L’âge de l’électricité

Traduction de The real fight for Canada’s energy future is being fought at a global scale – and the clean side is winning (lien-cadeau), par Chris Turner dans The Globe and Mail le 30 mai 2026.

Le dernier ouvrage de Chris Turner, How to Be a Climate Optimist: Blueprints for a Better World (Comment être un optimiste climatique : les plans d’un monde meilleur), a remporté le prix Shaughnessy Cohen pour l’écriture politique.

NdT : J’ai commenté la sortie du livre How to Be a Climate Optimist en mai 2023 dans un billet critique.


Le monde se précipite vers un avenir électrifié à un rythme effréné et à une échelle vertigineuse, écrit Chris Turner. Quelle place occupe la nouvelle stratégie électrique du Canada dans ce contexte ?

Lorsque le premier ministre Mark Carney a dévoilé la nouvelle stratégie électrique de son gouvernement au début du mois, son intention semblait claire : doubler la quantité d’électricité produite au Canada en une génération, en mettant l’accent sur les sources sans émissions. « La voie vers l’accessibilité financière », a déclaré M. Carney, « passe par l’électrification. La voie vers la compétitivité passe par l’électrification. La voie vers la neutralité carbone passe par l’électrification. L’électrification est à la base de tout : nos émissions, notre environnement, notre économie. » Il n’y a pas beaucoup d’ambiguïté là-dedans.

Un journaliste a demandé à M. Carney si le « but ultime » de toute cette électrification était simplement de permettre la construction de nouvelles centrales au gaz. « L’objectif ultime est de passer de manière abordable à une économie à zéro émission nette […] », a répondu le Premier ministre, reconnaissant qu’il y avait « un rôle complémentaire pour le gaz à court terme, un rôle dont l’ampleur est minime par rapport aux investissements dans l’électricité propre que le pays va réaliser ». Là encore, rien de particulièrement ambigu.

La couverture de cette annonce par la CBC a néanmoins été publiée sous le titre : « Le gaz naturel jouera un rôle clé dans la stratégie visant à doubler le réseau électrique d’ici 2050 ». La stratégie électrique a été dévoilée la veille de l’annonce des progrès réalisés dans le cadre du protocole d’accord entre le gouvernement fédéral et l’Alberta concernant la tarification du carbone industriel et les autorisations de pipelines. Parallèlement à cette attitude favorable à l’utilisation du gaz naturel, de nombreux acteurs du secteur climatique canadien ont perçu l’ensemble des mesures comme une capitulation, dans une certaine mesure, face aux intérêts de l’industrie pétrolière et gazière. Evan Pitnick, de Clean Energy Canada, a par exemple déclaré que la stratégie « surestimait » le rôle à court terme du gaz naturel dans l’électrification.

Je peux comprendre pourquoi les Canadiens – en particulier ceux qui militent pour le climat – sont réticents à croire le Premier ministre sur parole lorsqu’il affirme que ces mesures stratégiques s’inscrivent dans un engagement total envers les objectifs de zéro émission nette du pays. Il existe certainement d’autres questions urgentes qui rivalisent pour obtenir une plus grande priorité, des guerres tarifaires avec les États-Unis aux ondes de choc provoquées par la fermeture du détroit d’Ormuz.

Mais ce scepticisme provient surtout d’une source plus profonde. Depuis que le Canada a mis en place des politiques climatiques, il tente de concilier tant bien que mal le fossé stratégique grandissant entre la rentabilité à court terme de la production de combustibles fossiles et la nécessité à long terme de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La viabilité de cette position qui veut le beurre et l’argent du beurre n’a jamais été aussi précaire qu’en 2026 – mais pour des raisons qui suggèrent que la transition énergétique du Canada ne fera que s’accélérer à partir de maintenant.

Ce n’est pas parce que notre engagement collectif à réduire notre empreinte carbone s’est considérablement intensifié. À l’instar de la plupart des habitants de la planète, les Canadiens restent globalement inquiets face à la menace à long terme que représente la crise climatique et souhaitent vivement que les gouvernements agissent, tout en se laissant facilement distraire par le prix de l’essence qu’ils paient à la pompe ce jour-là ou par la dernière menace incohérente publiée sur le compte des réseaux sociaux du président des États-Unis. Non, ce sont désormais les marchés mondiaux qui plaident avec le plus de force en faveur de la transition du Canada vers une économie à zéro émission nette.

En d’autres termes, certains défenseurs canadiens du climat expriment de profondes inquiétudes quant à l’insuffisance des politiques visant à limiter l’utilisation des combustibles fossiles ici au Canada uniquement. Le véritable combat pour notre avenir énergétique se déroule toutefois à l’échelle mondiale, et le camp des énergies propres est en train de remporter cette bataille. La nouvelle stratégie fédérale en matière d’électricité semble le reconnaître implicitement. Plutôt que de mener le combat chez nous, elle semble viser à rejoindre la marche mondiale vers la victoire.

Si ce contexte plus large n’apparaît pas souvent dans les débats sur la politique énergétique du Canada, c’est parce que les 75 dernières années d’énergie abondante et bon marché et l’expansion d’un commerce lucratif avec les États-Unis ont doté le Canada d’une paire d’œillères typiquement nord-américaines. Des décennies de paix et de prospérité aux portes de l’économie la plus grande et la plus innovante du monde ont convaincu les Canadiens qu’il leur suffit de regarder vers le sud, de l’autre côté de la plus longue frontière non défendue au monde, pour identifier la voie la plus prometteuse pour l’avenir.

Mais la vision américaine de l’horizon économique est aujourd’hui particulièrement étroite – notamment face au fossé émergent entre une nation tournée vers le passé, qui mise encore davantage sur les combustibles fossiles comme moteur économique, et un monde dynamique et tourné vers l’avenir, alimenté par une électricité propre. Le gouvernement américain est contrôlé par un parti politique qui est aussi depuis longtemps le groupe climatosceptique le plus important et le plus puissant au monde, ce qui l’a rendu complètement aveugle non seulement aux faits fondamentaux de la science du climat, mais aussi aux réalités du marché mondial de l’énergie d’aujourd’hui. Les Canadiens ont peut-être une longue expérience à contrebalancer les excès de leur voisin par les points de vue de l’Europe ou de l’Asie, mais l’ampleur du déséquilibre dépasse aujourd’hui de loin les mesures habituelles.

Si la première phase de la réponse du Canada au second mandat de Donald Trump consistait à « se mettre en défense », il doit désormais opter pour une approche offensive consistant à « ôter ses œillères ». La nouvelle stratégie électrique du Canada pourrait illustrer comment commencer à adopter cette approche.

Le contexte plus large du plan électrique du Canada est un monde qui se précipite désormais vers un avenir électrifié à un rythme effréné et à une échelle vertigineuse. L’Agence internationale de l’énergie l’appelle simplement « l’ère de l’électricité ». Le groupe de réflexion sur les énergies propres Ember Energy la décrit de manière plus percutante comme « la révolution électrotechnique », une base (et un moteur) entièrement nouvelle pour la société industrielle, fondée sur des sources d’énergie renouvelables bon marché et omniprésentes, des batteries de plus en plus abordables et bientôt omniprésentes, ainsi que sur les gains d’efficacité considérables résultant de l’électrification d’un nombre croissant d’aspects de la consommation énergétique quotidienne.

L’analyse d’Ember a été confortée par la manière dont une grande partie du monde réagit à la fermeture du détroit d’Ormuz et à son effet cataclysmique sur les prix du pétrole (et sur le coût de la vie en général). « Pour la première fois », ont écrit les principaux analystes d’Ember dans un rapport récent, « il existe des alternatives évolutives et compétitives en termes de coûts. […] Ce choc a fait bondir l’ère électrique en avant. »

La Chine, pionnière de la transition énergétique et premier fabricant mondial d’équipements d’énergie propre, a vu ses exportations de panneaux solaires doubler entre février et mars de cette année en réponse à la guerre en Iran, plus de 50 pays – dont les États-Unis – ayant battu des records d’importation de panneaux solaires chinois. La demande pour tout, des véhicules électriques aux pompes à chaleur, a également bondi, et l’AIE s’attend à ce que la transition énergétique continue de s’accélérer globalement. « Le principal moteur ne sera pas le changement climatique, mais la sécurité énergétique », a déclaré en mars aux journalistes Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE.

Une analyse de la nouvelle stratégie électrique du Canada réalisée par Moe Kabbara, PDG du groupe de réflexion sur l’énergie Transition Accelerator, se démarque parmi les réactions plus pessimistes. M. Kabbara considère que cet ensemble de mesures ne s’inscrit pas dans la même vieille position ambivalente du Canada, mais qu’il marque une adhésion à l’économie électrotechnique en pleine expansion qui « redéfinit la politique électrique en tant que stratégie économique » et traite l’électrification comme « une opportunité industrielle, et non comme un poste budgétaire ».

La capacité en électricité propre au Canada, note M. Kabbara, croît déjà plus vite que la demande depuis plus d’une décennie. Si cette tendance se poursuit alors que la capacité du réseau doublera au cours des 25 prochaines années, le Canada disposera d’un système énergétique à 90 % sans émissions, où les transports, le chauffage et les processus industriels électrifiés auront presque entièrement supplanté les approches actuelles basées sur les combustibles fossiles.

« Décrivez cette voie à presque n’importe qui – doubler le réseau, atteindre 90 % d’énergie propre, avec une petite part de gaz pour assurer la fiabilité pendant la phase de déploiement – et ils y verraient une réussite », écrit M. Kabbara.

C’est une histoire qui se déroule déjà au Canada, même si elle n’est pas racontée de manière cohérente et homogène. En partie parce que le fédéralisme a conféré aux provinces l’autorité finale sur les questions énergétiques, la transition énergétique canadienne est une histoire racontée en épisodes décousus et déconnectés. D’après mon expérience, il n’y a pas de meilleur moyen de surprendre un public canadien au sujet des systèmes énergétiques du pays que de souligner que le Canada est déjà l’un des leaders mondiaux en matière d’énergie propre, avec plus de 80 % de son électricité provenant aujourd’hui de sources sans émissions. Un expert européen en énergie y verrait un problème climatique national pratiquement résolu ; les Canadiens, en revanche, ont plutôt tendance à considérer leurs réseaux à travers le prisme de 13 provinces et territoires distincts, chacun avec ses propres réalisations et défis.

Si l’histoire de la transition énergétique du Canada manque de cohérence, elle a néanmoins commencé à se dérouler. Le Canada atlantique figure parmi les régions du continent les plus avancées en matière d’adoption des pompes à chaleur – plus d’un ménage sur trois au Nouveau-Brunswick et un sur cinq en Nouvelle-Écosse en possède une – et la Nouvelle-Écosse a également dévoilé des plans pour devenir une puissance en matière d’éolien offshore. Hydro-Québec, qui gère déjà l’un des réseaux électriques les plus propres au monde, a investi plus de 10 milliards de dollars rien que dans la modernisation de l’efficacité du réseau, et B.C. Hydro a récemment lancé son propre plan d’efficacité énergétique d’un milliard de dollars. Et le gouvernement fédéral, bien sûr, a ouvert la porte aux importations de véhicules électriques chinois – un aperçu, peut-être, au-delà des œillères de l’industrie automobile nord-américaine fortement intégrée et de sa lenteur, sous l’impulsion des États-Unis, à embrasser l’ère de l’électricité.

Cela accorde-t-il au premier ministre et à son plan énergétique un trop grand bénéfice du doute ? Peut-être. Après tout, la tendance politique canadienne à réduire tout débat sur l’énergie à une simple dispute au sujet d’un pipeline constitue en soi une forme d’aveuglement qui pourrait perturber notre transition énergétique de multiples façons imprévisibles.

Mais les progrès réalisés ces dix dernières années en matière d’action climatique n’ont pas été motivés par des objectifs d’émissions ou des contraintes sur la production de combustibles fossiles, mais par les avancées rapides des technologies propres et les réalisations extraordinaires en matière de réduction des coûts de fabrication et d’élargissement de leur disponibilité. Des panneaux solaires si bon marché et si faciles à installer qu’ils ornent les balcons des appartements allemands aussi volontiers que des jardinières, des véhicules électriques chinois peu coûteux et efficaces qui envahissent déjà les rues de Pékin à Mexico, des pompes à chaleur conçues pour résister même à l’hiver canadien – tout cela est déjà là, ou en passe de l’être, pour bouleverser l’ancien statu quo du Canada. Et cela s’inscrit parfaitement dans la logique d’un gouvernement fédéral au moins nominalement attaché au principe selon lequel l’électrification est le fondement de tout.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.