Le Conseil norvégien des consommateurs (Forbrukerrådet) publiait récemment une courte (et drôle) vidéo sur l’emmerdification (enshittification), ainsi qu’un rapport élaboré (100 pages) Breaking free – pathways to a fair technological future : pdf version anglaise.
Nous soutenons donc que l’influence des géants de la technologie sur la création de valeur et les environnements informationnels des médias d’information nécessite des analyses des processus de captation qui doivent aller au-delà d’une simple focalisation sur les influences potentielles de la propriété et du financement. (…) C’est plutôt l’espace de communication entre et autour de tous les acteurs participant à la sphère publique qui est soumis à la logique des géants de la technologie. (…)
Ce concept [capture de l’environnement médiatique] implique en outre que les politiques médiatiques progressistes doivent aller au-delà de la simple prise en compte des acteurs individuels de la sphère publique. (…) En ce sens, la mainmise sur l’environnement médiatique renforce les appels en faveur d’un « socialisme des plateformes », d’un « coopérativisme des plateformes » ou d’un « Internet de service public ».
Déconstruire…
Une question pour la recherche future est donc de savoir quelles conséquences la monopolisation intellectuelle dans l’industrie des médias élargie a sur la constitution démocratique de la sphère publique et quelles implications ont ici les différents équivalents fonctionnels et pratiques identifiés de la propriété privée capitaliste (dans les médias). En outre, la recherche sur les effets d’un contrepoids ou de la mise à l’échelle de plateformes de service public sous propriété publique ou coopérative devrait être intensifiée.
Propriété médiatique…
Infrastructures post-croissance
Une référence de The Syllabus, Toward post-growth infrastructure: Features, logics, strategies par Elisa Schramm et Federico Savini (Vers des infrastructures post-croissance : caractéristiques, logiques, stratégies – 11 200 mots) développe trois stratégies : d’appropriation, de reconstruction et de maintenance (entretien, gestion) des infrastructures qui seront nécessaires dans une société post-croissance plus sobre. Ces infrastructures post-croissance sont définies par trois caractéristiques : elles répondent à des besoins situés, limitent la consommation matérielle et permettent des formes de résistance à l’emprise capitaliste. En identifiant trois mécanismes clés par lesquels l’infrastructure façonne les pratiques sociales (la coercition, la séduction et la suggestibilité) les auteurs suggèrent que les infrastructures post-croissances devront aussi faire jouer de tels mécanismes.
Je retiens l’importance de favoriser l’interaction entre les partenaires et acteurs de la post-croissance, qui sont encore en minorité et qui ont besoin de ces moments pour renforcer les résistances aux pressions capitalistes et encourager, faire connaître les initiatives de réappropriation, de réorientation ou de maintenance d’infrastructures post-croissance. Un discours universitaire bardé de références (111) mais qui a le mérite de débusquer les conceptions superficielles ou idéalistes de l’infrastructure nécessaire à la vie commune. Les infrastructures ne sont pas simplement des machines qu’il s’agit de démenteler ou d’en réduire le débit… ce sont des rapports sociaux, des pratiques sociales. Un texte promouvant de nouveaux objets de recherche. Ça m’a rappelé la mésoéconomie comme méthodologie d’approche de situations concrètes, régionales ou locales, mobilisant entreprises, réseaux, écologies et communautés.
Conquérir les infrastructures en place en tenant compte des habitudes, de l’esthétique ambiante tout en sachant contenir, contrer les efforts de privatisation et de récupération du capital à l’endroit des nouvelles infrastructures. Un texte qui pourrait nous inspirer dans nos efforts de développement d’alternatives aux médias sociaux capitalistes.
Incidemment, je me demandais ce que signifait ce titre de la revue qui publiait ce texte : Environment and Planning F. En fait il s’agit de la 6e revue « Environment and Planning », portant sur la philosophie, les modèles, méthodes et pratiques les autres (de A à E) portant sur Économie et espace, Urbanisme, Politique, Société, Nature et espace…
Entreprises écervelées
Howard Yu (One Inch Ahead) : « Lorsque la technologie déçoit, lorsque les gains d’efficacité promis ne se concrétisent pas, lorsque la fidélité des clients s’évapore, et lorsqu’il ne reste plus personne sur le terrain qui comprenne réellement l’activité, Wall Street ne sauvera pas ces entreprises. [Elles] périssent à cause de la disruption de l’IA parce que leurs dirigeants ont déjà perdu la tête, oubliant que les affaires ont toujours été(…) fondamentalement humaine. » Comment les entreprises perdent la tête — De Circuit City aux licenciements liés à l’IA en 2026.
Yu donne des exemples éclairants de décisions (ou absence de décision) qui signent la faillite d’entreprises parce qu’elles ne voyaient pas plus loin que les résultats boursiers du prochain trimestre… On se précipite pour « ne pas être le dernier »…
Le décès du grand philosophe m’a ramené en mémoire l’intense travail réalisé au cours de l’été 2025 que j’ai tenté de résumer en août de la même année dans Chroniques habermassiennes. Pour sauter par dessus la liste pêle-mêle des articles lus : Que conclure ?
La parution de ses deux tomes sur la Théorie de l’agir communicationnel, en 1987, a été pour moi, comme pour beaucoup d’étudiants de cette période, une ancre dans un monde ballotté depuis la (quasi)disparition de l’orthodoxie marxiste [ou la victoire du néolibéralisme ?].
Trop de confiance dans la puissance de la raison et de l’argumentation, diront certains. Ou encore pas assez d’ancrage dans ce « monde vécu » dominé, « colonisé par les forces du pouvoir et de l’argent », qui existe en dehors des arènes communicationnelles, c’était un peu ma réserve, difficile à exprimer clairement après une seule lecture de sa Théorie de l’agir.
On pouvait encore en 2005 croire aux rêves émancipateurs des débuts d’Internet :
« Si l’utilisation de l’Internet s’étend aux groupes à revenus moyens, aux groupes à faibles revenus et aux femmes, elle pourrait encore offrir une réelle opportunité pour une plus grande participation, une communication démocratique et une véritable revitalisation de la sphère publique. » Alinta Thornton dit cela, en 1996. [Citation tirée de Chroniques habermassiennes]
Entre 1991 et 2005 j’ai été mobilisé autour-sur la question de l’économie sociale et l’expérimentation de formules de soutien public à cette frange essentielle de l’économie, surtout dans une période de crise et de chômage élevé prolongé… Une période où l’intervention publique dans l’économie est freinée par le recul de la taxation ( en conformité avec le dogme néolibéral) et les résistances aux bureaucraties développées à la faveur de la croissance rapide de l’après-guerre. Économie sociale, autonomie communautaire c’était d’abord d’autres manières de répondre aux besoins que par la construction d’édifices coûteux, rigides, autoritaires et arbitraires parce que peu sensibles à l’évolution des besoins de leurs clientèles.
Trouver moyen que se parlent les différents acteurs, qu’ils soient institutionnels, communautaires, commerciaux, familiaux… était toujours à l’ordre du jour.
En 2005 — 2008, j’étais moi-aussi promoteur d’une telle conception horizontale de l’Internet. À travers les forums et blogues installés pour le réseau des organisateurs (RQIIAC) communautaire dont j’étais le webmestre. Mais la réponse était toujours plutôt (très) timide. Contrairement à mon intuition qui me disait que les organisateurs et organisatrices qui sont des « animateurs, agents de liaison, passeurs » cela devrait les porter à « prendre le micro » ou à utiliser illico ces nouveaux cannaux de communication pour rallier, réunir les forces et intentions de la communauté ? Pour faciliter les échanges entre pairs et construire la société alternative ? Mais peine perdue, enfin jusqu’à ce qu’arrive FaceBook et Twitter, c’est à dire les téléphones intelligents et abordables.
Le concept d’espace public (ou de sphère publique, en anglais et allemand), qui avait lancé la carrière de Habermas, était encore au coeur de la vingtaine d’articlestraduits au cours de l’été 2025. Le point de vue du philosophe a évolué avec la nature des médias.
En 1962 Habermas était plutôt pessimiste (comme il l’avoue dans sa préface de 1992) devant la commercialisation des mass-médias, qui effaçait la dimension critique de l’espace public; en 1991, il était optimiste, devant le potentiel de communication critique ouvert par les médias numériques. En 2023, dans sa contribution Réflexions et hypothèses sur un nouveau changement structurel de l’espace public politique, il considère le danger des « fake news » : « aucun enfant ne pourrait grandir sans développer des symptômes cliniques ». [Chroniques…]
La vérité et l’accord sur les procédures de validation. Ou la confiance construite dans l’action, la complicité vécue… qui doivent s’articuler aux objectifs et procédures d’évaluation développés dans les espaces publics d’appartenance des sujets démocratiques. La transformation des auditeurs-spectateurs des anciens médias en « réactants » des nouveaux médias interactifs a donné naissance à un réseau, une culture d’influenceurs qui se sont développés hors les murs des institutions traditionnelles (universités et mass médias). Certains pour y revenir à titre de « blogueur invité » ou commentateur-maison.
Les critères de vérité se sont échappés. Le diable est aux vaches et dans les détails des nouveaux espaces semi-publics (Nancy Fraser) qui doivent tricoter-détricoter-retricoter leurs liens entre eux et avec les espaces publics institutionnels. Cela demande des efforts de transcription et de traduction de réalités qui sont peu comparables ni comptabilisables entre les mondes institutionnels-professionnels-bureaucratiques et les mondes vécus des clientèles-familles-communautés.
Les glaces de l’ancien système sont près de la débâcle. À moins que ce soit les plaques tectoniques qui s’excitent… le chambardement sera plus important si c’est le cas. Les politiques du laisser-faire et de renforcement monopolistique appliquées aux domaines numériques ont conduit à une situation oligopolistique (les sept magnifiques) où règne un petit nombre d’entreprises puissantes financièrement et politiquement. La machine financière des technologies numériques nourrit celle des campagnes politiques dont les élus continueront à laisser toute liberté aux géants de la tech. Incidemment je trouve cet article de 2021 qui résume bien les débats entourant la position de Habermas sur la question du contrôle de l’économie mondialisée : Reprendre le contrôle des marchés : Jürgen Habermas sur la colonisation de la politique par l’économie.
Les centaines de milliards qui sont investis dans la chasse à l’IA générique, ou l’IA de demain… ce sont des ressources qui devraient plutôt servir à développer le mix d’énergie-activités pour le monde plus sobre qui nous attend demain. Le laisser faire a permis l’accumulation de cette fortune entre les mains d’une poignée d’hommes alors que les responsabilités collectives s’enfonçaient dans la dette… il faut revenir à plus d’équilibre entre l’enrichissement individuel et le bien commun. Un plan de redressement vers l’équité pourrait comprendre une première phase d’engagement volontaire des possédants.
Un impôt sur la fortune, exceptionnel mais nécessaire pour affronter la transformation écologique et économique devenue inévitable.
Steve Hanley (Notre façon de concevoir l’énergie est irrationnelle. C’est un problème) me rapelle le rapport publié récemment par Ember concernant la comptabilité énergétique qui favorise le gaspillage, en valorisant de même façon les kilojoules bruts, qu’ils viennent du charbon ou d’un panneau solaire.
Le plus gros de l’énergie en provenance des fossiles (charbon, pétrole, gaz) part en fumée ou en chaleur inutilisable.
L’article de Hanley est assez court (2000 mots) et très pédagogique, mais si vous préféréz une version vidéo (12 minutes) sur le même sujet, dans un anglais clair et articulé :
glace lumineuse
Dans une même veine scientifique je me promet de lire cet article tiré de la dernière livraison hebdomadaire de la revue Science, que je viens de traduire Témoin de glace (2900 mots) qui tire de carottes glaciaires forées en Alaska des connaissances nouvelles sur une longue, la plus longue période interglaciaire.
Un article du G&M : Nous avons plus de contenu que jamais. Pourquoi n’arrivons-nous pas à y prêter attention ? (1700 mots) ma traduction, mais avec un lien-cadeau vers l’original) par un prof de philo de l’Université de Toronto. Il s’écoute un peu trop parler (se regarde écrire ?) mais quelques chiffres et sa réflexion de fond sont intéressants. Notamment sur la question de l’attention… que l’on mesure et triture sans trop savoir ce qu’elle est. [Une référence de Sebastien Provencher, blogueur de la première heure]
Dans le même ordre d’idées cet article de 2024, par Tim O’Reilly, Ilan Strauss et Mariana Mazzucato : Rentes algorithmiques d’attention (12 700 mots) développe le pouvoir des grandes plateformes qui monétisent notre attention. Une conscience qui amenait Daron Acemoglu et Simon Johnson à demander urgemment que la publicité numérique soit fortement taxée : 50% au delà des premiers 500M$ (The Urgent Need to Tax Digital Advertizing – pdf 8 pages). Ce qui représenterait beaucoup d’argent pour nos gouvernements appauvris quand les profits se chiffrent en centaines de milliards !
Ce même Acemoglu2lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de la chaire d’économie au MIT, réalisait une entrevue avec Michael J. Sandel3lauréat 2025 du Prix Berggruen pour la philosophie et la culture, est professeur de sciences politiques à l’université Harvard le 6 mars : Reprendre la démocratie aux mains du marché (5800 mots). La version originale sur Project Syndicate. L’entrevue d’une heure vingt sur YouTube :
Une discussion intéressante (suivant l’article, je n’ai pas écouté la vidéo) qui souligne la disparition de l’espace commun, de la culture commune au profit d’une liberté de consommer… Mais les perspectives concrètes visant à « reprendre aux capital-risqueurs de la Silicon Valley le pouvoir de décider à quoi sert la technologie » sont minces.
Sur ce thème des superpouvoirs accumulés par les « sept magnifiques » l’article de Jessica Burbank me semble plus prometteur (je ne l’ai pas encore lu mais je l’ai traduit) : Les syndicats du capital (4000 mots). Une référence de la lettre dominicale de Patrick Tanguay, Sentiers.
À propos de l’IA
Le même numéro de Sentiers cite un article qui identifie trois types de savoirs :
Kevin Kelly explore ici ce qu’il considère comme trois modes de cognition distincts (Three Modes of Cognition) qui, ensemble, pourraient constituer l’intelligence. Le premier, le raisonnement par la connaissance, est le domaine dans lequel les grands modèles linguistiques actuels excellent : cette « super-intelligence » qui découle de l’assimilation de tous les livres et messages jamais écrits, voilà ce qui constitue l’essentiel des grands modèles linguistiques d’aujourd’hui. Le deuxième, la perception du monde, relève de l’intelligence spatiale : une compréhension du comportement des objets dans l’espace physique, intégrant la gravité, la continuité et le bon sens concernant la réalité physique. Il s’agit ici de modèles du monde et de robotique, un domaine en plein essor. Le troisième, l’apprentissage continu, est la capacité à s’améliorer progressivement à partir de l’expérience quotidienne et des erreurs — ce que les humains font constamment, mais dont les IA actuelles sont totalement dépourvues. Hormis les systèmes de mémoire et l’utilisation des données utilisateur pour les phases ultérieures de l’entraînement des modèles, le concept d’apprentissage continu n’est pas encore vraiment mis en pratique. (ma traduction)
Ce qui peut mettre un peu de sourdine aux appels catastrophistes…
Mais ça n’empêchera pas beaucoup de prosélytes de l’IA de vouloir l’utiliser à toutes les sauces… y compris pour « renforcer la démocratie ». Utiliser les grands modèles de langage pour renforcer la démocratie (26 pages-pdf) fait le tour de telles initiatives pour conclure que
[L]e bilan est mitigé. En présence d’inégalités de fond en matière de pouvoir et de ressources, ainsi que de profonds désaccords moraux et politiques, nous ne devrions pas utiliser les LLM pour automatiser des composantes du processus démocratique qui n’ont pas de valeur instrumentale, ni être tentés de supplanter les procédures décisionnelles équitables et transparentes qui sont pratiquement nécessaires pour concilier des intérêts et des valeurs concurrents.
Les auteurs Seth Lazar et Lorenzo Manuali ajoutent cependant que l’IA peut être utile aux « commettants » afin de mieux suivre et demander des comptes à leurs représentants.
Dans L’Écosse montre la voie vers une nouvelle économie (956 mots), Neil Mclnroy nous précente une nouvelle loi récemment adoptée par le parlement écossais, la Community Wealth Building Act. Des outils pour soutenir le développement économique communautaire qui pourraient nous inspirer ici, non ? [en provenance de la lettre Substack de Project-Syndicate, tout comme l’entrevue de Acemoglu]
Une vidéo de sept minutes avec ce McInroy, avec un bel accent écossais !
Bon dimanche !
Notes
1
Incidemment plusieurs articles sont en accès libre ↩︎
2
lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de la chaire d’économie au MIT ↩︎
3
lauréat 2025 du Prix Berggruen pour la philosophie et la culture, est professeur de sciences politiques à l’université Harvard ↩︎
Depuis quelques années Statistique Canada rassemble des données sur un Carrefour de la qualité de vie autour d’un Cadre pour la qualité de la vie illustré ainsi :
Sans avoir fait le tour de cette mine d’information, j’ai tout de même jeté un coup d’oeil sur certains tableaux, dont celui de La satisfaction à l’égard de la vie selon le genre et la province. À la question « Sur une échelle de 0 à 10, où 0 correspond à “Très insatisfait” et 10 à “Très satisfait”, quel sentiment éprouvez-vous présentement par rapport à votre vie en général? » 46,1% des Canadiens ont répondu 8,9 ou 10 alors que 57,3% des Québécois ont montré un tel niveau de satisfaction. L’Alberta, avec 38,1% s’avère la province la moins satisfaite.
Des résultats similaires sur la question du « sens de la vie ». À la question « Sur une échelle de 0 à 10, où 0 correspond à “Pas du tout” et 10 à “Entièrement”, dans quelle mesure pensez-vous que les choses que vous faites dans votre vie sont utiles? » 55,7% des Canadiens répondent 8,9 ou 10 alors que les Québecois sont à 63,7%. Avec l’Île-du-Prince-Édouard (64,1%) et le Nouveau-Brunswick (63%) ils montrent les plus hauts scores. Encore là, l’Alberta est au plus bas, avec 49,7% suivie de l’Ontario à 52,3%.
Le tableau Confiance à l’égard des institutions, selon le genre et la province présente les réponses à la question : « Sur une échelle de 1 à 5 où 1 signifie “Aucune confiance” et 5 signifie “Une grande confiance”, dans quelle mesure faites-vous confiance aux institutions suivantes (le service de police, le système judiciaire et les tribunaux, le système scolaire, le Parlement fédéral, les médias canadiens) ? ». J’ai extrait du tableau général les % de réponses cotées 4 ou 5 pour quelques provinces et le Canada. Là encore le Québec se démarque avec un plus haut niveau de confiance envers les institutions, et l’Alberta un plus bas.
Si les Québécois sont un peu plus portés que les Canadiens à être « jamais trop prudents dans nos relations avec les gens », cela ne se reflète pas sur la confiance qu’ils démontrent à l’égard de gens d’autres langues ou religion.
Je vous laisse plonger vous-même dans les données présentées. Voir la liste des tableaux (« Annexe B ») à la fin de cette page.
On pourra se reparler, pour tenter de répondre à deux questions : Pourquoi les Québecois sont-ils (semblent-ils) plus heureux, plus confiants sur beaucoup de critères ? Est-ce que c’est important ? Cela a-t-il des conséquences sur la santé ? sur les comportements ?
P.S. J’ai voulu expérimenter « Claude », le compétiteur de ChatGPT, en lui posant la question… Voici la réponse qu’il m’a donnée. C’est pas mal ce que j’aurais dit 😉
Je ne sais plus qui a dit ça, mais c’est probablement encore plus vrai à l’ère de l’IA. Le dernier AI Ethics Brief en parle. Incidemment, cette lettre du Montreal AI Ethics Institute n’est publiée qu’en anglais. Tout comme son site web d’ailleurs. J’ai traduit leur newsletter #185 : Quand l’IA part en guerre.
Et la seconde victime sera… ChatGPT ?
Parce que OpenAI (ChatGPT) a manoeuvré pour remplacer Anthropic (Claude) auprès du ministère de la guerre américain, une campagne de boycottage de CHatGPT s’est levée, avec Rutger Bregman comme un des porte-drapeaux (dans The Guardian) : Quit ChatGPT: right now! Your subscription is bankrolling authoritarianism. Une traduction de cet article a été faite par Jonathan Durand Folco sur son blogue, mais il faut s’y inscrire pour la voir… aussi je lui ai repiqué sa traduction pour la déposer ici : Il faut boycotter ChatGPT !Pour réussir un boycottage, il faut passer le message !
Incidemment, j’ai effacé mon compte (gratuit) sur ChatGPT, et j’ai téléchargé l’appli (pour iPad et iPhone) de Claude. Non pas que je sois un grand utilisateur de chatbots. Il semble que je n’ai pas été le seul :
Il me semblait que j’avais lu quelque chose par ce Rutger Bregman… et oui, en juillet 2020 je parlais de son Humankind : A Hopeful History.1Tiens, la version numérique (en anglais) de ce livre ne coûte que 2,99$ ! Écrit en 2019, c’est un discours optimiste, qui rappelle que les hommes (et femmes) sont « bons dans le fond ». Incidemment, il a été traduit depuis. Humanité – Une histoire optimiste.
L’IA arrive dans ce paysage comme un symbole global de l’impuissance des gens, qui est déjà là mais qui ne peut que s’aggraver, annonçant une vision de l’avenir dans laquelle une grande partie de l’ordre social a été confiée à des robots fonctionnant dans des boîtes noires contrôlées par un petit nombre de personnes immensément riches. (…)
Et ceux qui espèrent jouer un rôle plus actif dans la construction de l’avenir qu’elle [l’IA] laisse entrevoir devront probablement faire plus que simplement empêcher la construction de quelques nouveaux centres de données.
Les centres d’appel des ministères fédéraux sous IA
Entre les discours prosélytes et les cris d’effraie catastrophistes, l’IA s’immisce déjà partout. Dans les universités, les industries, les administrations publiques (augmentation de 54% du nombre de projets IA dans les ministères québécois (de 168 à 258)… Déjà des ententes avec trois ministères fédéraux (BCE to modernize three federal call centres, G&M, 4 mars) viendront ajouter des agents IA dans la relation avec les citoyens :
BCE Inc. a annoncé un nouveau partenariat avec le gouvernement fédéral visant à moderniser les centres d’appels de trois grands ministères : Emploi et Développement social Canada, l’Agence du revenu du Canada et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.
La société mère de Bell Canada, BCE, collaborera avec Genesys Canada, une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle basée à Toronto, afin d’améliorer les services à la clientèle du gouvernement grâce à la mise en œuvre d’outils numériques et d’intelligence artificielle.
« mon cadre comprend non seulement des procédures d’innovation au niveau des entreprises et de sélection au niveau des industries, mais aussi des comités de coordination interindustriels. Ces organismes seraient chargés de projets sociaux à grande échelle – tels que l’écologisation de l’économie, la réduction de la semaine de travail ou la réparation des injustices historiques – organisés dans le cadre de mandats renouvelables de cinq ans. Des assemblées citoyennes aideraient à décider des grandes orientations. Les comités de coordination déploieraient ensuite des fonds d’investissement afin de réduire le coût des investissements complémentaires dans tous les secteurs, fonctionnant comme une forme de politique de crédit axée sur la mission. »
Rêver de structures intersectorielles de coordination industrielle et d’assemblées citoyennes souveraines en matière d’investissements… c’est encore plus « compliqué » et utopique que les rêves de cliniques, coopératives et municipalités expérimentant avec l’IA de Morozov. Malgré mes réticences j’y vois tout de même, dans l’approche de Benanav, une prise en compte de moyens de coordination et de décisions qui doivent se prendre à un niveau plus général et « élevé » que l’initiative locale ou communautaire. Le rêve d’une coordination spontanée émergeant de la base aux multiples initiatives interconnectées… de Morozov n’est pas moins utopique. Mais il flatte les tendances dominantes, adoratrices de l’autonomie individuelle ou locale, promotrices de l’agentivité personnelle avant tout. L’individualisme, quoi. Augmenté de toutes sortes de gadgets, de drogues et de technologies. Une position qui n’ose confronter le préjuger anti-gouvernement qui afflige nos sociétés depuis le lavage de cerveau néolibéral…
Comme c’est souvent le cas les réflexions de Nate font du bien. Je vous invite à lire son essai : La pyramide de consommation. Ça nous (me) change des débats de plus en plus byzantins entourant l’IA !
Le ministère de la Cybersécurité et du Numérique publie le Portrait des utilisations de l’intelligence artificielle dans l’administration publique (ci-après le Portrait), qui présente l’ensemble des initiatives en intelligence artificielle (IA) en développement ou en production au sein des organismes publics, à l’exception des initiatives en lien avec la cybersécurité.
On peut aussi se procurer les données fondant ce Portrait (pour 2025 et 2024) au format CSV ou Excel sur le portail Données Québec.
Cet engouement pour l’IA dans les officines gouvernementales, qui se donne des airs de transparence avec un fichier .xlsx, nous enferme encore plus profondément dans la dépendance aux technologies propriétaires américaines, alors que nous devrions contribuer par nos efforts (financiers, en données, en temps) à la construction d’une IA qui nous appartienne, qui soit sous le contrôle de la collectivité et qui lui profite avant d’enrichir les oligarques américains. Incidemment, les propriétaires (ou fournisseurs externes) des différentes « solutions IA » énumérées ne sont même pas identifiés dans le fichier gouvernemental. Autant pour la transparence et l’utilité de tels fichiers de données « ouvertes ».
Si on doit suivre l’utilisation que fait le gouvernement de ces outils, il faudrait savoir de qui nous devenons dépendants dans l’utilisation de ces « baguettes magiques »… et combien cela nous coûte, en argent, en opportunités (systèmes fermés, à faible interopérabilité), en données (d’usage, de traitement) et en temps et ressources consacrées à l’appropriation et la formation.
J’hésite à ajouter mon grain de sel dans une soupe déjà assaisonnée. Claude a été utilisé au cours de l’attaque contre l’Iran. Un camouflet de plus sur les prétentions à l’indépendance et la hauteur morale de Anthropic. Dario Amodei, cofondateur et PDG de Anthropic, publiait The Adolescence of Technology1L’adolescence de la technologie en janvier dernier, une vaste (20 000 mots) description des enjeux entourant le développement et l’adoption de l’IA. Ce n’est pas un scénario catastrophe comme Citrini en a diffusé (voir sa critique sur Grand Continent) un récemment, ou encore la semaine précédente, c’était Matt Shumer qui faisait frémir la bourse avec Something Big is Happening.
Ce n’est pas non plus le rêve éveillé d’un technophile qui ne touche plus terre… comme Jack Clark, co-fondateur de Anthropic, se plaisait à le faire en entrevue avec Klein. Voir la transcription de cette entrevue : À quelle vitesse les agents IA vont-ils boulverser l’économie.
C’est un discours plus responsable que celui d’un Sam Altman (La vision anti-humaine du monde de Sam Altman). Mais un discours qui est, lui aussi, pas mal détaché des conditions environnementales et matérielles qui le rendent possible. Dans Un pays de génies, Nate Hagens analyse et critique la proposition de Amodei. Sur l’autoroute du progrès, il vaut mieux avoir la plus grosse cylindrée… mais ne pas trop se demander où mène cette autoroute.
À première vue, un indice de fiabilité qui atteint 80% semble intéressant si on n’est pas trop regardant sur la qualité des résultats… Ça me rappelle les résultats de Google quand on le questionnait et qu’il nous proposait un lien « Je suis chanceux »… Mais quand on parle d’utiliser ces outils dans des contextes décisionnels, critiques même, 80% c’est un mauvais résultats une fois sur cinq. Comme disent Kapoor et Narayanan, ce sera difficile d’atteindre les seuils nécessaires pour les contextes risqués :
Nous estimons que pour un fonctionnement autonome dans des contextes à haut risque, nous avons besoin d’une performance de 3 à 5 « neuf » (une précision de 99,9 % à 99,999 %) afin que la fiabilité ne soit plus un problème, et nous ne pensons pas que les agents basés sur le LLM soient en passe d’atteindre un tel seuil. (…) [N]ous pensons que le passage d’une fiabilité de 90 % à 99 % sera aussi difficile que le passage d’une fiabilité de 99 % à 99,9 %, et ainsi de suite.
L’adoption rapide de l’IA est entreprise dans le but de masquer sa véritable tendance, dans le but d’étendre le contrôle sur les cadres intermédiaires, en traçant la ligne de la prolétarisation juste en dessous de la direction générale, ou juste en dessous du niveau des vice-présidents.
(…) Je ne sais pas si l’automatisation implicite de l’exécutif offre un espoir pour un avenir socialiste, mais à un moment donné, il faut se demander si cela pourrait vraiment être pire que ce que nous avons actuellement. L’automatisation des postes de direction doit être tentante pour ceux d’entre nous qui n’ont jamais cru à la rationalité des managers. [les soulignements sont de Gilles]
Ce que Weatherby met en lumière c’est que ce ne sont pas que les postes de premier niveau qui sont à risque. Déjà certains postes de cadres et de professionnels (médecins, notamment) sont inscrits dans un « pipeline » de processus quasi-numérisés.
Avec l’essor d’un pipeline hautement technique, allant des essais contrôlés randomisés aux équipements de diagnostic, en passant par l’interprétation des données, le diagnostic et le traitement, nous avons atteint un point où un médecin peut être défini comme un interrupteur-humain permettant d’éviter les poursuites [liability-avoiding decision-switch]. (…) Pourquoi ne pas transférer les salaires manifestement absurdes des médecins et des administrateurs aux infirmières et aux assistants médicaux – qui effectuent le travail de soins et le reste du diagnostic pratique – et se débarrasser complètement des médecins humains, et surtout des administrateurs ?
Weatherby n’est pas sérieux quand il dit cela. Mais ça rejoint ce que je disais il y a 8 jours, et non sur un ton humoristique, dans Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ? :
Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?
On peut se rassurer en se disant que les professionnels et les administrateurs ne prendront pas le risque de confier des décisions critiques à des machines, avec de telles fiabilités. Mais les machines sont déjà présentes dans les bureaux, cliniques et labos. Et, malheureusement, il semble que les décisions prisent par l’IA seule soient meilleurs que celles de l’humain assisté de l’IA ! L’entretien de Azeem Azhar avec quatre utilisateurs de l’IA dont un médecin est… inquiétante.
Plusieurs études comparent actuellement l’IA seule à l’IA associée à des médecins, sur différents types de performances cliniques. Et l’IA [seule] a obtenu de meilleurs résultats que les médecins associés à l’IA. Ce n’était pas prévu. Tout était censé être hybride.
Alors, si on maintien le professionnel dans l’équation, cela abaisse les résultats ! Ou bien on pousse vers l’acceptabilité de l’interaction directe de l’ordinateur avec le client, sans intermédiaire humain décisionnel, ou bien on abandonne l’usage de l’IA. Que pensez-vous qu’il va se passer ? Azham et ses invités expliquent un tel résultats :
Les moins performants sont plus enclins à accepter les contributions de l’IA, tandis que les experts rejettent les bonnes contributions de l’IA. Et si vous étendez cela à un soutien agentique, c’est peut-être encore plus vrai. Nous ne savons toujours pas. Est-ce parce que les médecins ont un biais d’automatisation ? Est-ce parce qu’ils ne savent pas comment utiliser l’IA ? C’est vraiment flou pour l’instant.
On peut compter sur la capacité des corporations médicales à défendre les privilèges et l’estime, la reconnaissance sociale dont ils jouissent. Ils ne se laisseront pas facilement réduire à assister l’IA plutôt que l’inverse. Est-ce qu’on a notre mot à dire ici, collectivement comme citoyens ou individuellement comme client ? Ou bien ce sont des choses qui se décideront dans les officines de corporations professionnelles, technologiques et financières ?
On peut penser que le contexte, l’écosystème ou le « pipeline technologique » influenceront la manière dont les médecins s’approprieront ou utiliseront l’IA. Déjà le fonctionnement « à l’acte » a réduit la pratique en petites parcelles comptabilisables sans lien apparent avec la condition de vie du patient. Les professions médicales ont bataillé ferme, depuis longtemps, pour conserver ou étendre leur monopole sur certains actes, l’accès à certains traitements ou spécialistes. L’émergence d’un « consultant-IA » ne viendra-t-elle pas niveler le terrain avec d’autres para-professionnels ou professions ? À moins que les corporations médicales ne s’approprient et monopolisent l’usage de ces IA-consultants. Comme elles le font déjà pour les produits pharmaceutiques.
De telles perspectives apparaissent « naturelles ». Elles ne font que suivre le sentier déjà ouvert, reconnaissant les rapports de force établis. Mais poursuivre les tendances actuelles, les usages dominants est-ce vraiment ce que l’on veut ? Il y a une dimension de performance, d’optimisation et d’accélération dans l’arrivée de l’IA qui devrait nous porter à prendre une pause. À en discuter un peu… Peut-être cette technologie nous permettrait-elle de changer de direction plutôt que de faire plus vite et moins cher ce qu’on fait déjà ?
Pour ne pas évaluer, puis implémenter l’IA comme du « business as usual », il faudrait qu’un certain sentiment d’urgence, justifiant une intention réformiste, un désir de changement.
Un changement saisissant l’irruption de l’IA comme une occasion de réviser nos processus, rééquilibrer les chances ou répartir les capitaux. Je n’ai pas encore lu attentivement les deux longs articles de Benanav bourrés de références (+150) mais je les ai parcouru suffisamment pour apprécier la complexité des solutions proposées par l’auteur pour planifier l’économie en fonction de valeurs plus globales que les seuls intérêts financiers des propriétaires des moyens de production. Tenir compte des conditions environnementales, des désirs et besoins des populations grâce à de nouvelles institutions, dont le remplacement de la monnaie par des crédits et des points.
Le débat sur l’utilisation des outils numériques pour planifier et remplacer ou encadrer l’influence du marché ne date pas d’hier. Comment fixer des prix justes ? Je cherche où je peux trouver cette référence aux débats des années 30-40 sur le « calcul socialiste ». Ça y est, c’est dans Digital Socialism de Evgeny Morozov, dans un New Left Review de 2019 (ma traduction : Socialisme numérique ?). Dans un billet de 2020 je disais :
Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de rétroaction ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.
Dans son Socialism after AI (Le socialisme après l’IA) publié en décembre dernier, Morozov répète son mantra de l’expérimentation décentralisée entre les mains des citoyens, des coops, des cliniques :
[Des] projets d’IA municipaux, coopératifs et basés sur des mouvements, chacun avec ses propres priorités. Une administration municipale pourrait maintenir des modèles ouverts formés à partir de documents publics et de connaissances locales, intégrés dans les écoles, les cliniques et les bureaux du logement selon des règles fixées par les résidents.
N’est-ce pas ce que souhaitent les thuriféraires de l’IA, comme le rêve tout haut un des fondateurs d’Anthropic, Jack Clark en conversation avec Ezra Klein : À quelle vitesse les agents IA vont-ils bouleverser l’économie ? Bon, sans doute se pose la question de la propriété de ces modèles d’IA. Je n’ai pas encore entendu les propriétaires de l’IA proposer de donner leurs modèles aux municipalités…3Mais les modèles chinois ne sont-ils pas ouverts ? GB Le monde rêvé par ces vendeurs de quincaillerie IA s’adresse à des clients, individuels ou corporatifs… les outils qu’ils promettent vont leur faciliter la vie, les rendre plus productifs, plus profitables. Et non plus justes ou plus équitables, ce serait changer les règles du jeu !
Ce que Shapiro met en relief dans son texte récent (La prochaine grande transformation) c’est la dimension sociale, l’inscription, le réencastrement dans la société d’une économie saine. L’Occident a « gagné la guerre froide » grâce à ses programmes sociaux et l’État providence. Pourtant la fin de la guerre froide a coïncidé avec le démantèlement ou à tout le moins l’affaiblissement dudit État-providence, au profit d’un capital de moins en moins ancré, de plus en plus volatile… et concentré.
C’était aussi, un peu, ce que soulignait Farrell dans son IA est une technologie sociale, qui répondait à l’assertion de Kapoor et Narayanan qui, quant à eux, défendaient une conception de l’IA comme une technologie normale. Cette technologie n’est pas miraculeuse, et elle aura besoin de s’inscrire dans des contextes technologiques et sociaux particuliers pour être utilisée. Des contextes qui, pour l’instant, sont dominés par une culture compétitive, guerrière et identitaire.
Les mécanismes de rétroaction, que Morozov souhaitait socialiser (en 2019, dans Socialisme numérique ?), en obligeant les Big Data à partager au moins une partie de leurs données et analyses, sont devenus l’IA, en 2025, dont Morozov souhaite décentraliser, démocratiser l’accès (dans Le socialisme après l’IA). Mais pourquoi l’IA serait-elle plus partageable, démocratisable que les infrastructures de rétroaction numériques en 2019 ou encore les centres de données (Socialize the Data Centres), en 2015 ? Les mêmes principes de fonctionnement décentralisé assurant le maximum de liberté aux unités de base traversent les écrits et travaux4Autour de Stafford Beer – The Santiago Boys; Evgeny Morozov: We Need a Nonmarket Modernist Project [Jacobin] de Morozov. Mais la stratégie pour mettre en oeuvre de telles idées généreuses est mince, pour ne pas dire inexistante.
Je n’ai pas l’impression que l’utopie (« au delà ») élaborée par Benanav sera vraiment plus instructive sur les stratégies de mise en oeuvre…
Et puis, il y a le texte avec lequel je commençais ce billet, Vers une science de la fiabilité des IA que je devrais relire pour pondérer l’enthousiasme d’un Morozov.
J’hésitais à m’avancer pour présenter mes habitudes et outils, considérant que je ne fais pas de veille pour une organisation. Je fais ça bénévolement pour des fins qui ont des racines lointaines… et je suis seul à définir ce que je surveille ou non. Ce qui me donne une grande (trop?) marge de liberté et rend mon profil de « veilleur »plutôt atypique.
Au quotidien, j’articule mon travail de veille entre mes fils RSS (75), mes abonnements à Substack (15-20 ?), mes newsletters (10-15?), revues (5-6 dont The-Syllabus) et journaux (1-2) à l’input et mon blogue (Gilles en vrac), mes deux carnets sur Praxis, quelques groupes Passerelles et une liste Google en organisation communautaire comprenant 700+ abonnés à l’output.
J’utilise de plus en plus mon blogue comme espace de travail : j’y stocke des pages à lire, des traductions faites (avec DeepL Pro) mais encore à lire, des brouillons d’articles…
J’ai recommencé à utiliser Inoreader, version pro cette fois, après avoir utilisé longtemps NetNewsWire sur Mac, puis la fonction de suivi de fils RSS inclue dans DEVONthink (un gestionnaire de documents puissant utilisé très imparfaitement pour l’instant). Le passage de cette dernière solution à Inoreader a été l’occasion d’élaguer un peu ma liste de flux. Que j’ai classés en 15 catégories. Me reste à trouver des façons raisonnables de traiter, gérer cette information, pour éviter d’être régulièrement déborder, au point de « flusher » beaucoup de ce qui est recueilli en survolant trop rapidement.
Je me demande souvent si un travail collectif me permettrait de mieux suivre ces sources… il faudrait que l’effort, le temps de discussion et les compromis qu’implique le travail à plusieurs, vaille le coup. J’imagine parfois discuter, présenter à d’autres pourquoi je suis telle ou telle source. Ce serait un passage obligé, puisqu’on peut suivre une même source pour y trouver, détecter des choses différentes. Si je suis abonné à la revue Science, qui publie chaque semaine des dizaines de pages, ce que j’y trouve d’intéressant ne sera peut-être pas la même chose que ce que tu y trouverais !
La discussion sur la pertinence, les contenus potentiels d’une source permettrait peut-être d’identifier des « mots-clés », des contenus spécifiques à suivre, pour une celle ou celui qui aurait à suivre ce fil au nom des autres ? Par ailleurs certains thèmes chauds d’actualités seraient difficiles à abandonner pour ma part (IA, par exemple).
Tout comme le changement de logiciel de suivi RSS m’a permis d’élaguer ma collection de flux, mon changement d’adresse courriel (passant d’une adresse Gmail à gillesenvrac.ca) me permet de faire le tri parmi toutes ces lettres et circulaires qui se sont accumulés avec le temps.
Différents niveaux de lecture quand on fait de la veille. Sauvegarder, qualifier (taguer) des éléments pour y revenir à un autre moment plus en profondeur. (P. Tanguay)
Pour ma part, j’ai l’impression de me laisser aller un peu trop à l’intuition… plongeant dans la lecture d’un ou d’une série d’articles, parce que je trouve ça intéressant et que j’ai l’intuition que ça pourrait en intéresser d’autres… Sans avoir de plan précis, ni de client à servir ! Par exemple, j’ai passé, comme beaucoup de monde sans doute, pas mal de temps il y a quelques semaines autour de la question du ICE au Minnesota… parce que je trouvais ça intéressant, mais aussi, quel hasard !, parce que je venais de lire deux livres de Hahrie Han qui parlaient de l’action communautaire et de communautés religieuses dans cette région (ce qui se passe à Minneapolis).
Et je n’ai encore presque rien fait de ces lectures !! Mais je crois qu’elles pointent vers une dimension de l’IA qui est trop souvent oubliée : l’IA comme outil de planification de l’économie. C’est la poursuite d’un vieux débat commencé durant les années ’30 (sur la planification socialiste VS le marché) !