Ben Werdmuller, développeur prosocial, s’exprime sur le journalisme, l’IA et le web social ouvert
Traduction de Why incredible code isn’t enough par Ben Werdmuller et Josh Kramer sur New_Public, le 18 octobre 2026.
Parmi toutes les personnes à présenter à nos nouveaux résidents, dans le cadre de notre programme pilote Entrepreneur en résidence, Ben Werdmuller figure en tête de liste.
Ben, un grand ami de New_ Public, est écrivain, fondateur, investisseur et développeur technologique. Il se situe à la croisée de nombreux domaines d’intérêt de New_ Public, notamment les écosystèmes d’information, les technologies prosociales et le web social ouvert.
Après avoir lancé un site de mèmes il y a plusieurs décennies, Ben a développé de nombreuses technologies sociales, notamment un réseau social open source dédié à l’éducation utilisé par des gouvernements du monde entier. Dans le domaine du journalisme, Ben a occupé le poste de directeur technique chez The 19th et, plus récemment, celui de directeur principal de la technologie chez ProPublica. Il est aujourd’hui boursier JSK en journalisme à Stanford.
Alors que nous accueillons ces résidents dans le cadre du projet pilote (nous en parlerons plus en détail la prochaine fois), je pense que le point de vue d’expert de Ben sur les priorités à établir est utile pour eux et pour tous ceux qui ont à cœur de construire un Internet plus sain, plus équilibré et plus humain.
–Josh Kramer, responsable éditorial, New_ Public
Au cours d’un parcours professionnel varié, voici comment Ben choisit les projets sur lesquels il travaille :
Il m’a fallu un peu de temps pour cerner quelles étaient réellement mes valeurs. J’ai pris conscience que ce qui m’importe vraiment, c’est de développer des technologies susceptibles de rendre le monde mieux informé et plus égalitaire.
C’est ainsi que j’ai trouvé ma voie dans le secteur de l’information. Je n’ai pas commencé là, mais à l’heure actuelle, où une grande partie de la technologie vise à consolider le pouvoir, la richesse et le contrôle des sources d’information, j’ai eu le sentiment que travailler en étroite collaboration avec le journalisme — puis directement au sein de celui-ci — était un moyen de contrebalancer cette tendance, de construire une société plus équitable ou de contribuer à cet objectif.
Ce n’est pas parfait, n’est-ce pas ? Il y a indéniablement des compromis à faire. J’ai créé ce premier réseau social open source à la même époque où Mark Zuckerberg développait Facebook. Il possède une île privée, et moi non. Mais cela ne me dérange pas. Mark Zuckerberg a construit une plateforme qui, selon moi, s’est rendue coupable d’avoir facilité un génocide. Ce n’est pas mon cas. Je préfère me situer du côté « je ne l’ai pas fait » dans cette équation.
Dans toute entreprise, on cherche à définir une mission, une vision et une stratégie. Je pense que c’est vraiment utile pour les individus de faire de même, afin qu’ils puissent avoir une idée très, très claire de ce sur quoi ils veulent travailler et de ce sur quoi ils ne veulent pas travailler. Par exemple, à aucun moment je n’ai dit : « Je veux travailler dans le journalisme, je veux travailler sur les réseaux sociaux. » Ce sont les principes sous-jacents qui comptent. Ce sont les effets sur les personnes, les effets sur les communautés, qui importent vraiment.
Comment Ben en est-il venu à ces trois questions destinées à toute personne souhaitant lancer une plateforme… Qui voulons-nous aider précisément ? Pourquoi sommes-nous l’équipe la mieux placée pour les aider ? Comment pouvons-nous répondre à leurs besoins mieux que quiconque ?
Ces questions s’inscrivent en fait un peu dans la pensée design. En tant que technologue, je pense que la tendance par défaut chez beaucoup d’ingénieurs est de se dire : « Je vais créer quelque chose de cool, à partir d’une idée que j’ai, ou je vais essayer de résoudre ce problème que je constate dans le monde, mais je vais le faire en vase clos, en fait depuis mon bureau. »
Or, l’un des principes fondamentaux de la conception de produit consiste justement à aller sur le terrain pour comprendre : qui sont les personnes que l’on cherche à aider ? Car l’autre erreur courante est que les gens disent : « C’est pour tout le monde », et, ce faisant, ils créent un produit qui n’est utile à personne, car ils n’ont pas une idée très précise des besoins réels des gens. Il n’y a pas d’utilisateur bien défini.
Il faut trouver un utilisateur bien défini, lui parler, cerner ses problèmes — ce qui exige de le connaître de manière globale. Il faut comprendre sa vie, qui il est en tant que personne, puis se poser sérieusement des questions telles que : « Suis-je la bonne personne pour mener ce projet ? » Tout cela est vraiment essentiel si l’on veut mettre au point une solution équitable, quelle qu’elle soit.
Cette réflexion s’appuie en partie sur l’expérience de ma deuxième start-up, ainsi que sur mon travail au sein d’un accélérateur où je dirigeais les investissements à San Francisco. J’ai constamment collaboré avec toutes sortes de groupes animés par une mission et j’ai beaucoup appris sur les dynamiques qui font le succès d’une équipe. Et tout se résume en réalité à ceci : « Vont-ils essayer d’être les plus malins de la pièce et s’accrocher à leur idée, ou vont-ils constamment remettre en question leurs hypothèses et s’adapter en fonction des besoins des personnes pour lesquelles ils tentent de trouver une solution ? » Et, évidemment, ce dernier groupe a bien plus de chances de réussir.
En particulier pour les ingénieurs qui pourraient simplement penser qu’ils peuvent concevoir une solution technique à un problème social, je pense que cela ouvre une piste de réflexion qui, je l’espère, sera utile.
Parmi les plus grandes menaces et opportunités pour le journalisme local à notre époque :
La menace qui pèse sur le journalisme local, c’est qu’aucun de ces médias n’a d’argent — soyons clairs là-dessus. Je pense que nous savons tous ce qui se passe en ce qui concerne Google Zero et les références issues des réseaux sociaux. Il leur est difficile de se faire connaître, de générer des revenus, et même de faire en sorte que les gens partagent et découvrent ces reportages. Et aujourd’hui, avec l’IA, nous assistons à un nouveau niveau d’intermédiation qui menace, une fois de plus, de les évincer de l’équation. C’est une menace.
Il existe en réalité une autre menace : les bailleurs de fonds des médias à but non lucratif envisagent désormais de sélectionner les « gagnants » et de procéder à des regroupements plutôt que de soutenir une multitude de projets et de rédactions. Ces rédactions locales ne sont peut-être pas dans le radar de ces grandes institutions, qui risquent de ne pas saisir pourquoi elles sont importantes.
L’opportunité réside dans le fait de servir véritablement les communautés à un niveau plus profond qu’auparavant, tant en matière d’actualités et d’informations que de vie communautaire elle-même. Je siège au conseil d’administration de Tiny News Collective, une association à but non lucratif qui soutient des rédactions locales représentatives. C’est merveilleux de voir ces structures souvent très modestes qui sont profondément ancrées dans leur communauté. Elles connaissent intimement leur public en tant qu’êtres humains et peuvent ainsi à la fois leur fournir les informations dont ils ont besoin pour bénéficier d’une excellente qualité de vie et se faire leur porte-parole sur la scène médiatique au sens large.
Ce qui est fascinant à observer, ce sont ces rédactions locales qui ont inversé la tendance en matière de confiance. Elles inspirent davantage confiance parce qu’elles représentent leur public, qu’elles tissent des liens communautaires et qu’elles établissent des relations. À l’inverse, les grandes rédactions nationales ou internationales perdent la confiance du public en étant trop déconnectées de la réalité et en ne le représentant pas clairement.
On voit souvent de petites rédactions qui existent depuis des décennies et qui reposent essentiellement sur une seule personne. Et cette personne, plus que toute autre chose, a joué le rôle de rassembleur au sein de la communauté. Ce qu’elle construit, ce sont des relations.
Mais on voit aussi ces nouveaux médias qui sont résolument axés sur le web. Ils sont davantage incités à expérimenter que certaines des grandes rédactions établies. Ils ont là une véritable opportunité de changer et de bouleverser au sens propre de Clayton Christensen ce que peut être une rédaction, n’est-ce pas ? Ils ont beaucoup de marge de manœuvre pour explorer les formes et déterminer comment ils peuvent mieux servir leurs communautés.
New_ Public évolue également dans ce domaine, en réfléchissant à la manière dont Roundabout pourrait lui aussi servir les communautés. Je pense que c’est là que réside la plus grande opportunité pour l’information : dans ces espaces locaux et très ciblés.

Les limites et les promesses de l’utilisation de l’IA pour créer de nouvelles technologies sociales :
Les outils qui permettent aux gens de créer de nouvelles plateformes et de nouvelles expériences pour soutenir leur travail sont encore largement à écrire. Nous n’en sommes qu’aux prémices, mais je pense sincèrement qu’il y a un énorme potentiel.
L’une des pistes que je compte explorer concerne les petits espaces communautaires. On peut imaginer les mettre en place grâce à l’IA. Il suffit d’indiquer : « Voici mes exigences, voici le public que je souhaite servir, voici mes idées », et le système crée alors un espace communautaire à durée limitée, basé sur les protocoles ouverts que nous utilisons pour les réseaux sociaux, à partir de modules que nous prédéfinissons. Cela ne nécessite aucun codage, et cela ressemble étonnamment à la façon dont d’anciennes plateformes comme Ning ont vu le jour. Je pense que ce genre d’expériences recèle un fort potentiel.
Ce qui se passe actuellement, c’est que les organisations expérimentent l’IA, et elles se retrouvent en réalité confrontées à de nombreux problèmes car il y a très peu de garde-fous. Il est vraiment facile pour les gens de créer des logiciels peu performants ou dangereux, sans avoir personne vers qui se tourner pour obtenir de l’aide.
Je ne pense pas que quelqu’un va se lancer dès maintenant avec Claude Code pour se construire une plateforme entièrement sur mesure, à moins d’être par ailleurs un ingénieur expérimenté. Je pense qu’il viendra un moment, d’ici un an ou deux, où l’on pourra créer ses propres solutions, en s’appuyant sur des normes ouvertes, tant au niveau des composants de code que des protocoles et des règles d’interaction entre les systèmes. Je pense que l’on pourra créer des expériences assez sur mesure, mais ces initiatives constituent en elles-mêmes des start-ups ou des mouvements.
Je pense qu’en parallèle, nous verrons se concrétiser la thèse de « After the Feed », selon laquelle l’intermédiation croissante et l’IA vont en réalité détériorer considérablement nos plateformes existantes. Ainsi, la capacité à créer ces petits espaces communautaires en particulier va devenir vraiment importante, à mesure que les gens se replient vers les réseaux sociaux plutôt que les médias sociaux. Je pense que les gens peuvent utiliser l’IA pour aider à créer des espaces plus sur mesure, adaptés à des moments précis et intimes. Car on ne peut pas avoir d’expériences « taille unique » ; il faut des logiciels qui prennent réellement bien en charge la diversité des communautés. L’IA est donc à l’origine de la situation désastreuse dont nous voulons nous sortir, mais elle pourrait aussi faire partie de la solution.
L’argument en faveur du web social ouvert :
Le web social ouvert est une vision d’Internet où chacun peut apprendre des autres, communiquer, partager et se représenter selon ses propres conditions, de sorte qu’aucune entité centrale n’ait le pouvoir d’influencer la manière dont nous interagissons les uns avec les autres, les informations auxquelles nous avons accès, etc.
Ainsi, si je dis : « Oh, je veux partager ça avec Josh », je n’ai pas à me demander si Elon Musk me le permettra parce que Josh est sur une plateforme et moi sur une autre. Je n’ai pas à craindre qu’une décision d’Elon Musk vienne modifier la façon dont je communique avec mes amis.
J’irai jusqu’à dire que je pense que le web social ouvert a le potentiel d’être aussi expressif et diversifié que le web lui-même, avec l’avantage supplémentaire qu’il englobe également nos relations, nos communautés, nos centres d’intérêt et nos identités. Je pense qu’il y a beaucoup de questions sans réponse. La valeur de l’ouverture n’est pas toujours évidente. Lorsque l’on rend tout accessible, on expose également tout à la surveillance. Si vous dévoilez votre identité et vos discussions, cela peut s’avérer très préjudiciable pour certains groupes vulnérables.
Nous devons veiller à accorder une attention toute particulière à la sécurité des communautés. Sinon, nous nous retrouverons dans la même situation. Le potentiel et la véritable promesse du web social ouvert résident dans le fait que nous pouvons tous agir selon nos propres conditions. Nous sommes libérés de cette intermédiation, de cette exploitation et de cette manipulation.
En réalité, il ne s’agit pas de technologie. Il ne s’agit pas de protocoles. Il ne s’agit pas du code source des réseaux sociaux. Ces éléments font évidemment partie du tableau. Mais ce qui compte vraiment, ce sont les contrats sociaux proprement dits, la compréhension humaine, les dynamiques communautaires, les rapports de force. C’est donc en trouvant des moyens d’être ouverts et d’accueillir véritablement les personnes qui ne sont pas développeurs, celles qui ne sont pas ingénieurs, celles issues d’un large éventail de disciplines, pour qu’elles viennent contribuer à construire cela ensemble — c’est ainsi que nous parviendrons à concrétiser la véritable promesse de ce projet. Si nous nous limitons ou si nous donnons la priorité au code, alors nous ne parviendrons jamais vraiment à nous sortir des problèmes dans lesquels nous nous trouvons.
Merci Ben !
En route pour notre retraite dans l’un de mes endroits préférés, Philadelphie,
–Josh
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