De nouveaux combats à mener

Premières réflexions sur la politique des communautés « protocolaires ». Partie 1.

Traduction de New Hills to Die On. Early thoughts on the politics of protocol communities. Part 1. par Scott Smith sur Collision Detector le 13 juillet 2026.


Ces dernières années, où que l’on se tourne, on tombe sur un mini-mouvement de passionnés. Des groupes de puristes, qui se sont constitués d’eux-mêmes — certains dispersés sur Internet comme des communautés de fans, d’autres regroupés comme des congrégations. Je ne cesse de les croiser dans des endroits inattendus.

La dernière fois, c’était dans l’allée d’un supermarché. Depuis deux ans, nous menons des travaux dans le secteur de l’alimentation et des boissons, en nous concentrant sur la manière dont les gens interagissent avec ce segment du marché, en particulier aux États-Unis. Une chose que j’ai remarquée, après avoir été éloigné du milieu des supermarchés américains pendant quelques années, c’est l’explosion du nombre de références sur presque toutes les tablettes. Pas cinq bières artisanales, mais cinquante. Pas trois sortes de viande séchée, mais trente. Pas de boissons de récupération, mais des systèmes de récupération. Demandez aux gens s’ils ont un produit préféré dans un segment donné et ils vous répondront — longuement. Le « pourquoi » ressemble de plus en plus à une légende, présentée comme une évidence.

Une partie de cette explosion de produits de niche est le résultat de l’argent à la poursuite de l’innovation — pour satisfaire des micro-marchés ou tenter d’en créer de nouveaux. Mais passez suffisamment de temps sur place et vous vous rendrez compte que les conversations sont passées de « J’aime la marque X » à quelque chose de plus intense. Observez comment certains aliments, suppléments ou routines sont achetés aujourd’hui, et vous remarquerez que l’achat n’est plus une simple préférence, mais un acte de conformité, ancré dans les flux d’actualités, les discussions de groupe et les fils de commentaires. Et voyez à quelle vitesse les choses ont évolué : du suif de bœuf, du lait cru et des huiles sans graines au bleu de méthylène, aux capsules d’organes de bœuf et aux combinaisons de produits injectables portant des noms comme KLOW. Les étiquettes et les paniers d’épicerie se lisent comme des déclarations doctrinales, car c’est exactement ce qu’elles sont — on n’est plus dans le domaine d’une marque de santé marginale dont l’emballage ressemble à un cahier tiré de Se7en. Derrière l’achat se cache tout un système : ce qu’il faut consommer, ce qu’il faut rejeter, à qui faire confiance, et ce que cela révèle de vous que vous respectiez les règles, surtout lorsqu’elles changent.

L’allée d’épicerie — réelle ou virtuelle — est également un terrain d’entraînement. C’est à travers ces protocoles informels — le rituel du café, la combinaison de suppléments, l’eau que l’on boit ou que l’on refuse de boire — que les gens apprennent le catéchisme : adhérer à la doctrine, repérer les écarts, se conformer aux règles. Personne ne commence en tant qu’ultra. Mais un nombre croissant de personnes finissent par le devenir.

Vous avez probablement observé cette transition chez quelqu’un de votre entourage. C’est le passage de « ce en quoi je crois fermement » à « c’est la cause pour laquelle je suis prêt à mourir — et à vous faire vivre un véritable enfer pendant que je le fais ». Croire fermement en quelque chose, c’est un témoignage : personnel, révisable, indifférent à votre adhésion ou non. La cause, c’est autre chose. La pratique cesse d’être quelque chose que je fais et devient quelque chose que vous avez tort de ne pas faire. Ma pile de suppléments devient ta négligence. Ton déjeuner devient mon affaire. Ce qui a changé, ce n’est pas l’intensité, mais la direction. La préférence s’est durcie. Une fois que tu as franchi ce seuil, tu le vois partout : dans les régimes alimentaires, l’argent, l’éducation des enfants, la forme physique, la foi.

Le terme qui décrit le mieux ces formations est emprunté à la technologie : les communautés de protocole. Des groupes volontaires organisés autour de systèmes de vie complets et régis par des règles, où le respect du protocole devient le fondement de l’identité, de l’appartenance et de la connaissance de la vérité. Le mot a son importance : les protocoles sont les règles qui régissent le fonctionnement des choses — sans elles, le système s’effondre.

Une tribu ou un mode de vie repose sur l’affinité. Un protocole est une spécification : ce qui est admissible et ce qui ne l’est pas. Il s’agit d’une communauté soudée par des règles et par la conviction commune que ces règles font la différence entre l’ordre et le chaos, l’optimisation et l’autodestruction.

Le signe le plus révélateur est le déni. Personne au sein d’une communauté régie par des protocoles ne croit en faire partie — les membres se contentent de suivre les preuves, de réfléchir clairement, de savoir pourquoi le grade de mouture est important, ou d’entendre la différence entre « thock » et « clack ». Si vous êtes certain que cela décrit d’autres personnes, cette certitude mérite d’être examinée.

Rien de tout cela n’est nouveau. Les communautés fondées sur des règles existent depuis aussi longtemps que les communautés elles-mêmes. La nouveauté réside dans l’écologie. Y entrer, c’est choisir, c’est adhérer. La rapidité joue aussi un rôle : une formation peut passer du statut de balado à celui de schisme en dix-huit mois, et un membre peut passer des notes de dégustation à une orthodoxie inébranlable presque aussi vite.

La plupart d’entre elles sont ce que j’appellerais des communautés de protocole de tous les jours — les EPC. Elles ne dépassent jamais le stade du fanatisme pour une marque, et aimer fortement quelque chose n’est pas un crime. Ce qui est remarquable, c’est la rapidité avec laquelle certaines s’intensifient, et pourquoi. MAHA en est l’exemple le plus flagrant : passant d’une constellation informelle de communautés axées sur la santé et le déni épistémique à l’établissement de politiques nationales — avec des conséquences mortelles déjà visibles dans la résurgence d’épidémies — en moins de deux ans, remodelant tout, des calendriers de vaccination aux règles du programme SNAP en passant par la reformulation des produits de l’industrie alimentaire. Ce mouvement a bouleversé l’ancien clivage gauche-droite au passage : les mères adeptes du bien-être et les populistes adoptant la même position sur les huiles de graines. Ce ne sera pas le dernier à franchir le pas. D’autres se trouvent plus en arrière sur la même voie — des communautés qui, après avoir commencé par parler de « memecoins », bâtissent aujourd’hui des cités-États à partir de groupes de clavardage, diverses formations organisées autour d’une probabilité de catastrophe liée à l’IA (chacune avec sa propre philosophie de sécurité), des mouvements politiques issus de listes de lecture occupant déjà des fonctions officielles, discutant de protocole avec le « détenteur-en-chef du protocole ».

Mais la vitesse et l’autosélection n’expliquent que la manière dont ces communautés se forment, pas pourquoi quiconque souhaite en faire partie. L’attrait profond est épistémique — et il a une histoire récente. La COVID-19 a formé toute une population au respect des protocoles. La science qui sous-tendait ces protocoles a mieux tenu le coup que ne l’admet aujourd’hui la croyance populaire. Ce qui s’est effondré, c’est la mise en œuvre : des responsables s’exemptant de leurs propres règles, une application qui variait selon le statut social, une conformité contrôlée par l’intimidation au sein du groupe, des conclusions provisoires annoncées comme des certitudes et révisées sans aucune reconnaissance. Le public a jugé cette initiative à l’aune de l’incohérence perçue, et non de l’épidémiologie. La capacité à respecter les règles a survécu; l’autorité à laquelle elle répondait, non.

Il y a une raison pour laquelle tant de ces formations visibles se regroupent autour du corps : les dommages institutionnels ont été les plus profonds dans le domaine de la santé publique, et la substitution s’opère là où l’échec s’est produit. D’autres échecs engendrent discrètement d’autres formations — autour de l’argent, de l’éducation des enfants, de la politique, des machines — mais c’est autour du corps que ce schéma apparaît le plus clairement.

Les anciennes autorités — médecins, organismes de réglementation, agences, églises — ont perdu leur crédibilité, mais ce n’est pas toute l’histoire. Nous ne manquons pas de moyens pour déterminer qui a raison. La méthode scientifique fonctionne toujours aussi bien qu’auparavant. Ce qui a disparu, c’est le consensus sur le fait de s’y fier. Chaque question donne lieu à des études concurrentes et à des experts rivaux, qui débattent devant un arbitre que la moitié de l’auditoire ne reconnaît plus.

Un protocole résout tout cela. Des étapes, des mesures, des procédures, des sélections. Il n’y a rien à décider.

Il n’est pas nécessaire de savoir ce qui est vrai si l’on sait quoi faire.

Réflexion en cours. D’autres fils à démêler au fur et à mesure. Prochaine étape : cartographier l’espace d’états de la communauté des protocoles.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.