Je me suis récemment rendu au Canada, où j’ai pu constater comment le concept de « richesse communautaire » (CWB) passe d’une idée marginale à un courant dominant de la réflexion économique locale.
Traduction de Growing Community Wealth in Toronto and Canada par Neil McInroy, 3 mai 2026.
28 avril 2026

À l’invitation de la Fondation Atkinson, je viens de passer quatre jours intenses à Toronto, plongé dans des discussions sur la création de richesse communautaire. Toronto est une ville multiculturelle et diversifiée, d’une ampleur et d’une richesse considérables. Comme partout ailleurs — y compris au Canada —, elle est aux prises avec des crises qui se chevauchent, engendrées par un ordre économique en mutation et en défaillance.
Ce fut un moment d’apprentissage et de partage. Et, comme toutes les métropoles mondiales aux prises avec la logique brutale du capitalisme de fin de cycle, Toronto m’a laissé deux sentiments contradictoires : une profonde prise de conscience de l’ampleur du défi qui nous attend et, surtout, une conviction renouvelée que nous disposons déjà des outils pour agir.
Comme toutes les grandes villes, Toronto est façonnée par des flux d’investissements qui affluent à grande vitesse et exploitent à grande échelle. Les tours de verre touchent les nuages, l’immobilier et la finance établissent un schéma familier d’accumulation de richesse qui, bien qu’apparentant imperméable, semble de plus en plus fragile. Comme à Londres, New York ou Vancouver, le modèle dominant de développement économique concentre la richesse, externalise les coûts et entérine les inégalités. Dans ce contexte, les quartiers et la vie humaine animée sont bien visibles, mais les inégalités sont profondes, la crise du coût de la vie est criante, la gentrification continue de déplacer les populations et la dégradation écologique s’accélère.
« Et pourtant, c’est ce qui m’a le plus frappé au cours de ces quelques jours : les plaques tectoniques de l’économie orthodoxe sont en train de bouger. »
Lors d’un dîner, une femme d’affaires assise à côté de moi m’a mis à l’aise en me racontant une vieille blague canadienne : « Savez-vous pourquoi les Canadiens traversent la route ? Pour se rendre au milieu. » Ce que cette conversation a alors révélé, c’est à quel point ce « milieu » social-démocrate familier est devenu fragile — et politiquement exposé. La démocratie libérale que le Canada a si bien réussi à forger est aujourd’hui soumise à des tensions sans précédent. Les pressions commerciales et politiques ne cessent de s’intensifier depuis le sud de la frontière (« c’est comme vivre au-dessus d’un repaire de méthamphétamine », comme l’a décrit un Torontois). Lorsque le voisin est instable et que le propriétaire est le capital d’entreprise, le centrisme cesse d’apparaître comme une stabilité et commence à ressembler à de la complicité.
Disons-le clairement : la démocratie au Canada, à Toronto et partout ailleurs, est en train d’être vidée de sa substance par la domination d’un capital sans attaches et d’un petit nombre d’acteurs économiques extraordinairement puissants (principalement des hommes). De plus, les changements profonds sont souvent freinés par une croyance centriste persistante selon laquelle le capitalisme peut être modéré à l’infini sans jamais redéfinir qui détient le pouvoir en son sein (ce que Joe Guinan et moi-même avons appelé le « moment délirant » : la croyance que le capitalisme peut être modéré à l’infini sans jamais redistribuer le pouvoir). La réalité est que lorsque le pouvoir économique reste aussi concentré, la démocratie politique s’amenuise et devient plus symbolique, réduite à gérer les symptômes plutôt qu’à façonner les résultats.

C’est précisément là que la création de richesse communautaire entre en jeu. Non pas comme un simple ajout aux politiques ou une forme adoucie de capitalisme, mais comme une forme de démocratie économique appliquée et une remise en cause directe de la répartition du pouvoir dans l’économie. La création de richesse communautaire part du constat que la politique démocratique ne peut fonctionner correctement lorsqu’il n’y a pas de contrôle démocratique significatif sur les actifs et les investissements. En redéfinissant la propriété et le pouvoir institutionnel au niveau local — à travers la terre, le travail, les marchés publics et la finance —, elle renforce la démocratie elle-même, non pas en théorie mais dans la pratique. Comme l’a fait ressortir l’événement Democracy Xchange auquel j’ai également assisté, la démocratie politique et la démocratie économique sont les deux faces d’une même médaille.
Le premier jour de l’événement, j’ai pris part à une discussion réunissant une quarantaine de personnes sur la manière dont le Canada développe ses secteurs de la « nouvelle économie ». Des leaders de l’économie sociale, des bailleurs de fonds, des décideurs politiques et des fondations remplissaient la salle. Il y avait une reconnaissance commune que la situation est grave, bien au-delà du stade où il suffit de dénoncer l’injustice. Mais en termes de solutions, la salle semblait indécise.
Certains étaient attachés à une voie familière de l’économie sociale, souvent délibérément dépolitisée. D’autres étaient plus conscients de la nécessité d’agir politiquement et d’étendre leur action avec intention et sérieux. En tant qu’observateur extérieur, j’ai perçu un malaise — et une forte tendance à s’en tenir à ce qui est déjà connu. Une grande partie de la conversation a porté sur la nécessité de multiplier les bonnes actions qui existent déjà ; de mener les mêmes combats, mais avec plus d’acharnement. Mais comme je n’ai cessé de le répéter, cela ne suffit pas.
Certains ont évoqué l’économie du bien-être et les politiques sociales positives. Mais les discours réconfortants ne logent pas les gens. Ils ne rééquilibrent pas la propriété. Ils ne décarbonisent pas la production. Et ils ne démocratisent certainement pas le pouvoir.
« Nous devons faire preuve de plus d’audace. Nous devons voir plus grand. Et nous devons jouer la carte de l’ambition. Une ambition ancrée dans la création de richesse communautaire et la démocratie économique. »
Je soupçonne que certains m’ont perçu comme le « Écossais radical », plutôt que comme un pragmatique sensé. En vérité, j’avançais un argument profondément conservateur : pour que la démocratie survive, elle doit reposer sur des fondements économiques inclusifs.
Une soirée a cristallisé une grande partie de cette réflexion pour moi. Avec 40 autres personnes, j’ai assisté à un dîner au Toronto Club, en compagnie de Daron Acemoglu, lauréat du prix Nobel d’économie 2024. La conversation était érudite et incisive. Une observation s’est fermement ancrée dans mon esprit : Acemoglu a fait remarquer que l’Empire britannique, à l’apogée de sa puissance, contrôlait une part de l’économie mondiale plus faible que celle des sept plus grandes entreprises technologiques d’aujourd’hui.
Nous vivons une époque de concentration économique extraordinaire, sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Une époque où le pouvoir des entreprises éclipse systématiquement l’autorité démocratique. Les gouvernements nationaux, même bien intentionnés, peinent à réglementer, taxer ou restreindre des acteurs dont la portée est mondiale et dont la richesse est nomade et mobile. La question qui s’ensuivait était inévitable : si la démocratie politique nationale croule sous ce poids, d’où vient le contre-pouvoir ?
Une partie de la réponse — une partie essentielle — réside dans la démocratie économique. La construction de la richesse communautaire (Community Wealth Building, CWB) en est une facette vitale. En élargissant la propriété démocratique, en ancrant le capital localement, en renforçant la voix des travailleurs et en remodelant le comportement des institutions phares, la CWB redistribue le pouvoir ainsi que la richesse. Elle n’attend pas que la gouvernance mondiale soit réformée ou que les marchés se corrigent miraculeusement d’eux-mêmes. Elle construit une économie démocratique à partir de la base, ville par ville, institution par institution, quartier par quartier.
Ce qui distingue la construction de la richesse communautaire, c’est son refus de rester abstraite. Elle ne se contente pas de la critique. Elle pose des questions pratiques et dérangeantes :
À qui appartient l’économie ?
Où va la richesse ?
Comment les décisions quotidiennes en matière d’approvisionnement, de foncier, de main-d’œuvre et de finance façonnent-elles les résultats ?
Et comment mobiliser les institutions ancrées localement pour construire une prospérité partagée et durable ?

À Toronto, j’ai vu des gens se confronter concrètement à ces questions, à travers la réforme des marchés publics, les achats sociaux, le développement coopératif, les stratégies foncières communautaires et l’investissement local. C’est de l’économie avec les manches retroussées et les yeux grands ouverts.
Lors de réunions avec des responsables municipaux dans le cadre somptueux de l’hôtel de ville de Toronto, j’ai pris connaissance de la rétrospective sur dix ans de la construction de la richesse communautaire récemment publiée et j’ai élaboré un projet de stratégie économique inclusive. Ce sont des documents complémentaires. La prochaine étape, à mon sens, est évidente : ils doivent être fusionnés en un seul projet politique et économique cohérent.

Mais voici le hic. Les grandes villes comme Toronto — imprégnées de compromis social-démocrates — sont souvent réticentes à s’opposer au grand capital, à l’économie dominante et à un électorat moins radical que certains de ses représentants élus. Cette tension était palpable. En écoutant la maire Olivia Chow s’exprimer, et lors d’une réunion très ouverte avec l’impressionnante adjointe au maire Ausma Malik, il est apparu clairement que les dirigeants municipaux vivent cela comme un exercice de funambule : aller trop loin dans le progressisme, c’est se faire descendre et risquer la colère du grand capital ; avancer trop lentement, c’est se faire descendre de toute façon.

« L’un des aspects les plus stimulants de ce voyage a été le sentiment indéniable que nous avons désormais un mouvement CWB, et non plus seulement un ensemble d’expériences. »
Du Canada et des États-Unis à l’Écosse, l’Irlande, la Corée du Sud, l’Australie et Amsterdam, la création de richesse communautaire est passée de la marge au courant dominant de la réflexion économique locale. Des contextes différents, certes, mais des défis étonnamment similaires et des réponses alignées.
Le temps de la procrastination est bel et bien révolu. Il n’y a pas besoin de conditions parfaites, et rien ne justifie de se réfugier dans des discussions théoriques sur le système alors que les communautés se battent et que la planète brûle. La construction de la richesse communautaire montre que nous pouvons agir dès maintenant, en utilisant les pouvoirs et les ressources déjà à notre disposition, tout en continuant à militer pour un changement structurel plus profond. Toronto incarne à la fois les excès du capitalisme extractif et la promesse d’une action collective et ancrée localement. Une richesse extraordinaire côtoie de profondes inégalités. Un capital mondial côtoie des organisations profondément enracinées qui refusent d’accepter que ce soit simplement « ainsi que fonctionne l’économie ».
Au cours de ces quatre jours, on m’a rappelé, encore et encore, que la construction de la richesse communautaire n’est pas une solution miracle. Mais c’est l’une des approches les plus crédibles et les plus concrètes dont nous disposons pour affronter les réalités économiques d’aujourd’hui sans céder au désespoir.
S’il y a un message qui a résonné tout au long de mon séjour à Toronto, c’est celui-ci : le moment est venu d’avancer et de passer à l’échelle supérieure. Nous ne manquons pas d’idées. Nous ne manquons pas de preuves. Et de plus en plus, nous ne manquons pas d’alliés. Les projets qui nous montrent l’avenir sont tout autour de nous, mais ils « réussissent malgré le système ». Cela nous indique que nous devons changer le système. Le système économique dans lequel nous vivons n’est pas inévitable. Il se construit, jour après jour, à travers les politiques, les pratiques institutionnelles et les rapports de force. Et il peut être reconstruit, de manière délibérée et démocratique.
C’est cette conviction, plus que toute autre chose, que je ramène de Toronto.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
