gauche de rupture, oligarchie et démocratie

Je termine la lecture de Nouveau peuple, nouvelle gauche. Et celle de deux articles touchant des questions semblables : celui par Farrell, à propos des débats entre démocrates modérés et ceux plus à gauche (Le théorème de l’électeur médian est un piège de clarté – ma traduction) et la lettre de Wallace-Wells, du New York Times, à propos d’une « guerre des classes » de plus en plus inévitable entre le peuple et l’oligarchie (Le peuple contre les ploutocrates – ma traduction). Il me reste à lire The Left Has a Hyperpolitics Problem, une suggestion de Farrell, article pas encore lu mais déjà traduit.

J’ai aussi pris le temps, ce matin, d’écouter l’entrevue d’une heure vingt que Christian Rioux accordait à Stéphan Bureau à son émission Contact. Ceci après avoir parcouru assez attentivement1à mesure que je transcrivais les quelques 80 notes de bas de page qu’il contenait un article, référé par The Syllabus2Un service de veille initié par Evgeny Morozov : Rupture Theory, par Can West sur Negation Magazine (ma traduction : La théorie de la rupture).


Ce petit bouquin de 275 pages est publié aux Éditions Amsterdam par l’Institut La Boétie, un institut co-présidé par Jean-Luc Mélanchon, fondateur de La France Insoumise (LFI). Le livre s’ouvre sur un entretien avec Nancy Fraser et Jean-Luc Mélanchon, sur le thème Construire un nouveau sujet politique. Suivent une quinzaine de chapitres par une vingtaine d’auteurs et autrices, introduits et coordonnés par Julien Talpin. Un Talpin qui ne m’avait pas impressionné avec son chapitre sur le community organizing dans  Du social business à l’économie solidaire : critique de l’innovation sociale, publié en 2020. Mais à voir la quantité de papiers qu’il a produit sur le sujet et, surtout, au vu de la qualité des articles rassemblés dans ce livre, je veux bien réviser mon opinion sur ce chercheur en science politique au CNRS (Ceraps/Université de Lille), spécialiste de la démocratie participative.

Divisé en trois grandes parties, comprenant chacune quatre ou cinq textes documentés, appuyés sur le terrain le plus souvent :

  • Nouveau peuple – Qui sont les classes populaires au XXIe siècle ?
    • Nouvelles réalités au travail, nouvelles classes populaires ? par Sarah Abdelnour
    • La surexploitation des classes populaires racisées. Le cas des chauffeurs Uber, par Sophie Bernard
    • Des classes populaires féminisées, par Rachel Silvera
    • Les espaces populaires : Déconstruire l’opposition entre les campagnes et les cités, par Clara Deville et Pierre Gilbert
    • La construction historique de l’unité ouvrière, par Samuel Hayat
  • Le peuple et la gauche : divorce ou retrouvailles ?
    • Les classes populaires: droitisation ou grande démission ? Par Vincent Tiberi
    • Comment la social-démocratie a perdu les classes populaires, par Bruno Amable
    • Aggiornamento – Comment (une partie de) la gauche a transformé son rapport aux quartiers populaires, par Julien Talpin
    • Les gauches et les Gilets jaunes par Magali Della Sudda et Elisabeth Godefroy
    • La gauche et les classes populaires en Europe: quelles perspectives communes? par Raúl Gómez et José Lopes
  • Que faire ? Construire un bloc populaire
    • Mobiliser les abstentionnistes, clé d’une victoire de la gauche, par Tristan Haute
    • Le défi du modèle militant – Leçons et limites de l’expérience communiste par Julian Mischi
    • Les syndicats, vecteurs possibles de politisation à gauche? par Sophie Béroud
    • Faire de l’écologie, défaire l’ordre social par Hadrien Malier et Jean-Baptiste Comby

La critique des erreurs de la social-démocratie faite par Bruno Amable rejoint le thème de Farrell (L’électeur médian). Tous deux citent d’ailleurs le « théorème de l’électeur médian » qui implique que « les élections se gagnent au centre. Une offre politique centriste devrait permettre de recueillir les voix des électeurs de gauche, qui préféreront encore un gouvernement du centre à un gouvernement de droite. » Plusieurs des articles insistent sur la formation des militants, à la démocratie, au débat politique, à la négociation… Les leçons tirées de l’évolution de la structure militante du Parti communiste français, ou des pratiques syndicales devenues moins politiques qu’avant misent sur l’ouverture au quartier (où loge l’entreprise) et sur la liaison avec les forces citoyennes hors du Parti.

L’ancrage dans les communautés et les quartiers, en passant par les associations et les organisations militantes et civiles reste la perspective de choix, pour une organisation comme LFI qui se veut plus un mouvement qu’un Parti, une fédération de causes et de réseaux réunis par une plateforme où l’on peut s’inscrire pour agir ou participer à des formations, sans nécessairement devenir membre… Rejoindre et mobiliser le « quatrième bloc », à savoir les abstentionnistes, est une cible stratégique de premier plan.


L’article de Wallace-Wells, Le peuple contre les ploutocrates, souligne l’évolution du financement de la joute politique par les milliardaires :

« [E]n 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. »

Les ploutocrates non seulement accumulent des richesses mais aussi, mettent la main sur les médias tout en se réservant une porte de sortie… se dotant de résidences hors du pays pour y transférer partie de leur fortune au cas où il viendrait à l’idée des États de taxer leurs avoirs, comme la proposition bientôt soumise à référendum en Californie visant à taxer les grands patrimoines à hauteur de 5%.


Parti ou mouvement ?

LFI (La France Insoumise) semble miser clairement sur la forme mouvement, notamment dans la postface de Nouveau peuple… écrite par la co-présidente de l’Institut La Boétie, Clémence Guetté, qui est aussi vice-présidente de l’Assemblée nationale française :

Ainsi, dans le contexte d’une fragmentation perpétuelle et évolutive des classes populaires, notre responsabilité est de construire une nouvelle interface au service du peuple nouveau. Ce nouvel espace, c’est la forme mouvement. (Nouveau peuple, nouvelle gauche, page 270)

(…) être insoumis n’est pas un engagement exclusif. Il suffit de s’inscrire sur une plate-forme, sans avoir à payer quoi que ce soit, pour être compté comme tel, et pouvoir commencer à militer.

Cette forme souple et même « gazeuse », au dire de madame Guetté, lui permet de dénombrer quelque 450 000 militants. Considérant la multiplicité des fronts de lutte, des organisations locales, régionales et nationales… la formule mouvement a sans doute permis d’assembler tactiquement un large front capable de faire face à l’establishment politique. Elle reconnait tout de même que tout ne s’arrête pas avec l’élection :

Les victoires électorales s’inscrivent dans un processus long de transformation de la société. Elles doivent être considérées comme des étapes. Notre devoir, comme mouvement de la révolution, citoyenne est de proposer une stratégie pour gagner les élections, et de les gagner d’une façon qui permette, après la victoire, aux processus de se poursuivre, d’affronter ensemble, nos puissants adversaires, et de ne pas reculer. (Idem, page 267)

L’effritement de l’unité et de l’importance de la « classe ouvrière », à cause des délocalisations mais aussi de la montée des « autres fronts » : féminisme, écologisme, âgisme (jeunes, vieux), orientations sexuelles… accompagnés de la montée en nombre des classes moyennes et éduquées, des populations immigrantes… ont conduit les partis à délaisser le travail à long terme pour se replier sur des stratégies électoralistes à l’affut des sentiments et tendances pistées par les derniers sondages et analysées par les experts en data (de là le théorème de l’électeur médian).

Les syndicats sont devenus moins forts mais aussi moins politiques, en France comme aux USA. La Politique est devenue « sale », non-fiable, conduisant à des taux grandissants d’abstention. Pourtant les dernières années ont vu des manifestations monstres se tenir (500 000 personnes à Montréal pour l’environnement; des millions aux USA pour BlackLivesMatter;…). Un monde que certains qualifient pourtant de Hyperpolitique. Les gens sont politisés mais dans leur bulle, sur un sujet, pour un moment, sans que cela conduise à des changements durables, structurels ni, le plus souvent, à un engagement à long terme.

On parle de la gauche « de rupture » pour signifier qu’il ne s’agit pas que de gagner des élections mais aussi de changer la structure, la société dans son fondement capitaliste. Le long texte sur la Théorie de la rupture, un peu rébarbatif pour ses références à Lénine et autres arcanes de l’extrême gauche, mais intéressant parce qu’il sait reconnaître à quel point la gauche n’a pas réussi à transformer des moments de grande mobilisation en quelque chose de durable. Il faut former des cadres, dit-il en conclusion. Un peu comme le disent certains des textes de Nouveau peuple…

Mais former à quoi, si ce n’est à être des bras pour poser des affiches, pointer au téléphone ou faire du porte-à-porte à la veille d’une élection ? Hahrie Han, dans son livre Undivided3J’en ai parlé ici mais voir aussi cet article La méga-église qui a tenté de lutter contre le racisme, décrit la formation développée et suivie par quelques militants dont on suit le parcours personnel. Une formation visant à donner aux participants des capacités autonomes d’orientation et de décision dans des situations toujours nouvelles qui ne peuvent simplement être inscrites dans le Plan d’un Parti. D’ailleurs, dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un parti politique mais plutôt d’une initiative portée dans un premier temps par une église (Crossroads) en vue de lutter contre le racisme.

Le peuple n’est plus ce qu’il était. Il n’est plus de couleur uniforme ni, parfois, de genre évident… Les identités (et luttes) qui le mobilisent sont multiples et parfois contradictoires. Chantal Mouffe4Dans L’illusion du consensus ou encore Pour un populisme de gauche parlait de « logique équivalentielle » [qui] permet l’émergence d’une solidarité entre les revendications exclues, insatisfaites pour construire un nouveau peuple en opposition à « eux ». Si le « eux » est de plus en plus évident dans cette oligarchie milliardaire, la négociation des différences et des alliances entre minorités et identités demande des qualités qui ne sont pas courantes.

Ce qui m’amène à l’entrevue entre Stéphan Bureau et Christian Rioux. Les propos de ce dernier en irriteront sans doute plusieurs. Notamment lorsqu’il critique une certaine génération qui n’aurait jamais été confrontée au réel, aurait été élevée dans la ouate et n’aurait pas été corrigée durant sa formation. Incapable de débattre sans se sentir « micro-agressée », les journalistes de cette génération (car on a beaucoup parler de journalisme) sont plus portés à la militance et à la diffusion de la vérité qu’au travail astreignant de l’enquête journalistique.


En conclusion je reprendrais cette idée de Farrell émise à la fin de Le théorème de l’électeur médian… comme quoi il faut expérimenter et se reconnecter de nouvelles manières avec les électeurs et accorder moins d’importance aux sondages visant à saisir les désirs de l’électeur moyen. Des formations de cadres et de militant.e.s qui osent aller à la rencontre des portions délaissées, abstentionnistes de l’électorat, qui outillent en vue de prochaines batailles qui ne seront pas toutes, même pas majoritairement, gagnées mais dont on devra tirer des leçons pour que les suivantes soient plus fructueuses.

La perte de confiance envers les élites, les dirigeants et les élus ne sera pas renversée par une campagne publicitaire mais par un travail patient, généreux à long terme sur la base d’un ensemble de valeurs qui transcendent l’intérêt particulier.


À lire (je ne l’ai pas encore fait)

Tiré de l’article de Alain Bertho

Notes

quelques livres en trop !

Non, je ne vais pas parler d’Ozempic ni de Wegovy.

Je n’avais pas mis à jour la liste des livres de ma bibliothèque depuis juin 2024. Y étaient consignés, à l’aide du logiciel Bookpedia, quelques 1553 titres. Maintenant, il y en a 17011Vous pouvez y faire une recherche par titre ou par nom d’auteur…. Quelques 148 titres en 19 mois ! Soit 7,8 livres par mois.

Je ne suis pas certain mais je crois que j’achète trop de livres pour le temps dont je dispose pour les lire… Pourtant, je suis à la retraite ! Je thésaurise : pour plus tard, pour quand je serai vieux et pauvre…

Et le pire c’est que toutes ces images, ci-haut, réfèrent à des livres en format numérique. C’est à dire que je ne peux les donner, ni les prêter : la formule imposée par les magnats Amazon et Apple (sauf pour les livres publiés par Les Belles Lettres et Verso) revient à un prêt. Quand ma carte de crédit ne sera plus valide, ou que mon compte Apple disparaîtra… je ne suis pas sûr que ma tablette numérique pourra continuer de rendre ces titres disponibles.

Heureusement, il y a encore des livres papier. Parmi mes dernières acquisitions :


Je devrais peut-être commencer à m’en départir ? Ou à les prêter ? Mes petits-enfants sont encore jeunes pour apprécier une telle collection… et je ne suis pas sûr que la lecture sera encore à la mode dans une dizaine d’année !

Notes

  • 1
    Vous pouvez y faire une recherche par titre ou par nom d’auteur…

Survivre à l’IA, construire l’intelligence collective

Il ne suffit pas de dénoncer l’IA propriétaire : il faut construire des alternatives matérielles. Des projets comme Mastodon ont démontré que des plateformes fédérées peuvent fonctionner sans logiques extractives. Des coopératives de données en Catalogne et au Pays Basque gèrent des serveurs collectifs soustraits à la surveillance entrepreneuriale. (…) des modèles de machine learning légers qui tournent localement sur des dispositifs communautaires, des mesh networks qui distribuent le calcul sans passer par des serveurs centralisés, des architectures où des communautés locales développent des intelligences artificielles situées sur des datasets réduits et spécifiques. (…) Il ne s’agit pas d’« humaniser » l’IA ou de la rendre « éthique » à l’intérieur du système existant, mais d’arracher les infrastructures à la domination oligarchique et de les transformer en instruments de lutte, insérés dans les révoltes qui traversent déjà la planète. (…) L’intelligence artificielle, en ce sens, est un des champs de bataille sur lequel se joue la possibilité de réorienter le temps historique. Avant qu’il ne soit trop tard.

Comment survivre à l’IA, Giorgio Griziotti, Lundi Matin 30 décembre 2025

Dans Grand Continent, un long texte (TL;DR) : L’IA présente un « risque existentiel » : l’alerte de Dario Amodei.


L’IA moins utile que prévu

« L’IA rend les travailleurs moins productifs, et non plus productifs. Une étude récente publiée dans la Harvard Business Review a révélé que les travailleurs utilisaient l’IA pour produire des « travaux bâclés », c’est-à-dire des contenus qui « se font passer pour du bon travail, mais qui manquent de substance pour faire avancer de manière significative une tâche donnée ». Il en résultait davantage de travail pour les collègues chargés de mettre de l’ordre ou de donner un sens aux résultats. » (Extrait de L’IA ne vous volera pas votre emploi…) Cet article du mois de septembre dernier, sur le site (français) Trends Datanews, dit un peu la même chose : 

L’étude, menée auprès de 1.150 employés de bureau américains [publiée par le HBR], a révélé que 40 pour cent d’entre eux avaient reçu des textes de mauvaise qualité produits par l’IA au cours du mois précédent. (…) 

Dans un contexte professionnel, cela se traduit en outre par une charge de travail supplémentaire pour les collègues. (…)

S’il y a une chose qu’on peut retenir de cette étude, c’est qu’il est préférable de ne pas demander à ChatGPT de rédiger un rapport, puis de le transmettre à quelqu’un d’autre. Non seulement parce que cela coûte de l’argent à votre entreprise, mais aussi parce que vos collègues n’apprécieront pas.


Dans le G&M du 31 janvier, John Rapley rassure les jeunes employés (ceux plus susceptibles de perdre leur emploi advenant une crise) : l’IA ne vous volera pas vos emplois. Mais si vous apprenez à bien vous servir des outils de l’IA, « lorsque la bulle de l’IA éclatera aux États-Unis, cette technologie pourra vraiment trouver son utilité. » Voir ma traduction : L’IA ne vous volera pas votre emploi, mais la bulle de l’IA pourrait bien le faire


Une autre sorte d’IA : les TRM

Dans Le Grand Continent aussi, cet entretien avec Alexia Jolicoeur-Martineau , chercheuse en intelligence artificielle au Samsung SAIT AI Lab de Montréal : Que sont les « TRM » ? Après les LLM, comprendre la future révolution de l’IA.

Les Tiny Recursive Models (TRM) utilisent une ingénierie plus ciblée.

L’idée qu’il faille absolument le plus gros modèle pour atteindre son but est défaitiste. Avoir moins de ressources peut être un avantage dans la recherche pour découvrir de nouvelles façons de faire, des moyens plus efficaces. Il n’y a pas une unique manière de s’y prendre.

Pendant un an, j’étais moi aussi enthousiasmée par les LLM, mais à chaque fois que je les utilisais, sur des molécules — pour découvrir si elles pouvaient avoir des propriétés intéressantes pour les écrans de téléphones — ou dans les jeux vidéo, j’ai eu de moins bons résultats.

Mon expérience est qu’il est plus pertinent d’entraîner ses propres petits modèles pour beaucoup de situations.

Ne pourrait-on imaginer des « TRM » adaptés aux finalités des organisations regroupées autour de projets comme Projet collectif ou encore le Collectif des partenaires en développement des collectivités ? Des données sur lesquelles nous garderions le contrôle, des processus qui serviraient les fins que nous déciderions ? Il ne faut pas cesser d’expérimenter, comme le disait Rapley dans le G&M, mais il faut le faire en construisant nos outils, en consolidant notre autonomie.

C’est chouette que Jolicoeur-Martineau travaille à Montréal ! Peut-être pourrait-elle nous aider à construire une telle IA alternative ?


P.S. Je reçois à l’instant cette invitation pour un atelier co-organisé par Research for the Frontlines, Science for the people, et le Centre de justice sociale de Concordia : Reprenons les serveurs le 28 février prochain, en présence ou en ligne.

Dans la même veine, le collectif CHATONS est à retenir.

sous le bruit et la fureur

J’ai assisté (en ligne) lundi après-midi à la conférence organisée par la Chaire Raoul-Dandurand intitulée De l’ambition à l’action : réussir la stratégie industrielle de défense du Canada :

Cette conférence propose un regard franc sur la stratégie industrielle de défense (SID) du Canada. Alors que le gouvernement fédéral affiche l’ambition de renforcer les capacités souveraines, de diversifier les chaînes d’approvisionnement et d’accélérer le réarmement, l’enjeu n’est plus l’intention, mais l’exécution.

Mais si j’ai bien compris ce qui se disait à demi-mots, malgré le « regard franc », l’armée canadienne n’est pas tout-à-fait sur la même longueur d’onde que le gouvernement… les généraux souhaitant toujours acquérir des F-35…

Dans un article du Globe and Mail de ce matin (The Golden Dome, a Trumpian con job, is a waste of money for Canada), Taylor C. Noakes rappelle à quel point l’assujettissement de la défense canadienne à la stratégie américaine a été coûteuse pour le pays. Le fameux Dôme doré « pourrait coûter 3,6 billions de dollars américains, et les détracteurs affirment qu’il s’agit en fait d’un gigantesque programme d’aide aux entreprises. » Avec la part canadienne de ce plan (61 milliards),

le Canada pourrait construire plusieurs centaines d’avions de combat Gripen NG, ainsi que toutes les nouvelles bases aériennes, les avions d’entraînement, les munitions, les sites radar et les avions de soutien nécessaires pour garantir que personne ne remette plus jamais en question notre souveraineté.

Le Golden Dôme : un gaspillage d’argent pour le Canada

La bataille pour le climat doit se poursuivre

Alors que le gouvernement Legault en déroute fait marche arrière en matière de cibles climatiques, Bill McKibben identifie des gestes et pistes qui vont dans le bon sens : Il est temps de faire preuve de courage dans la lutte contre le changement climatique également. Malgré les manoeuvres dilatoires du gouvernement américain et de certaines institutions, les investissements dans l’énergie renouvelable sont plus forts que jamais.

La bataille du Minnesota contre les voyous de Trump montre la voie

Malgré des limites évidentes des pouvoirs locaux (Pourquoi le Minnesota ne peut pas faire plus pour mettre fin à l’ICE) la résistance de la population ne fléchit pas même après un deuxième meurtre en pleine rue, sous les caméras. Adam Serwer, dans The Atlantic, (ma traduction : Le Minnesota a prouvé que MAGA avait tort) accompagne les citoyens venant en aide à leurs voisins, quelle que soit leur couleur ou origine ethnique. Parlant de couleur, Paul Krugman y voit Le début d’une révolution colorée américaine.

En bref, les nouvelles en provenance du Minnesota sont effrayantes, mais aussi extrêmement encourageantes. Les Américains ordinaires font preuve de plus de force et de détermination pour défendre nos valeurs fondamentales que presque tout le monde ne l’aurait imaginé.

Krugman remarque que « [p]lutôt que de se soumettre, les citoyens ordinaires ont rapidement organisé une résistance très efficace. » Je pense que cette résistance a de profondes racines, comme je le soulignais, le 14 janvier, après ma lecture des deux livres de Hahrie Han dans ce qui se passe à Minneapolis.

La bataille sur le front numérique

Ces deux articles d’un auteur allemand, Felix Sieker : Comment l’interopérabilité renforce la souveraineté numérique et la concurrence loyale en Europe et Construire la pile publique européenne d’IA devraient nous encourager à poursuivre nos efforts vers plus d’interopérabilité dans la construction de systèmes qui nous libéreront de l’emprise des GAFAMs. Pourquoi votre courriel destiné à votre collègue devrait transiter par les États-Unis avant d’arriver à destination.


Pour suivre la progression des articles que je traduis,
gardez cette adresse en signet : traductions de 2026.

Il fait froid… dans le dos

Chad Davis, [1], CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

On ose de plus en plus parler de fascisme pour qualifier la direction prise par Trump. Son leadership en manifeste de plus en plus les caractéristiques :

une crise de légitimité des institutions ; la normalisation de mesures extraordinaires ; une opposition recodée comme un ennemi interne ; la conversion des mécanismes juridiques en instruments de pouvoir personnel ; et la transformation de la politique en un plébiscite permanent de loyauté. [Fascisme américain ? par Alex Taek-Gwang Lee – 24 janvier 2026]

Je croyais qu’il fallait trouver la source de cette gangrène fasciste en 2010, ce moment où la Cour suprême américaine (Citizens United v. FEC) a jugé inconstitutionnel d’interdire les dépenses indépendantes des corporations et syndicats, ceci ouvrant la voie aux Super PACs qui peuvent récolter et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou s’opposer à des candidats, tant qu’ils n’ont pas de coordination directe avec les campagnes.
Mais ATG Lee, lui, la fait remonter au début de la colonie !

Au XIXe siècle, l’exceptionnalisme puritain s’est transformé en doctrine de la « destinée manifeste » de la nation américaine, justifiant l’expansionnisme et la violence coloniale. Au XXe siècle le christianisme évangélique a été mobilisé comme une arme idéologique dans la guerre froide, fusionnant politique et religion contre l’ennemi mondial du communisme. L’anticommunisme s’est peu à peu traduit en guerres culturelles contre le féminisme, la laïcité et le multiculturalisme. « Les universités, les scientifiques et les penseurs critiques ont été présentés comme des corrupteurs de la foi et des ennemis de la nation. « 

Le nationalisme chrétien américain présente ainsi toutes les caractéristiques structurelles du fascisme, traduites dans un registre religieux : l’Amérique est présentée comme ayant sombré dans la décadence à cause du féminisme, de la laïcité, du multiculturalisme et du mondialisme. Sa renaissance nécessite une purification par la souveraineté chrétienne. [Fascisme américain ? par Alex Taek-Gwang Lee]

Le texte de 4350 mots de ATG Lee donne à voir la profondeur historique de l’actuel mouvement de la droite américaine trumpiste.

Dans un texte plus court et moins académique, ICE, l’État de droit et le totalitarisme1Ma traduction, Patrick Lennox2Ancien directeur du renseignement de la GRC retrace les conditions dans lesquelles en quatre mois « l’ICE a plus que doublé ses effectifs, passant de 10 000 à 22 000 agents », à coups de primes de 50 000$ à la signature, réduisant la formation à 47 jours seulement. « Sous l’administration Trump, [ICE] assume rapidement le rôle d’une police secrète chargée d’éradiquer l’opposition intérieure. C’est une caractéristique saillante de tout régime totalitaire. »

La fonction première des forces de l’ordre est de préserver et de protéger la vie. La protection des droits et des libertés, le maintien de l’ordre public, les enquêtes et la dissuasion criminelle dans le but de faire respecter l’état de droit sont au cœur de la fonction des forces de l’ordre dans une société libre et démocratique.

(…) Le principe de l’indépendance de la police est au cœur de l’État de droit. Si les citoyens croient qu’ils sont pris pour cible par la police en raison d’orientations politiques, le principe de l’indépendance de la police s’effondre, tout comme l’État de droit. [ICE, l’État de droit et le totalitarisme]

En conclusion de son article du 16 janvier Lennox décrit les six (6) caractéristiques d’un régime totalitaire. L’administration Trump les présente toutes.

Moins de dix jours plus tard, le 25 janvier, le même Lennox publiait (ma traduction) Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?

« C’est de la tyrannie », a déclaré le procureur général du Minnesota à la journaliste du New York Times Lydia Polgreen. « Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Nous sommes tous choqués. Personne n’aurait jamais pensé que l’Amérique en arriverait là. Nous n’avons plus besoin de spéculer sur ce à quoi ressemble le fascisme américain. Il est juste à notre porte.3Voir : https://www.nytimes.com/2026/01/19/opinion/trump-minneapolis-ice.html

Le Canada est-il prêt ?
Quand on y pense, la tyrannie est également à nos portes au Canada. L’État du Minnesota partage une frontière de 880 km avec le Manitoba et l’Ontario.

Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?

Dans un article publié par la revue Wired : Pourquoi le Minnesota ne peut pas faire plus pour mettre fin à l’ICE, Garrett M. Graff rappelle les contraintes et les utilisations passées de l’armée et des forces fédérales américaines contre la volonté des États.

« LES ÉTATS-UNIS N’ONT JAMAIS connu dans leur histoire moderne un moment comparable à l’occupation fédérale de Minneapolis. « 


Dans son texte You’re Not a Progressive. You’re a Constitutionalist (ma traduction : Vous n’êtes pas un progressiste. Vous êtes un constitutionnaliste.) Christopher Armitage fait lui aussi référence à l’origine de la nation américaine, mais en rappelant que les « fondateurs » ont inscrits dans la constitution le devoir de se débarrasser des tyrans.


Les derniers articles traduits cette semaine, du 19 au 25 janvier

La « palantirisation » de l’armée britannique est un désastre pour la sécurité nationaleCadwalladr, Carole sur son How to Survive the Broligarchy
L’Internet post-américainDoctorow, Cory sur son pluralistic.net
La légitimité et le problème de l’État administratifThomas, Dane dans Law & Social Inquiry
Les militaires envisagent une réponse canadienne à une invasion américaine hypothétiqueFife, Robert dans le Globe and Mail
La gauche a besoin de bureaucratesResnikoff, Ned  dans Dissent Magazine
Les illusions de MAGA sur l’influence économiqueKrugman, Paul sur son Substack
L’Amérique brandit le drapeau blanc dans la nouvelle guerre froideWallace-Wells, David dans le New York Times
Le syndrome d’épuisement de TrumpParker, Ashley dans The Atlantic
La crise de la reproduction sociale et les soins thérapeutiques auto-administrésSalmenniemi, Suvi dans The Sociological Review
Pourquoi votre courriel destiné à votre collègue pourrait transiter par les États-Unis avant d’arriver à destinationHolland, Byron dans le Globe and Mail
Quand le Roi Soleil se rend à DavosIgniatieff, Michael sur Substack
Davos a marqué le début de la fin pour TrumpRothkopf, David sur Substack
23 janvier 2026 – Chine Curry, Andrew sur Substack
À gauche comme à droite, les habitants du Minnesota cherchent une issue au chaosFriesen, Joe dans le Globe and Mail
Fascisme américain ?Taek-Gwang Lee, Alex sur Substack
Vous n’êtes pas un progressiste. Vous êtes un constitutionnaliste.Armitage, Christopher sur Substack
Chapitre 10 : Les autocrates unisHartmann, Thom sur Substack
Les petits (mais indéniables) plaisirs de cultiver l’ingouvernabilité comme une habitudeDoctorow, Cory sur son pluralistic.net
ICE, l’État de droit et le totalitarismeLennox, Patrick sur Substack
Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?Lennox, Patrick sur Substack
La doctrine CarneyWells, Paul sur Substack
Poilievre répond à CarneyWells, Paul sur Substack
Trois autres discoursWells, Paul sur Substack

Notes

la guerre intérieure

En lisant cet article (War Machines and Public PowerMachines de guerre et pouvoir public, ma traduction) de Alex Taek-Gwang Lee1Professeur de philosophie et d’études culturelles, à Kyung Hee University ça m’a fait penser à l’article de W. Streeck… à propos d’une théorie de Engel sur les moyens de destruction qui évoluent en parallèle et en opposition aux moyens de production… Coïncidence, il y a cinq ans aujourd’hui, le 18 janvier 2021, dans la partie « histoire profonde » d’un long billet intitulé Pour boucler 2020, je référais à l’article de Streeck, Engels’s Second Theory — Technology, Warfare and the Growth of the State, publié quelques mois auparavant dans le numéro 123 de New Left Review. J’ai fait remarquer cet article à l’auteur ATG Lee, qui m’a remercié car il ne le connaissait pas. J’ai décidé de traduire cet article, pour mieux le relire : La deuxième théorie d’Engels – Technologie, guerre et croissance de l’État.

Vers la fin du texte de Streeck :

nous assistons actuellement à une nouvelle transformation radicale grâce aux nouvelles forces de destruction microélectroniques, qui permettent d’espionner sans limite les adversaires réels et potentiels et, grâce à l’utilisation de drones, de les éliminer individuellement. L’organisation sociale de ce travail d’extermination correspond à la reprivatisation d’une grande partie de la guerre : l’externalisation des missions mortelles à des entreprises privées, qui maîtrisent et développent désormais les nouvelles technologies de manière plus efficace et plus rentable ; et le remplacement des citoyens-soldats conscrits de la modernité européenne et américaine par des services spéciaux professionnalisés – le remplacement, si vous voulez, de l’armée permanente par une milice flexible et ajustable composée de marchands de haute technologie et de mercenaires de la mort.

Une situation qui « dispense largement les régimes de la nécessité de mobiliser le consentement de la population pour des opérations militaires lointaines : personne n’est contraint de participer, de risquer sa vie pour son État ». « Les drones Tesla contre les drones Huawei, un bataille diffusée comme un divertissement. » C’est ce qu’on pouvait prévoir, imaginer en 2020… mais les brutes embauchées par les services ICE et des Border Patrols américains sont bien là, sur un terrain préparé par une longue diatribe contre l’immigration qui a donné lieu à des batailles pour plus d’équité raciale, particulièrement vivantes dans un État comme le Minnesota. Mais en même temps, on n’est pas si loin de ce que décrit Streeck : les nouvelles recrues de ICE sont les membres d’une armée quasi-privée levée par le bureau du président américain. Et pendant que les Américains regardent à la télé ce qui se passe à Minneapolis… Palantir, les GAFAMs et les fabricants d’armes s’en mettent plein les poches.

L’article de ATG Lee, se veut un commentaire sur un séminaire de Deleuze « Appareils d’État et machines de guerre ».2Transcription (et enregistrement audio) du cours de Gilles Deleuze donné le 6 novembre 1979 à Vincennes. Que je n’ai pas encore lu.

Même lorsque l’ennemi est étranger, les opérations décisives de la guerre sont dirigées vers l’intérieur. La guerre réorganise la vie sociale par des mesures exceptionnelles qui fracturent la population, créant des divisions entre les vies gouvernables et les vies sacrifiables, entre les sujets loyaux et les sujets suspects. Le « front » traverse ainsi la société elle-même. C’est pourquoi toute guerre est structurellement une guerre civile: pas nécessairement une guerre entre factions qui s’affrontent ouvertement, mais une guerre dans laquelle le pouvoir public de l’État s’affirme contre le corps social, le remodelant par la coercition.

Machines de guerre et pouvoir public, ATG Lee

Le discours guerrier et les initiatives militaires de T. se font en parallèle à une répression et des manoeuvres provocatrices à l’intérieur du pays, particulièrement dans les Etats qui lui sont critiques… comme le Minnesota. Une armée quasi-privée, achetée 75 millards US$ sur quatre ans, aux frais de l’État américain (sous la contrainte d’un blocus budgétaire et de l’arrêt des services publics ? Non car le blocage budgétaire avec arrêt des services publics pendant 43 jours s’est conclut en novembre 2025). À cela s’ajoutent 65 milliards US$ sur quatre ans pour le Customs and Border Protection (CBP).

Le coût de 170 milliards de dollars lié à l’application des lois sur l’immigration éclipse les autres dépenses liées à l’application des lois au niveau fédéral, étatique et local. Il est supérieur aux dépenses annuelles consacrées à la police par les gouvernements des 50 États et du district de Columbia réunis. (…)

Le programme de financement de juillet 2025 alloue des sommes colossales aux expulsions tout en négligeant les processus nécessaires à un système d’immigration équitable et viable, tels que les juges chargés de l’immigration qui veillent à ce que les citoyens ou les immigrants ne soient pas expulsés à tort. Il en résultera un système déséquilibré, axé uniquement sur la répression.

Big Budget Act Creates a “Deportation-Industrial Complex” , Brennan Center for Justice

Je devrais sans doute lire le séminaire de Deleuze pour comprendre les subtilités du texte de ATG Lee.

Notes

  • 1
    Professeur de philosophie et d’études culturelles, à Kyung Hee University
  • 2
    Transcription (et enregistrement audio) du cours de Gilles Deleuze donné le 6 novembre 1979 à Vincennes. Que je n’ai pas encore lu.

ce qui se passe à Minneapolis

« She’s one of the most effective grassroots activists I’ve ever met. She introduced me to a handful of the 13,000 trained legal observers operating in the Twin Cities, people embedded in networks of up to 1,000 volunteers who respond to ICE reports within minutes. » [C’est l’une des militantes locales les plus efficaces que j’ai jamais rencontrées. Elle m’a présenté quelques-uns des 13 000 observateurs juridiques formés qui opèrent dans les villes jumelles, des personnes intégrées dans des réseaux comptant jusqu’à 1 000 bénévoles qui réagissent aux rapports de l’ICE en quelques minutes.]

My First 72 Hours in Minneapolis… Chris Armitage

En terminant, le livre Prisms Of The People je me demande jusqu’à quel point ces leçons et savoirs s’appliqueraient à une société comme le Québec. Oui, certainement nous avons des minorités opprimées, qu’elles soient de couleur, d’origine ethnique ou de langue, mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas ici la fluidité de la société américaine, le déplacement d’un État à l’autre ou la présence si importante de l’immigration.

Ce qui me chicote le plus, suite à cette lecture, c’est ce que je perçois comme une différence entre une société Anglo protestante et une société de culture catholique, française, québécoise, à savoir l’importance accordée au volontariat, à l’action volontaire dans les organisations sociales, une question qui est associée aussi dans le contexte américain à l’importante présence religieuse souvent étroitement impliquée dans les organisations sociales, locales et nationales. Une question qu’il faut relier à l’affirmation identitaire du laïcisme de la société québécoise.

Oui, l’emprise de la religion a été forte au Québec, plus forte, sans doute que dans le monde anglo-saxon à la même époque. L’influence religieuse catholique était sans doute renforcée par la situation doublement minoritaire de la province dans un monde anglophone et protestant. Le centralisme, caractéristique des institutions catholiques soumises au magistère de Rome par un réseau d’évêchés et de paroisses, devait faciliter les négociations avec l’État de l’époque pour le financement des services d’éducation et de santé. Mais je ne veux pas donner une image monolithique de la religion catholique, de sa présence dominante dans la culture du Canada-français. Si les paroisses étaient liées et soumises aux archevêques, les communautés religieuses, dont dépendaient les institutions de santé, sociales et éducatives de l’époque, étaient reconnues par Rome directement et bénéficiaient d’une certaine autonomie.

Le travail social, le travail se soins, le travail éducatif étaient généralement accompli par des religieuses et des religieux qui devaient porter la bure pour se réaliser professionnellement. Autrement dit une jeune fille qui voulait faire du travail social ou devenir infirmière devait joindre une communauté.

L’action sociale en milieu historiquement catholique vise à responsabiliser l’État, la collectivité, afin que celle-ci soit plus égalitaire, offre des services publics (ou communautaires) accessibles ou gratuits. Alors que l’action sociale en milieu historiquement protestant valorise l’engagement personnel, le bénévolat comme manifestation de sa foi, de ses valeurs. Le recours ou la pression pour une responsabilité publique y est moins prononcé…1quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.

J’ai souvent eu l’impression, au cours de ma carrière d’organisateur communautaire, que les Québécois se mobilisaient plus facilement pour faire reconnaître un besoin, dénoncer une injustice, afin que des lois, des services viennent répondre à ce besoin. Après quoi, chacun rentre chez soi pour retourner à ses affaires. On laisse la suite aux professionnels et aux « permanents » des organisations embauchés grâce au financement public (ou philanthropique) obtenu par l’action collective. Alors que dans les société d’obédience ou de culture protestante le recours aux professionnels et salariés est pondéré, relativisé par une certaine méfiance à l’égard de l’État et une place plus grande accordée à l’engagement personnel et au volontariat.

Avec la disparition des communautés religieuses et la réduction drastique des structures et oeuvres paroissiales catholiques dans une société comme le Québec, les professionnels de la charité ont fait place aux personnels des institutions publiques et communautaires. Mais les solidarités et réseaux d’entraide locaux animés par les communautés religieuses et les paroisses, assistés des bénévoles et paroissiens, au nom de valeurs partagées, se sont réduits comme peau de chagrin.

Est-il possible de faire renaître de telles solidarités, sans ramener la religion ? Peut-on imaginer une philosophie, une communauté de partage et de responsabilité commune qui soit adaptée à la société laïque actuelle ? Dans les initiatives décrites par Han dans son livre Prisms mais aussi son dernier livre Undivided, les communautés religieuses sont présentes de façon importante. Suffisamment importantes pour que, par exemple, les dénonciations du recul des droits à l’avortement (au moment de la décision de la cour suprême américaine) soient faites au niveau des organisations locales et non à l’échelle de la coalition large, multi-raciale, multi-classes construite sur le long terme.

Je crois qu’on peut voir l’effet de la formation des leaders (telle que décrite par Han dans ses deux livres) dans les organisations sociales et mouvements, notamment au Minnesota, dans l’auto-restriction dont font preuve les populations en contexte de provocation et de violence infligés par l’ICE et certaines polices fédérales à Minneapolis actuellement. Le caractère pacifique des manifestations populaires semble sacré. C’est un message souvent porté par le discours religieux que le refus de répondre à la violence par la violence. Comment se fait-il que dans un pays où le nombre d’armes possédées par les citoyens est aussi élevé, il n’y ait pas eu de dérapage encore ? Peut-être est-ce ce que cherchent les forces « de l’ordre » qui s’activent actuellement à semer le désordre : provoquer une réponse violente qui justifierait une riposte encore plus musclée du pouvoir central… Et sans doute les citoyens et citoyennes de Minneapolis le savent…

Les stratégies de développement du pouvoir populaire décrites dans le livre Prisms passent pas la formation de leaders autonomes, capables eux-mêmes d’initiatives et d’ajustements dans des situations inédites. Comment ce pouvoir des minorités opprimées, habituellement exclues de la table des décideurs, a pu se construire à travers les gains, mais aussi, surtout, les défaites dont on tirait les leçons parce que la société qu’on souhaite construire ne se gagnera pas d’une seule bataille, d’un seul amendement ou d’une seule loi adoptée suite à une mobilisation monstre…

Ce que ces stratégies formatrices cherchent à faire, c’est de développer les liens, les solidarités et l’ouverture aux autres, à travers les luttes pour plus d’équité, de justice mais aussi les activités d’entraide, de réflexion, de formation. Ce que Han et ses collègues ont pu entrevoir et démontrer par leur enquête dans six États américains, auprès de dizaines de militants, professionnels et membres d’organisations sociales, Han a voulu l’approfondir dans sa recherche suivante : Undivided2dont je n’ai pas encore terminé la lecture, où elle s’est attachée à une seule organisation, qui a développé un programme de formation, justement intitulé Undivided. Là encore l’initiative a ses racines dans une église protestante.

Mais comme elle le reconnaissait à la fin de Prisms, les initiatives décrites ne sont pas facilement reproductibles. Elles ne résultent pas d’un programme qu’on pourrait répliquer facilement. Les leaders interviewés, identifiés, ne sont pas simplement « produits » par des formations ponctuelles, ou même plus intenses… ils et elles ont été accompagnés, soignés, soutenus, mais ils-elles étaient là, issus de leurs histoires personnelles et collectives. Des leaders en qui on a encouragé le développement de capacités de réflexion et d’orientation, de partage et d’apprentissage. Ces leaders construisent des communautés. Des villages, comme disait si bien The Minority Report, dans Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois.

Des communautés d’appartenance, c’est ce que représentaient les paroisses et communautés religieuses d’antan. Aujourd’hui, nos carrières, nos engagements sont circonstanciés, limités, pour protéger nos vies privées, notre confort. Il me semble que l’engagement le plus similaire à celui promu par les religieux dans ces églises protestantes, c’est celui pour le Parti. Où une articulation forte des valeurs, des idées et des actions est possible. Mais la différence entre ces églises locales et le Parti, c’est l’humilité, l’ancrage dans une communauté réelle, locale, limitée plutôt que dans un Parti qui souhaite agir à l’échelle macroscopique.

J’ai été, jadis, engagé pendant dix ans dans une organisation marxiste-léniniste qui aspirait à devenir LE parti de la classe ouvrière… j’ai connu la puissance d’une organisation disciplinée qui partageait une même vision… mais cette vision et cette discipline n’ont pu résister à la montée des nouveaux mouvements sociaux et l’effet centrifuge des luttes identitaires et sectorielles. Au moment de la dissolution de notre organisations les militants et militantes disaient vouloir s’investir dans ces divers mouvements (culture, jeunesses, femmes, autochtones, environnement, orientation sexuelle…) quitte à se regrouper de manière stratégique, quand la conjoncture l’exigerait. Mais l’unité des forces populaires n’est pas quelque chose qui s’improvise au gré des opportunités tactiques.

J’ai l’impression qu’il nous manque une « bible », un texte commun, assemblant une sagesse éprouvée, capable de stimuler la réflexion dans les moments de doute et de reculs stratégiques. Un message qui dépasse les intérêts personnels et corporatistes pour viser l’intérêt à long terme, sur plusieurs générations, des hommes et des femmes mais aussi de notre maison commune que nous partageons avec les multiples autres formes de vie qui nous ont précédé comme espèce et nous accompagnent aujourd’hui. Une vision suffisamment large et généreuse pour inspirer en retour des engagements forts et persistants vers plus de justice, plus de solidarité, plus de paix. Non pas un plan ni une stratégie pour des gains à court terme, plutôt des récits qui nourrissent une conception des rapports humains qui soit compatible avec un équilibre à retrouver entre les habitants de la terre.


Sur le sujet en titre… ce billet de Paul Krugman du 15 janvier que j’ai traduit : Le creuset de Minneapolis. Je repique de son billet son « coda musical » :


P.S. Un article dans The Newyorker porte essentiellement sur le livre Undivided de H. Han : The Megachurch That Tried to Confront Racim.

Notes

  • 1
    quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.
  • 2
    dont je n’ai pas encore terminé la lecture

lectures de janvier

organisation communautaire et organisation syndicale

J’ai pris plaisir à lire ce dramatique compte-rendu (Travail préparatoire) d’une lutte pour la syndicalisation dans le monde universitaire par Alyssa Battistoni, sur N+1 (ma traduction). Un article que j’ai tellement apprécié que j’ai acheté le dernier livre de l’auteure (devenue entretemps professeure) : Free Gifts, Capitalism and the Politics of Nature.

J’ai trouvé intéressant de lire cet article (Travail préparatoire) en parallèle avec le livre de Hahrie Han (et al.) Prisms of the People: Power & Organizing in Twenty-First-Century America qui propose une ambitieuse analyse des mécanismes de transfert de pouvoir dans les luttes menées par différentes organisations communautaires (et organisatrices-organisateurs) dans six états américains. Une étude fascinante à la fois pour les leaders qu’elle présente, les stratégies qu’ils ont déployé à long terme, et pour la méthodologie que les chercheurs ont mis en oeuvre pour saisir ce qu’il est difficile de mesurer : le pouvoir.

J’avais déjà remarqué Hahrie Han avec son livre How Organizations Develop Activists: Civic Associations and Leadership in the 21st Century, que je m’apprêtais à lire… quand j’ai remarqué qu’il datait de 2014. Alors j’ai préféré lire celui de 2021 (Prisms), écrit après la première arrivée de Trump au pouvoir. Incidemment, une des organisations (ISAIAH) et un des États (Minnesota) analysés par les auteurs impliquent le candidat à la vice-présidence (Tim Waltz) qui vient d’annoncer (article La Presse) qu’il ne briguera pas de troisième mandat afin de se consacrer à la défense de ce qu’on peut considérer comme son héritage en terme de politiques progressistes, suivant cet article relatant les gains réalisés Our Power is Organized People :

En 2023, le « Minnesota Miracle » a permis aux familles du Minnesota de bénéficier de l’un des filets de sécurité sociale les plus solides du pays, grâce à une série de mesures ambitieuses adoptées pendant le mandat de Tim Walz en tant que gouverneur.

Cet article fut co-écrit par Hahrie Han à l’automne 2024. J’en propose une traduction : Notre pouvoir c’est le peuple organisé.

Ça me convainc de poursuivre ma lecture de Prisms… Est-ce que la fraude, dénoncée par les Démocrates et les Républicains, mais instrumentalisée par ces derniers, a été induite ou facilitée par des politiques plus « généreuses » ? Le fait que les personnes arrêtées soient membres de la communauté Somalienne locale servira certainement aux visées réactionnaires trumpistes.

Ajouté le 8 janvier : j’ai écrit cet article avant de connaître la tragédie qui se passait au même moment à Minneapolis, à savoir le meurtre par un agent ICE de Renee Nicole Good)

Pour ce qui est de la comparaison entre organisation syndicale et organisation communautaire, je ne suis pas sûr de pouvoir aller bien loin, tellement les conditions d’organisation syndicale auprès des graduate students dans le monde universitaire sont différentes des conditions dans le monde du travail « ordinaire ». Mais je dis ça, et la dimension passagère du statut étudiant ne me semble plus si différente des conditions dans beaucoup de secteurs : emplois précaires (entrepôts Amazon, commerces fast-food), avec des conditions si affreuses que les taux de roulement approchent ceux du monde étudiant !

J’aimerais bien pousser un peu plus loin la réflexion amorcée dans une discussion dans un groupe Passerelles (En commun – soutien et développement) – de savoirs et d’actions – où je notais :

J’ai bien aimé la page sur l’Enquête conscientisante et ses références à l’éducation populaire. Le retour à l’enquête de Marx… oui mais John Dewey aussi aurait pu être inspirant. Mais le contexte syndical…

Entre la position syndicale de négociation sur un terrain délimité par le travail produit, l’activité rémunérée et la position du « public » (celle de Dewey) qui peut évaluer le produit, définir ses attentes, ses besoins… Et l’action militante, communautaire ou civique, souvent liée, ancrée dans un territoire, à une communauté, cette dernière action se situe à mi-chemin entre le public et le syndicat.


Quantophrénie : (Péjoratif) Tendance excessive à appliquer des méthodes mathématiques pour analyser les phénomènes sociaux et humains, souvent perçue comme une pathologie intellectuelle.

Je retiens ce mot d’une étude française Une analyse institutionnelle du lien inégalité-environnement : Quelles politiques sociales et industrielles pour une transition juste ? qui me semble (TL;DR) bien construite sur un sujet d’importance : comment les politiques sociales peuvent-elles être transformées sans échapper ni la justice sociale, ni l’économie, ni l’écologie.

Un mot qui s’applique très bien à cet autre article Heterogeneity and global climate action, qui analyse les différences de politiques entre les pays, avec des formules mathématiques de haut vol ! Pourtant j’avais bien apprécié le premier auteur de ce dernier article (Giorgos Galanis) dans son L’humanité a besoin d’un contrôle démocratique de l’IA.


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P.S. J’oubliais l’IA !

Ce livre, suggéré par Bruno Dubuc, sur son blogue, et que j’ai dévoré en quelques jours.

L’IA et après ?, de Jean-Michel Truong. Une puissante synthèse de l’évolution des théories de l’IA, en parallèle d’une compréhension qui se développait du fonctionnement du cerveau, des neurones biologiques associées. Passage d’une théorie évolutionniste portée par les pionniers (Turing, von Neumann, Barricelli) à l’approche cognitiviste des systèmes experts puis à la voie connexionniste aujourd’hui dominante. Selon Truong nous assistons à la résurgence de la théorie évolutionniste qui pousserait infiniment plus loin les premiers essais de « biologie synthétique » de Barricelli.

Si j’ai bien suivi et accepté le récit et les trois voies de conception et développement de l’IA, je décroche un peu quand il fait la promotion de laisser les êtres synthétiques-vivants se reproduire librement, créer…

Contrairement aux approches cognitivistes et connexionnistes, l’approche évolutionniste met en œuvre une méthode d’apprentissage dynamique de conduites adaptées dans des situations totalement nouvelles.

Le risque de dérive d’organismes évolutifs s’éloignant des valeurs ou des intentions initiales de leurs concepteurs est sans doute l’obstacle principal à la généralisation du paradigme évolutionniste.

Truong, Jean-Michel. L’IA, et après ?: Imiter la raison, former un cerveau, laisser germer la vie (p. 218, et 224).

Malgré le risque de dérive, Truong rêve quand même…

L’évolution artificielle nous invite à imaginer une nouvelle forme de relation avec les machines, dans laquelle nous serions davantage Déméter que Zeus : plutôt que de contrôler chaque détail de leur développement, nous pourrions guider et encadrer l’évolution des systèmes, un peu comme nous le faisons avec les écosystèmes naturels ou les cultures biologiques.

Je ne sais pas pour les cultures biologiques mais pour les écosystèmes naturels, on ne guide pas très souvent dans le bon sens…

Les impératifs économiques et les stratégies géopolitiques déterminent trop souvent les limites et orientations de nos encadrement (et notre compréhension) des systèmes naturels. « Imaginer une autre forme de relation avec les machines » exigerait d’abord d’en avoir un plus grand contrôle et d’être moins soumis aux fins et rythmes imposés par les actuels propriétaires de ces machines, dans la forme de relation actuelle.