à quoi la police était confrontée n’était plus simplement un problème de sécurité publique, mais une « guerre irrégulière et asymétrique », une question de défense nationale et de souveraineté. Un éditorial paru dans O Globo, l’un des journaux les plus diffusés du Brésil, affirmait que cette affirmation ne pouvait être simplement écartée.

Comme l’a fait remarquer plus tard le journaliste Fernando Barros e Silva dans un article pour Revista Piauí, cet argument coïncidait avec la campagne visant à classer le Comando Vermelho comme une organisation narcoterroriste, une proposition avancée par le gouvernement américain et par la suite appuyée par des politiciens d’extrême droite au Brésil. Ce qui n’était qu’une simple possibilité est devenu réalité en juin de cette année. Les États-Unis ont en effet désigné le Comando Vermelho et le Primeiro Comando da Capital comme des organisations terroristes étrangères, créant ainsi un précédent juridique et politique pour des opérations secrètes ou militaires sur le sol brésilien.

Si, d’une part, l’État brésilien a invoqué la souveraineté nationale pour se défendre contre l’ingérence américaine, les forces policières ont quant à elles invoqué cette même souveraineté afin d’instaurer une sorte d’état d’exception temporaire et de s’attaquer aux organisations criminelles, faisant des victimes civiles — comme c’est si souvent le cas lors de telles opérations où les droits de la personne sont mis de côté au nom de la répression — et laissant de nombreuses questions sans réponse. Le discours sur le « narcoterrorisme », qui circulait dans les couloirs de la Maison-Blanche à la même période, a ajouté une autre forme de souveraineté à ce mélange impérialiste.

Cela ne s’est pas limité au Brésil : cela a marqué un tournant dans les relations des États-Unis avec l’Amérique latine. L’enlèvement de Maduro est symptomatique à cet égard. Mais il existe d’autres exemples. Au Paraguay, au cours de la même période, un Accord sur le statut des forces approuvé par le Parlement a établi un cadre juridique facilitant l’extension de la présence temporaire du personnel militaire américain en lui accordant une forme d’« immunité diplomatique », qui le met à l’abri de toute sanction de la part des autorités paraguayennes. Pour eux, seule la Constitution américaine est souveraine.

Il ne s’agit donc pas simplement de dire que la notion de souveraineté est de retour. Il ne s’agit pas non plus de remettre en question l’utilisation prétendument incohérente de ce terme. Ce qui est revenu, ce n’est pas la souveraineté au singulier, mais un conflit entre différentes aspirations à la souveraineté. Il y a la souveraineté revendiquée par un État impérial, la souveraineté défensive invoquée par les États soumis à sa pression, la souveraineté populaire que les gouvernements prétendent représenter, et les pouvoirs souverains de facto exercés par le crime organisé au sein des États. Ces formes s’opposent parfois les unes aux autres, se chevauchent parfois, et produisent parfois des alliances inattendues et dangereuses.

Qu’est-ce qui fait de la souveraineté une notion si diffuse, susceptible d’être mobilisée dans des contextes aussi variés? Quelle est la différence entre la souveraineté définie en termes abstraits et la manière dont elle s’exerce dans la pratique? Une façon utile d’aborder ces questions pourrait être de revenir aux origines du concept de souveraineté, qui résident dans l’émergence des monarchies absolues en Europe et dans la consolidation de l’État-nation moderne. La théorie des modes d’échange de Karatani est particulièrement précieuse à cet égard, précisément parce qu’elle nous permet de distinguer ce qui tend à être perçu comme une unité au sein de la « souveraineté nationale ».

Capital, État et Nation

L’ouvrage politique le plus systématique de Karatani, La structure de l’histoire mondiale, propose une réinterprétation de l’histoire des formations sociales à travers le concept des modes d’échange, qu’il considère comme plus adéquat que celui des modes de production. Pour Karatani, les diverses formations sociales qui ont existé au cours de l’histoire peuvent être comprises comme des combinaisons de trois modes d’échange distincts, toujours sous la domination de l’un d’entre eux : l’un fondé sur l’échange réciproque (mode A), un autre sur le pillage et la redistribution (mode B), et un autre encore sur l’échange équivalent de marchandises (mode C). Pour schématiser à l’extrême, on pourrait dire que le premier fonctionne selon la logique de l’affinité, le deuxième selon celle de la propriété ou du contrat, et le troisième selon celle de la valeur. Dans l’ordre moderne, ces modes correspondraient respectivement à la nation en tant que communauté imaginée, à l’État en tant que contrat social et au capital en tant que marché. Ensemble, pour Karatani, ils forment un nœud borroméen sous la domination du dernier. Sans approfondir outre mesure la dynamique de ces modes, je propose que nous examinions ici de plus près ce que Karatani appelle le mode B, qui correspond, dans la modernité, à l’État — cela pourra peut-être nous aider à démêler l’enchevêtrement de la souveraineté décrit plus haut.

Pour Karatani, le mode B commence par la domination d’une communauté par une autre. Pour que la domination perdure, le conquérant ne peut se contenter de détruire la population conquise. Il doit la protéger contre d’autres conquérants, imposer l’ordre et restituer une partie des ressources extraites par le biais de travaux publics, d’infrastructures, de cérémonies ou d’autres formes de redistribution. Les gouvernés reçoivent protection et ordre en échange d’obéissance et de tribut. Nous nous trouvons donc en terrain hobbesien, et c’est là que nous trouvons le prototype de l’État. L’État repose certes sur la violence, mais il ne peut se maintenir par la seule violence. Pour se consolider et se préserver, il doit combiner domination et protection, pillage et redistribution. Le monopole de la violence interdit à d’autres acteurs de l’exercer, tandis que la fonction redistributive confère à ce monopole un certain degré de légitimité.

Pour Karatani, comme nous l’avons dit, la société capitaliste se caractérise par une combinaison de trois modes d’échange sous la domination du mode C, ou de la logique de la valeur. Malgré tout, l’échange de marchandises n’élimine ni l’État ni la nation (ou communauté imaginée). Au contraire, il les réorganise au sein du complexe Capital–État–Nation. Le capitalisme, dominant au sein de ce complexe, dissout les communautés traditionnelles et produit continuellement des inégalités. La nation promet de restaurer, au niveau de l’imaginaire et de l’appartenance politique, la solidarité détruite par l’échange de marchandises. L’État, quant à lui, apparaît comme l’agent qui intervient par la fiscalité, la réglementation, les droits sociaux et la redistribution pour empêcher que les inégalités générées par le capital ne détruisent la formation sociale elle-même. Cela, bien sûr, lorsque les trois anneaux du nœud borroméen fonctionnent en parfaite harmonie. Comme nous le verrons, c’est rarement le cas à la périphérie du capitalisme et, aujourd’hui, de moins en moins le cas en son centre également.

Le capital, l’État et la nation, selon la théorie de Karatani, fonctionnent selon des principes différents, mais compensent mutuellement leurs contradictions. D’où l’image du nœud borroméen : trois anneaux liés de telle sorte que le retrait de l’un d’entre eux libère les autres. L’indissociabilité ne signifie toutefois pas l’alignement, puisque chaque élément de la triade possède sa propre autonomie : chaque élément possède sa propre base matérielle, sa propre logique et sa propre manière d’exercer le pouvoir.

C’est ce qui confère à la politique moderne son caractère inéluctable. Une crise survenant dans l’un des éléments ne peut être résolue de manière immanente, sans recourir aux autres. Plutôt que d’être résolues, les crises sont déplacées. Tantôt l’État est appelé à sauver le capital; tantôt la nation est mobilisée pour légitimer l’État; tantôt encore, le capital finance ou discipline l’État dont la souveraineté est censée le réguler. Aucune action isolée ne peut toutefois défaire ce nœud.

La théorie des modes d’échange nous permet donc de formuler une question plus précise sur le retour de la souveraineté. Quel élément du nœud fait défaut lorsque la souveraineté est invoquée? Est-ce l’État qui revendique son autonomie par rapport aux autres États? Est-ce la nation qui exige que l’État représente une communauté imaginée? Est-ce le capital qui exige la protection d’un marché national? Ou bien la souveraineté est-elle exercée par des acteurs qui ne coïncident avec aucune de ces formes?

La souveraineté et l’extérieur

La souveraineté moderne est généralement associée à la consolidation de l’État centralisé en Europe. La théorie de Jean Bodin a vu le jour en lien étroit avec la montée du pouvoir monarchique, bien que, dans sa formulation, la souveraineté ne fût pas conceptuellement restreinte à la monarchie. Elle désignait une autorité suprême et durable, capable de légiférer au-dessus des juridictions, des privilèges et des pouvoirs corporatifs concurrents existant au sein d’un territoire. Sur le plan interne, cela signifiait que l’État se situait au-dessus des autorités rivales. Sur le plan externe, cela signifiait l’indépendance par rapport aux autres États, ainsi qu’à toute puissance impériale. Comme le souligne Karatani, ces deux dimensions ne peuvent être séparées. Un État centralise le pouvoir à l’intérieur en partie parce qu’il est confronté à d’autres États à l’extérieur.

C’est en ce point que la souveraineté se distingue du gouvernement. Vu de l’intérieur d’un pays, l’État apparaît comme un champ traversé par des conflits entre classes, partis, institutions, régions et groupes sociaux. Lorsqu’il affronte un autre État, cependant, il se présente à nous comme un sujet unifié. La guerre n’est donc pas simplement l’une des activités menées par les États souverains : c’est le moment où l’autonomie de l’État se révèle le plus clairement. En temps de guerre, l’État peut exiger des sacrifices de la part de la nation, subordonner les acteurs économiques et suspendre les règles habituelles régissant sa politique intérieure.

Cela ne signifie toutefois pas qu’en temps de guerre, un État parvienne toujours à unifier la nation ou à contrôler le capital. C’est souvent le caractère fracturé de l’État-nation — la distinction entre souveraineté de l’État, souveraineté nationale et souveraineté populaire — qui devient visible en temps de crise. Dans de tels cas, il apparaît clairement que l’État possède un intérêt et une volonté qui ne peuvent se réduire à la volonté de la population. Il peut mener une guerre au nom de la nation tout en agissant à l’encontre des intérêts d’une grande partie de cette même nation. Il peut prétendre protéger la population tout en exposant certaines de ses composantes à la mort. Il peut défendre le capital national tout en sacrifiant les travailleurs, les territoires et les ressources publiques.

Le retour de la souveraineté doit donc être analysé non pas comme le retour d’un sujet politique unifié, mais comme une tentative de surmonter les écarts grandissants entre le capital, l’État et la nation — ou, en d’autres termes, de remédier au décalage entre les trois éléments du nœud borroméen moderne.

Souveraineté impériale

Le trumpisme est généralement décrit comme nationaliste et isolationniste. Cette description n’est que partiellement exacte. Trump rejette bon nombre des institutions multilatérales par l’intermédiaire desquelles la puissance américaine s’est exercée pendant la période d’après-guerre. Mais le rejet du multilatéralisme n’implique pas le rejet de l’empire. Il peut, en fait, simplement représenter une tentative d’exercer le pouvoir impérial de manière plus directe, sans les coûts et les obligations réciproques imposés par les institutions internationales.

Les droits de douane, les sanctions et les menaces militaires font partie de ce projet. Ils visent à transformer la position inégale des États-Unis au sein du système mondial en un droit explicite de déterminer la conduite des autres États. Certaines des mesures prises par Trump sont tournées vers l’extérieur : les guerres tarifaires, les attaques contre les institutions internationales, les pressions exercées sur le Canada et le Brésil, les menaces à l’encontre du Groenland et l’opération militaire au Venezuela. D’autres sont tournées vers l’intérieur : l’élargissement des pouvoirs fédéraux en matière d’application de la loi, les expulsions massives, la militarisation de la politique migratoire et les tentatives visant à subordonner les institutions susceptibles de limiter le pouvoir exécutif. Ces mouvements sont complémentaires.

La catégorie du « narcoterrorisme » s’avère particulièrement utile à cet égard. Lorsqu’une organisation criminelle est qualifiée de terroriste, la frontière entre l’enquête criminelle et la confrontation militaire devient floue. L’ennemi n’est plus simplement quelqu’un qui a enfreint la loi et qui doit être poursuivi. Il devient une organisation armée contre laquelle l’État peut invoquer les pouvoirs exceptionnels associés à la guerre, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du territoire des États-Unis.

En ce sens, le trumpisme exprime bel et bien une volonté de souveraineté : la volonté de restaurer la capacité de l’État américain à imposer sa volonté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur — ou d’exercer, de manière toujours plus expansive, les prérogatives présumées de son empire. À cet égard, les manifestations anti-Trump qui ont popularisé le slogan « No Kings » semblent partir d’un diagnostic correct, aussi anachronique qu’il puisse paraître à un observateur moins attentif.

Pourtant, cette volonté d’absolutisme n’est pas en soi absolue. La question que l’on pourrait se poser est la suivante : l’État américain sera-t-il réellement capable de subordonner le capital, d’unifier la nation et de s’imposer face aux États rivaux? La réponse est loin d’être évidente, mais le déroulement de nombreuses initiatives entreprises par le gouvernement américain semble indiquer que ce ne sera pas le cas.

La guerre tarifaire, par exemple, a révélé à maintes reprises la dépendance des entreprises américaines à l’égard des chaînes de production internationales. Les politiques annoncées comme une rébellion contre le capital mondial se subordonnent souvent à des fractions spécifiques du capital, notamment les secteurs de la technologie, de la finance, de l’énergie et de l’armement. Le trumpisme, en ce sens, ne se situe pas en dehors des limites établies par la triade Capital–État–Nation. Il cherche à réorganiser l’équilibre interne de ce nœud en faveur de l’État, mais le fait tout en dépendant du capital et en faisant appel à une nation profondément divisée. Son absolutisme apparent pourrait donc être moins la restauration d’un État souverain qu’une mise en scène de la souveraineté dans des conditions où aucun État ne peut contrôler pleinement les flux de capital, de technologie, d’information et de marchandises dont il dépend. Cela ne rend pas pour autant cette mise en scène inoffensive. Un désir de souveraineté, même contrarié, peut engendrer — et a engendré — des guerres, des massacres et l’autoritarisme.

Souveraineté défensive

L’appel à la souveraineté lancé par les pays soumis à la pression des États-Unis ne peut être placé sur le même plan que la souveraineté impériale des États-Unis. Lorsque Lula, par exemple, défend le droit du Brésil de réglementer les plateformes numériques, de protéger son système judiciaire ou de mener ses propres relations extérieures, il invoque un véritable principe d’égalité internationale : un État qui ne peut refuser les sanctions, les droits de douane ou les ordres d’un État plus puissant n’est souverain que dans un sens formel. La réappropriation du drapeau national par la gauche brésilienne, en réponse aux répercussions négatives des droits de douane, n’était donc pas purement théâtrale. Il s’agissait en effet d’une manière de défendre les politiques adoptées par un État souverain contre les attaques résultant de la collaboration entre une puissance impérialiste et des secteurs de l’extrême droite brésilienne — notamment la relation de plus en plus étroite et servile de la famille Bolsonaro avec Donald Trump.

Cette souveraineté défensive est toutefois également truffée de contradictions. Il est possible de défendre la souveraineté nationale dans le cadre de négociations avec les États-Unis tout en accordant simultanément des concessions, par exemple, à l’agro-industrie, aux sociétés minières ou aux investisseurs étrangers. La défiance du gouvernement brésilien envers une puissance étrangère peut coexister avec sa soumission au capital national, qui, en règle générale, ne coïncide pas avec les intérêts de la population. La souveraineté nationale peut donc être défendue afin de préserver un modèle de développement qui surexploite les travailleurs en situation de précarité, menace les communautés autochtones et, jour après jour, fait progresser l’extermination silencieuse de la population noire vivant dans les périphéries urbaines.

C’est là que réside la différence entre la souveraineté nationale et la souveraineté populaire. La souveraineté nationale concerne l’autonomie d’un État par rapport aux autres États; la souveraineté populaire, en revanche, fait référence à la capacité d’une population à déterminer ses propres actions et à organiser sa vie collective. La coïncidence entre les deux est toutefois bien plus rare que ne voudraient nous le faire croire de nombreux théoriciens de la démocratie libérale. Et elle ne se produit certainement pas sans lutte.

La dyade formée par l’État-nation moderne tend à dissimuler ces contradictions en présentant la société comme une communauté dotée d’un intérêt commun. La théorie de Karatani nous aide à reconnaître à la fois la nécessité politique et les limites de cette opération. Ce même nationalisme capable d’unir un peuple contre l’agression impérialiste peut dissimuler d’importantes divergences entre les représentants et les représentés au sein d’une démocratie. Sans parler des divergences entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui exploitent et ceux qui sont exploités, ceux qui vivent et ceux qui meurent.

Souveraineté criminelle

Le cas le plus difficile est celui des organisations armées décrites comme des agents exerçant la souveraineté sur le territoire de l’État. Il y a une part de vérité dans l’expression « État parallèle », fréquemment utilisée au Brésil pour décrire le pouvoir des groupes de trafic de drogue et des milices (groupes paramilitaires qui extorquent les populations périphériques, soi-disant en échange de protection et de services). Mais dans la pratique, la question est plus complexe. Les organisations criminelles telles que le Comando Vermelho, le PCC ou les milices, où qu’elles opèrent, remplacent rarement complètement l’État. Leur autorité coexiste et interagit fréquemment avec les forces policières, les politiciens locaux, les services publics, les entreprises légitimes, les institutions religieuses et les organismes communautaires.

Il ne s’agit pas exactement d’un État parallèle, mais d’une structure qui, tantôt remet en question, tantôt complète le monopole de l’État sur l’usage de la force. On le constate, par exemple, dans la corrélation entre le contrôle territorial de certaines factions et la baisse des taux d’homicides. L’hégémonie du PCC à São Paulo est emblématique à cet égard. À l’inverse, la hausse de la criminalité dans les États du Nord et du Nord-Est du Brésil est probablement liée à l’intensification des conflits, des disputes territoriales et des guerres entre factions.

La description du mode B par Karatani s’avère particulièrement utile à ce stade. Pour lui, un État commence à prendre forme lorsque le pillage se transforme en une relation durable de domination qui combine extraction, protection et redistribution. Les organisations criminelles extraient également des ressources, perçoivent des redevances, monopolisent les marchés et punissent ceux qui enfreignent leurs règles. Elles peuvent empêcher certains types de vols, servir de médiateurs dans des conflits domestiques et commerciaux, imposer des couvre-feux ou organiser des formes d’aide en cas d’urgence. Ces pratiques ne rendent pas pour autant ces organisations émancipatrices ou légitimes. Elles montrent plutôt que la coercition à elle seule suffit rarement à maintenir un pouvoir territorial. L’organisation criminelle met parfois en œuvre une version déformée de l’échange caractéristique du mode B : l’obéissance et des ressources sont exigées en échange de protection et d’ordre. Son autorité devient possible là où l’État lui-même n’est présent principalement que par le biais de la violence policière, de l’emprisonnement et de l’extraction, tout en échouant à fournir une protection fiable, des droits et des services publics.

Ce serait toutefois une erreur de considérer le Comando Vermelho et le PCC comme des formes équivalentes. Le pouvoir du Comando Vermelho à Rio de Janeiro — et, aujourd’hui, de plus en plus dans d’autres États brésiliens — revêt un caractère nettement territorial et ouvertement armé. Son contrôle est associé à des communautés spécifiques, à l’étalage ouvert de fusils d’assaut, à la défense des voies d’accès et à de fréquents affrontements avec la police et les organisations rivales.

Le PCC a suivi une voie différente. Il a vu le jour au sein du système carcéral de São Paulo, où il a établi des règles, des hiérarchies et des mécanismes de médiation des conflits entre détenus. Son pouvoir s’est ensuite étendu grâce à des réseaux reliant les prisons, les quartiers, les marchés de la drogue et les itinéraires de trafic international. Comparativement au Comando Vermelho de Rio, il opère souvent de manière moins visiblement territoriale et davantage en réseau.

Tous deux exercent des formes de gouvernance coercitive, mais la géographie politique de leur pouvoir diffère. La souveraineté du Comando Vermelho s’imagine plus facilement comme l’occupation armée d’un territoire. L’autorité du PCC circule à travers les prisons, les circuits commerciaux, les codes de conduite et des réseaux s’étendant bien au-delà de tout territoire spécifique. (On pourrait peut-être dire que le PCC tend à s’orienter davantage vers la logique de la valeur, tandis que le Comando Vermelho penche davantage vers la logique de la propriété — mais il vaudrait peut-être mieux éviter cette digression).

La désignation américaine efface en grande partie cette différence en classant les deux organisations dans la catégorie du terrorisme étranger. Cette catégorie transforme des régimes complexes de gouvernance criminelle en ennemis militaires unifiés. Elle engendre également un paradoxe. L’existence d’un pouvoir criminel est présentée comme la preuve que l’État brésilien a perdu sa souveraineté. Or, cette perte supposée devient la justification permettant à un État étranger plus puissant de violer la souveraineté brésilienne. Ce qui est présenté comme le rétablissement de l’autorité de l’État peut donc se transformer en une extension de la juridiction américaine sur le territoire brésilien.

Le massacre de Rio révèle une autre dimension du problème. Les autorités de l’État ont fait valoir que le pouvoir territorial du Comando Vermelho avait transformé la sécurité publique en une question de guerre et de défense nationale. En pratique, cet argument présente les résidents de certains territoires comme des populations situées dans une zone ennemie.

C’est là que refait surface la figure traditionnelle de « l’ennemi intérieur ». Sous la dictature militaire brésilienne, l’ennemi intérieur était le communiste : un citoyen dont les engagements politiques le plaçaient prétendument en dehors de la communauté nationale légitime. Aujourd’hui, l’ennemi est construit à travers les catégories de la criminalité, du trafic de drogue et du terrorisme. Cette désignation ne se limite pas aux membres armés des groupes criminels. Elle rayonne vers l’extérieur, touchant les territoires où ces organisations opèrent et les populations qui y vivent. Les résidents deviennent suspects parce qu’ils habitent une zone décrite comme étant sous le contrôle de l’ennemi.

Le langage de la souveraineté légitime ainsi une opération dans laquelle le monopole de la violence par l’État n’apparaît plus principalement comme une promesse de protection. Il devient le pouvoir souverain de décider quelles populations peuvent être exposées à la mort. Le « mode B » de Karatani ajoute une dimension matérielle à cette description. L’État n’est pas simplement l’acteur qui tue. C’est aussi une relation d’échange qui promet protection et redistribution en échange d’obéissance et d’impôts. Que se passe-t-il lorsque la redistribution recule tandis que le pillage et la coercition s’intensifient?

L’État peut toujours percevoir des impôts, arrêter, emprisonner, occuper et tuer, mais il devient moins capable — ou moins disposé — à fournir une protection et les moyens de reproduction sociale à certaines tranches de la population. Le mode B est dépouillé de son pôle redistributif. L’organisation criminelle s’engouffre souvent dans cette brèche. Elle n’apparaît pas simplement là où l’État est absent, car celui-ci est souvent très présent par le biais de la police, des prisons et de formes sélectives de réglementation. La gouvernance criminelle se développe au sein d’une forme spécifique de présence étatique : coercitive, inégale et étroitement liée aux marchés illégaux.

Une carrière dans le crime peut par conséquent s’apparenter à un travail précaire dans une économie déréglementée. L’organisation recrute parmi les populations exclues de l’emploi formel, offrant un revenu, un statut et une protection en échange d’obéissance et d’une exposition à la mort. Cela ne transforme pas le crime organisé en une rébellion spontanée contre le capitalisme. Le trafic de drogue est en soi un marché de marchandises hautement concurrentiel, relié aux circuits financiers, commerciaux et logistiques internationaux. La gouvernance criminelle combine des aspects du mode B avec les impératifs du mode C.

La souveraineté des organisations criminelles, à l’instar de celle de l’État ou de l’empire, est toujours incomplète. Elle est territoriale et liée aux marchés mondiaux, coercitive et étroitement liée aux agents de l’État, opposée à la loi et dépendante des économies légales, et ainsi de suite. Il ne s’agit donc pas d’une forme de souveraineté qui se situerait en dehors du complexe Capital–État–Nation, mais d’une des formes qui tendent à se développer en période de désalignement.

Les souverainetés à la fin de l’histoire

Le soi-disant âge d’or du capitalisme a donné l’impression que le capital, l’État et la nation pouvaient fonctionner dans un alignement relativement stable. Pendant environ trois décennies après la Seconde Guerre mondiale, les pays capitalistes du centre ont combiné croissance industrielle, hausse des salaires, droits sociaux et redistribution publique. Cet alignement n’a toutefois jamais été universel. La prospérité du centre a toujours dépendu de relations impériales et inégales avec la périphérie, y compris l’exploitation des différences en matière de salaires, de technologie, d’organisation politique et d’accès aux matières premières. Elle n’a pas non plus duré. À partir des années 1970, la libéralisation du capital, l’affaiblissement des syndicats, la financiarisation et la réorganisation internationale de la production, entre autres processus, ont progressivement distendu les liens entre l’économie, la réglementation étatique et la politique sociale.

Aujourd’hui, le capital opère à travers des chaînes de production mondiales et des réseaux financiers qu’aucun État national ne peut contrôler entièrement. Les États restent toutefois responsables de la gestion des crises sociales et politiques engendrées par ces mouvements. Les nations sont appelées à absorber l’insécurité qui en résulte en offrant un imaginaire d’appartenance ou des promesses d’une grandeur à restaurer.

C’est dans ce contexte que la souveraineté refait surface. Elle est invoquée précisément parce que ses fondements matériels sont devenus instables. Trump promet un État impérial capable de discipliner le capital mondial et de restaurer l’industrie nationale. Lula invoque la souveraineté brésilienne face au pouvoir inégal des États-Unis, tant pour rallier l’appui populaire que pour faire appel à la communauté internationale. Les autorités policières affirment que la souveraineté de l’État doit être rétablie dans les territoires gouvernés par des organisations criminelles. Les États-Unis invoquent cette même souveraineté criminelle pour justifier la projection de leur pouvoir au-delà des frontières nationales.

Ces revendications ne convergent pas. Elles forment une hiérarchie. La souveraineté américaine s’appuie sur des pouvoirs militaires, financiers et technologiques dont ne disposent ni le Brésil, ni le Paraguay, ni le Venezuela. La souveraineté de l’État brésilien est incomparablement plus grande que celle exercée par une organisation criminelle, mais elle est également inégale en son sein. L’État protège certains territoires et traite d’autres comme des zones ennemies. Il reconnaît l’autonomie de certains acteurs économiques tout en refusant même la sécurité de base à de larges segments de la population. Il serait donc plus précis de ne pas parler simplement de souveraineté, mais de volontés de souveraineté. Certains acteurs possèdent le pouvoir de traduire leurs revendications en sanctions, en droits de douane et en interventions militaires. D’autres ne peuvent qu’invoquer la souveraineté comme principe de résistance, comme signifiant vide. D’autres encore exercent des fragments de pouvoir souverain dans les interstices de l’État.

La prolifération contemporaine des souverainetés pourrait donc être moins une crise de la démocratie ou de l’idéal moderne de l’État-nation qu’un symptôme d’un complexe Capital–État–Nation déséquilibré, au sein duquel les États, les organisations criminelles et de nombreux autres acteurs se disputent ce qui reste des pouvoirs que le capital a supplantés ou internationalisés. Ce qui a peut-être constitué une exception, c’est la brève période d’après-guerre au cours de laquelle, au cœur du capitalisme, l’État-nation semblait capable de contenir le capital, de redistribuer la richesse et de représenter une communauté politique relativement unifiée. En ce sens, la situation actuelle met à nu ce que cette stabilité apparente dissimulait.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.