Traduction de We Liked Remote Work. Then We Looked at the Data. (lien-cadeau) par Emma Harrington et Natalia Emanuel dans le New York Times, 17 juin 2026.
La plupart des Américains affirment adorer le télétravail. Cela leur permet d’éviter les trajets quotidiens, d’échapper à leurs collègues désagréables et de se soustraire à leurs patrons trop contrôlants. En 2024, près de 80 % des salariés ont déclaré qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient travailler à distance.
Nous avons toutes les deux fait l’expérience des avantages du télétravail, notamment pour faire face aux nausées matinales ou pour s’occuper d’un enfant de 6 ans malade. Mais certains jours, nous n’osions pas mettre le nez dehors ni parler face à face avec qui que ce soit. Nous avons commencé à nous demander si nous — tout comme les quelque 35 millions d’autres Américains qui travaillent à domicile — n’étions pas entrées dans une gigantesque expérience sociale. Le télétravail était-il aussi libérateur qu’il en avait l’air ?
Nous avons cherché des réponses dans des montagnes de données, sans savoir ce que nous allions y trouver. Des enquêtes menées auprès de plus d’un demi-million d’Américains au cours des quinze dernières années ont révélé une vérité dérangeante : malgré ses avantages, le télétravail a considérablement aggravé l’isolement et la détresse des Américains. Nos estimations, publiées ce mois-ci dans la revue Science1Voir aussi dans la même revue L’infrastructure sociale perdue du travail en collaboration avec Amanda Pallais, indiquent que le télétravail explique un tiers de la détérioration de la santé mentale observée au cours des quinze dernières années. Notre recherche ne suggère pas que le travail ne puisse se faire qu’au bureau. Mais elle signifie que les employés et les entreprises devraient redoubler d’efforts pour privilégier les moments en face à face avec leurs collègues.
Notre étude compare les travailleurs occupant des postes pouvant être exercés à distance, tels que la finance et l’ingénierie logicielle, à ceux dont les fonctions doivent être exercées en présentiel. Les personnes occupant des postes pouvant être exercés à distance ont travaillé depuis leur domicile trois fois plus souvent en 2024 qu’en 2019. Ce faisant, leurs journées sont devenues bien plus solitaires. 84 % des télétravailleurs passent leur journée de travail entièrement seuls. Plus de la moitié d’entre eux déclarent se sentir moins proches de leurs collègues. Même lorsqu’ils communiquent en ligne, les personnes travaillant depuis leur domicile reçoivent moins de retours de la part de leurs collègues et ont moins de contacts avec des personnes en dehors de leur équipe immédiate.
Ces travailleurs n’ont pas compensé cette situation en multipliant les interactions sociales en dehors du travail. De plus en plus de journées se sont écoulées sans aucun contact social. Pas de « bonjour » d’un collègue de bureau, pas de bavardage informel avec un barista, pas de signe de tête à un autre usager des transports en commun. Ces interactions perdues ne sont pas anodines. Dans une étude, lorsque des usagers des transports en commun ont reçu pour consigne d’engager la conversation avec un inconnu à proximité, ils ont déclaré se sentir plus heureux que ceux qui avaient continué à rester silencieux comme d’habitude, à leur grande surprise.
Avec moins de contacts sociaux, les travailleurs occupant des postes pouvant être exercés à distance ont connu une augmentation plus marquée de la détresse, des consultations en santé mentale et des prescriptions d’antidépresseurs que les autres travailleurs. Cette hausse de la dépression ne semble pas refléter des craintes plus récentes, telles que la menace de remplacement par l’intelligence artificielle. Elle a commencé en 2020 et ne s’est pas atténuée, ce qui désigne le télétravail comme le facteur déterminant.
Cette souffrance n’a pas été répartie de manière uniforme. Les personnes vivant avec leur conjoint et leurs enfants ont vu leur santé mentale rester relativement stable, tandis que celles vivant seules ont connu une baisse de 20 % de leur bien-être mental. Globalement, nous avons constaté que l’essor du télétravail a accru la détresse de 7 %, ce qui représente un tiers de l’augmentation totale observée entre 2011 et 2024.
Alors pourquoi tant de personnes apprécient-elles le télétravail, allant même jusqu’à déclarer qu’elles accepteraient des baisses de salaire de 4 % à 10 % pour le conserver ? L’une des raisons est que les coûts du télétravail sont subtils et s’installent lentement. Lorsque la solitude s’installe progressivement, il est naturel d’en attribuer la responsabilité à d’autres changements de vie : un nouvel emploi, une rupture, une dispute avec un ami, le vieillissement. Une autre raison pour laquelle certaines personnes apprécient le télétravail est qu’un bureau à moitié vide ne constitue pas une alternative attrayante.
Nous ne sommes pas obligés d’accepter ce nouveau statu quo. Le bureau a toujours été le lieu numéro un où les adultes nouent des amitiés, devançant les lieux de culte, les écoles de leurs enfants, les quartiers et les équipes sportives. Nouer et entretenir ces amitiés nécessite presque toujours des moments en présentiel : notre cerveau est programmé pour créer des liens en face à face, et même les outils numériques les plus avancés ne constituent qu’un piètre substitut. Pour préserver cette source essentielle de liens, les employés ont besoin de moments de rencontre en présentiel les uns avec les autres.
Pourtant, la norme d’avant la pandémie, qui consistait à passer chaque heure de chaque journée de travail au bureau, empiétait souvent sur le temps consacré aux amis et à la famille. Ainsi, pour beaucoup d’entre nous, la solution n’est pas de revenir en arrière à nos habitudes de 2019. Au contraire, nous pouvons tisser des liens solides en adoptant une approche plus réfléchie de notre façon de travailler.
Les employés peuvent prendre l’initiative d’inviter des collègues à déjeuner ou d’organiser un apéro. Bien sûr, des contraintes structurelles peuvent limiter leurs possibilités, surtout si certains de leurs collègues vivent à l’autre bout du pays. Et souvent, les efforts individuels restent sans récompense.
Mais les employeurs peuvent faciliter ces interactions. Dans le cadre de nos recherches pour un livre à paraître, nous avons découvert que certaines entreprises repensaient la manière de rassembler leurs collaborateurs. Certaines ont repensé les évaluations de performance afin de mieux récompenser le travail, trop souvent invisible, qui consiste à créer des liens entre les équipes. D’autres ont réaménagé les espaces café, en remplaçant les machines à café dispersées par des points de rencontre centralisés qui rassemblent les collègues. Certaines ont transformé les managers en « entremetteurs-mentors », organisant des entretiens individuels hebdomadaires entre collègues pour analyser leurs récentes réussites et leurs frustrations. De telles interventions peuvent favoriser des liens durables, doter les employés de nouvelles compétences et améliorer les résultats financiers des entreprises.
Vingt-six ans après que Robert Putnam a averti que les Américains jouaient au bowling seuls, nous sommes désormais nombreux à taper sur notre clavier en solitaire. Pour que le travail reste une source de liens, nous devons changer non seulement le lieu où nous travaillons, mais aussi notre façon de travailler, afin que nos emplois continuent de nous rassembler.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Voir aussi dans la même revue L’infrastructure sociale perdue du travail ↩︎
