Le monde démocratique a besoin d’un D7

Un ancien dirigeant de l’OTAN réagit face à un ordre mondial en déliquescence.

Traduction de The Democratic World Needs a D7 par Anders Fogh Rasmussen, 20 mai 2026. 


Anders Fogh Rasmussen a occupé le poste de secrétaire général de l’OTAN de 2009 à 2014 et celui de premier ministre du Danemark de 2001 à 2009. Il est le fondateur de l’Alliance des démocraties.


L’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale s’est effondré.

Un « axe des autocraties » se consolide, comme en témoignent la présence de soldats nord-coréens et de drones iraniens sur le champ de bataille ukrainien. La politique étrangère des États-Unis est devenue imprévisible, avec des droits de douane à des niveaux jamais vus depuis les années 1930. La Chine utilise la dépendance économique comme une arme pour obtenir la soumission politique des démocraties, une par une, de l’Australie à la Lituanie, en passant par la Corée du Sud et le Canada. Les puissances moyennes démocratiques sont désormais confrontées à la coercition, au protectionnisme et à des institutions multilatérales qui ne peuvent plus les protéger.

Les puissances moyennes peuvent sembler confrontées à un choix binaire : poursuivre une autosuffisance inatteignable ou accepter une souveraineté de façade en tant que satellites d’une grande puissance.

Cet article propose une troisième voie.

Au cœur de celle-ci se trouve un « Démocracies-7 » — un D7 — composé de l’Australie, du Canada, de l’Union européenne, du Japon, de la Nouvelle-Zélande, de la Corée du Sud et du Royaume-Uni en tant que membres fondateurs. Ensemble, elles représentent environ 36 000 milliards de dollars américains de PIB combiné, soit environ 30 % du total mondial. Elles détiennent le poids économique nécessaire pour dissuader la coercition, même de la part des hégémons mondiaux.

Le D7 agirait comme une avant-garde, et non comme une frontière, avec des niveaux concentriques d’associés et de partenaires s’engageant dans des initiatives spécifiques créant des géométries variables. À ses débuts, nous identifions six domaines d’action potentiels :

  1. Une alliance commerciale plurilatérale pour maintenir un commerce ouvert fondé sur des règles alors que la réforme de l’OMC est au point mort.
  2. Un « article 5 économique » pour créer un front de défense collectif contre la coercition.
  3. Une initiative technologique démocratique pour définir des normes, harmoniser les contrôles à l’exportation et investir conjointement dans l’IA, l’informatique quantique et l’espace.
  4. Une stratégie sur les matières premières critiques pour briser l’emprise de la Chine sur le traitement des terres rares.
  5. Un pilier de défense, s’inspirant de l’Ukraine et de la Coalition des volontaires.
  6. Des investissements mondiaux coordonnés comme alternative crédible à la « Ceinture et la Route » de la Chine.

La gouvernance du D7 devrait être légère : sommet annuel des dirigeants, vote à la majorité qualifiée et secrétariat allégé pour se concentrer sur les résultats plutôt que sur l’autoglorification bureaucratique. La porte devrait rester ouverte aux États-Unis ainsi qu’aux autres pays souhaitant endosser le rôle de leadership démocratique mondial.

Le multilatéralisme démocratique peut se forger grâce à un réseau croissant d’accords bilatéraux et plurilatéraux entre démocraties, allant des pays où la démocratie est pleinement établie aux démocraties émergentes et imparfaites.

Cette approche a été illustrée par la Coalition des volontaires sur l’Ukraine, lancée par le premier ministre britannique Keir Starmer et le président français Emmanuel Macron en mars 2025, qui regroupe aujourd’hui 34 pays (35 en incluant l’Ukraine). Elle opère en dehors de la structure consensuelle de l’OTAN, qui aurait été bloquée par la Hongrie (d’Orbán) et potentiellement d’autres pays, tout en s’appuyant pleinement sur les infrastructures, le personnel et la planification de l’OTAN.

L’architecture proposée ici est conçue pour fonctionner sans la participation des États-Unis — elle est nécessaire précisément parce que le leadership américain s’est retiré.

Mais la porte doit rester ouverte. Les États-Unis pourraient participer en tant qu’associé à des coalitions spécifiques, ou éventuellement rejoindre le D7 en tant que membre à part entière, si leur trajectoire politique venait à changer. En attendant, les membres du D7 devront gérer la tension entre la construction d’une architecture capable de résister à la coercition économique américaine et le maintien de relations bilatérales avec Washington qui restent vitales sur le plan de la sécurité et sur d’autres fronts.

En ce qui concerne la Chine, les membres du D7 ont des expositions économiques et des ambitions politiques très différentes. La Corée du Sud et le Japon sont profondément intégrés dans les chaînes d’approvisionnement chinoises. L’UE est le premier partenaire commercial de la Chine. L’Australie a connu la détérioration la plus marquée de ses relations. Ces différences sont réelles, mais c’est précisément ce à quoi la géométrie variable est destinée à s’adapter. Une coalition de cinq pays agissant de concert reste plus puissante que n’importe quel membre agissant seul.

Le principe est simple : ceux qui sont prêts à agir doivent être habilités à le faire tout en maintenant l’interopérabilité au sein d’une alliance plus large. Ce principe peut être reproduit même dans des contextes multilatéraux couvrant le commerce, la technologie, les matières premières, la défense et le développement. Ce qui a manqué, c’est une force de rassemblement.

L’ordre d’après-guerre tel que nous le connaissions a disparu. Les institutions qui ont servi les démocraties pendant 70 ans sont affaiblies, cooptées ou activement sapées par les grandes puissances qu’elles étaient censées contenir.

La nostalgie est compréhensible, mais elle ne ramènera pas cet ordre. L’architecture proposée pour le D7 est ambitieuse mais réaliste. Elle ne nécessite pas de consensus utopique. Elle nécessite une masse critique de démocraties disposées à agir ensemble sur des problèmes concrets — question par question — en renforçant la confiance et les capacités institutionnelles au fur et à mesure.

La Coalition des volontaires de l’Ukraine a démontré que cette approche fonctionne. Si les démocraties peuvent le faire en matière de défense, elles peuvent le faire pour le commerce, l’investissement, la technologie et les minéraux critiques.

La puissance économique collective, tant dure que douce, des démocraties du monde reste formidable. Ce qui manque, c’est l’architecture politique permettant de convertir cet avantage concurrentiel en une action collective efficace.

La fenêtre d’opportunité est étroite. Chaque acte de coercition économique qui reste sans réponse normalise cette pratique. Chaque réponse non coordonnée au protectionnisme affaiblit la solidarité démocratique. C’est maintenant qu’il faut agir, non pas par un seul geste grandiose, mais par des mesures concrètes vers une nouvelle façon de travailler ensemble.

Cet article est adapté d’un document de l’Alliance des démocraties. Lisez le rapport complet ici.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.