Traduction de Beyond Growth, Beyond Collapse… par Neil McInroy sur Substack, le 20 juillet 2026.

La catastrophe climatique n’est plus une perspective d’avenir. Elle est déjà là. Parallèlement, nos niveaux de consommation matérielle et d’extraction des ressources restent profondément non durables. Nous devons décarboniser rapidement. Nous devons réduire notre empreinte écologique. Nous avons besoin d’économies qui respectent les limites de la planète.
Pourtant, le débat sur l’avenir est souvent pris au piège entre deux positions.
D’un côté, il y a le modèle économique pro-croissance qui concentre la richesse et le pouvoir et nous pousse au-delà des limites écologiques. Il s’agit de la poursuite du capitalisme fondé sur les combustibles fossiles et de l’extraction de la richesse, de plus en plus présentés sous un langage adouci comme la « croissance inclusive », mais qui remettent rarement en question les structures sous-jacentes génératrices d’inégalités et de dégradation environnementale.
De l’autre côté se trouvent les partisans de la post-croissance et de la décroissance qui soutiennent, à juste titre, qu’une expansion économique sans fin sur une planète aux ressources limitées est impossible. Ils remettent en question l’hypothèse selon laquelle la croissance devrait rester l’objectif central de la politique économique et insistent sur le fait que le bien-être, et non le PIB, doit devenir notre objectif directeur.
À l’heure actuelle, le camp de la croissance reste politiquement dominant, tandis que les émissions, l’extraction des ressources et la dégradation écologique continuent de nous pousser vers des avenirs dangereux.
Le problème est que, bien que la critique écologique de la croissance soit indéniable, l’économie dans laquelle nous vivons actuellement reste profondément dépendante de celle-ci. Les emplois, les salaires, les rentes, les recettes fiscales, les services publics et la stabilité politique sont tous désormais étroitement liés à l’attente d’une expansion économique continue. Poursuivre la croissance, c’est aggraver l’effondrement écologique. Cependant, se contenter de mettre fin à la croissance sans modifier les institutions qui en dépendent, c’est risquer l’instabilité économique, les bouleversements sociaux et un retour de bâton politique que les forces réactionnaires ne demandent qu’à exploiter.
Le problème est que, bien que la critique écologique de la croissance soit convaincante, l’économie dans laquelle nous vivons aujourd’hui reste profondément dépendante de celle-ci.
C’est là la contradiction fondamentale de notre époque. Le défi ne consiste pas simplement à choisir entre la croissance et la post-croissance. Il s’agit de bâtir une économie capable d’assurer la sécurité, la prospérité et le bien-être tout en rompant progressivement la dépendance de la société à l’égard de la croissance elle-même. Tant que nous n’aurons pas affronté cette contradiction, nous resterons pris au piège entre une catastrophe écologique persistante, une dépendance économique à l’égard de la croissance et une politique de division et de blâme.
Ne vous méprenez pas, la forme dominante de croissance est totalement insoutenable. La question n’est pas de savoir si nous devons aller au-delà de ce modèle. La question est de savoir comment et à quelle vitesse. Ce qu’il faut, c’est une transition rapide au cours de laquelle nous jetterons les bases d’une autre économie, tout en laissant définitivement l’ancienne derrière nous.
C’est pourquoi j’accorde tant d’importance à la « création de richesse communautaire » (CWB)1Community Wealth Building et à sa voie de reconstruction évolutive.
La « création de richesse communautaire » commence à mettre en place les institutions, les relations et les capacités susceptibles de réduire notre dépendance à l’égard de la croissance extractive tout en améliorant la vie des gens dès aujourd’hui. Elle ne nous demande pas d’attendre une éventuelle solution économique. Elle part de là où nous en sommes et commence à remodeler l’économie de l’intérieur.
Elle y parvient grâce à cinq piliers interdépendants.
- Entreprises inclusives et démocratiques
La création de richesse communautaire vise à transférer la propriété des actionnaires éloignés et souvent non responsables vers les travailleurs et les communautés. Les coopératives, l’actionnariat des employés, les entreprises municipales, la propriété foncière communautaire et les projets énergétiques communautaires ne sont pas des initiatives périphériques. Ce sont des interventions structurelles qui ancrent à la fois la richesse et le pouvoir sur le territoire.
La propriété est importante, car c’est elle qui détermine qui détient le pouvoir d’agir, qui capte la valeur et qui peut façonner les décisions économiques.
C’est une façon de résoudre la contradiction liée à la croissance. Si les collectivités tirent leur sécurité et leur prospérité de la propriété d’actifs productifs, elles deviennent moins dépendantes d’une activité économique en expansion sans fin pour maintenir leur bien-être. Une plus grande partie de la valeur déjà créée est conservée et partagée plutôt qu’extraite, ce qui réduit la pression en faveur d’une croissance continue visant simplement à compenser la fuite et la redistribution vers le haut de la richesse au profit d’une minorité.
2. Les marchés publics progressistes
Les marchés publics sont souvent considérés comme une fonction technique, mais ils constituent l’un des outils de développement économique les plus puissants dont disposent les gouvernements, les administrations locales et les institutions phares. Chaque contrat contribue à façonner un marché. Chaque décision d’achat influence qui bénéficie de l’activité économique.
Grâce à la création de richesse communautaire, les marchés publics deviennent un moyen de mettre en place des chaînes d’approvisionnement locales, de soutenir les PME, de renforcer les coopératives et les entreprises sociales, et de veiller à ce que les dépenses publiques génèrent une valeur économique, sociale et environnementale plus large.
Dans une économie dépendante de la croissance, les collectivités sont souvent contraintes de courir après les investissements simplement pour maintenir leur base économique. Les marchés publics progressistes contribuent à contrer cette dynamique en garantissant une utilisation plus efficace et efficiente des dépenses publiques existantes, et en renforçant les économies locales grâce à une meilleure circulation et rétention des ressources.
3. Le travail équitable
Trop souvent, le développement économique s’est concentré sur la quantité d’emplois plutôt que sur leur qualité. La création de richesse communautaire part du constat que les économies ne prospèrent pas simplement parce qu’il y a de l’emploi. Elles prospèrent lorsque le travail est sécuritaire, équitablement rémunéré et valorisant.
Des salaires équitables, la participation des travailleurs, la sécurité, la dignité et les possibilités d’avancement ne sont pas des préoccupations secondaires. Ce sont des éléments constitutifs de l’infrastructure économique.
Le travail équitable contribue à garantir que l’activité économique se traduise par une prospérité largement partagée plutôt que de simplement générer des rendements pour les détenteurs de capital. Il renforce également le contrat social dont dépend en fin de compte toute transition économique réussie.
Cela est important, car l’insécurité économique est l’une des raisons pour lesquelles les sociétés deviennent dépendantes de la croissance. Lorsque les gens mènent une vie économique précaire, tout ralentissement de l’expansion économique devient déstabilisant. Un travail équitable contribue à instaurer la sécurité et la confiance nécessaires à une transition vers une économie plus durable.
4. La finance ancrée localement
L’une des caractéristiques déterminantes de l’économie de croissance est la façon dont le capital s’est de plus en plus détaché du territoire. Les investissements visent souvent des rendements à court terme, sans égard aux conséquences pour les collectivités, les travailleurs ou l’environnement.
La création de richesse communautaire vise à reconnecter la finance à l’activité productive et au bien-être à long terme de la collectivité. Cela implique de mobiliser les investissements locaux et régionaux, d’exploiter de manière plus stratégique les actifs publics et les fonds de retraite, de soutenir la finance communautaire et de créer des systèmes financiers au service de l’activité économique productive plutôt que de l’extraction spéculative.
La question n’est plus simplement de savoir combien d’investissements nous attirons, mais à quoi servent ces investissements, qui en bénéficie et s’ils contribuent au bien-être de la collectivité.
En réorientant la finance vers la productivité à long terme et la valeur sociale, l’accent mis sur une finance équitable contribue à affaiblir l’un des principaux moteurs de la dépendance à la croissance : la pression constante qui pousse le capital à rechercher des rendements toujours plus élevés, quelles qu’en soient les conséquences sociales ou environnementales.
5. Utilisation équitable des terres et des biens immobiliers
La terre est peut-être la forme de richesse la plus fondamentale. Elle détermine qui profite du développement, qui tire profit de la hausse des valeurs, qui a accès au logement et qui exerce un contrôle sur l’avenir d’un lieu.
Pourtant, dans une grande partie de notre économie, le terrain et l’immobilier sont devenus des vecteurs de spéculation et d’exploitation. Cela contribue également à aggraver la contradiction liée à la croissance. La création de richesse communautaire vise à remettre en question cette dynamique en utilisant le terrain et l’immobilier de manière plus stratégique au profit de la société, de l’économie et de l’environnement.
Cela peut inclure la propriété communautaire d’actifs, la propriété municipale et publique, les fiducies foncières communautaires, une gestion plus active des terres publiques, ainsi que des approches de développement qui privilégient la valeur communautaire à long terme plutôt que les rendements financiers à court terme.
Le territoire et les biens immobiliers ne sont pas simplement des actifs physiques. Ce sont des sources de pouvoir économique. L’identité de ceux qui les possèdent, les contrôlent et en tirent profit façonne les grandes tendances en matière d’inégalité, d’opportunités et de résilience.
Jeter les bases de la transition
Pris dans leur ensemble, ces cinq piliers commencent à refondre l’économie de fond en comble. Ces piliers renforcent le contrôle local sur la richesse, favorisent la résilience et la sécurité économique, et élargissent la participation à la propriété et à la prise de décision. Ce faisant, ils commencent à réduire la dépendance à l’égard de formes de croissance économique destructrices sur les plans environnemental et social.
Rien de tout cela n’élimine les contradictions plus générales d’une économie dépendante de la croissance. Nous restons ancrés dans des systèmes qui récompensent l’accumulation, l’expansion et l’extraction. Mais c’est précisément là où réside tout l’enjeu. La création de richesse communautaire n’est pas la réponse au dilemme de la croissance. C’est la voie qui permet de le surmonter. Elle nous permet de cohabiter, non sans difficulté, avec cette contradiction tout en réduisant progressivement son emprise. Elle nous aide à dépasser la croissance extractive sans abandonner les gens et les régions qui en dépendent actuellement. Elle offre un processus pratique de transition.
Pour moi, c’est là que réside sa véritable importance. La CWB nous invite à bâtir cet avenir, grâce à une feuille de route d’actions concrètes, qui nous y mène tout en améliorant simultanément le sort du plus grand nombre — patiemment. Démocratiquement. Institution par institution. Endroit par endroit.
La CWB ne prétend pas que les contradictions n’existent pas, mais elle jette les bases économiques et met en place les mesures qui nous permettent de les surmonter. Dans ce monde infernal, nous ne pouvons pas avoir de certitudes, mais nous pouvons disposer de moyens concrets pour aller de l’avant avec une direction et de l’espoir, afin de pouvoir dépasser à la fois la croissance et l’effondrement.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Community Wealth Building ↩︎
