« She’s one of the most effective grassroots activists I’ve ever met. She introduced me to a handful of the 13,000 trained legal observers operating in the Twin Cities, people embedded in networks of up to 1,000 volunteers who respond to ICE reports within minutes. » [C’est l’une des militantes locales les plus efficaces que j’ai jamais rencontrées. Elle m’a présenté quelques-uns des 13 000 observateurs juridiques formés qui opèrent dans les villes jumelles, des personnes intégrées dans des réseaux comptant jusqu’à 1 000 bénévoles qui réagissent aux rapports de l’ICE en quelques minutes.]
My First 72 Hours in Minneapolis… Chris Armitage
En terminant, le livre Prisms Of The People je me demande jusqu’à quel point ces leçons et savoirs s’appliqueraient à une société comme le Québec. Oui, certainement nous avons des minorités opprimées, qu’elles soient de couleur, d’origine ethnique ou de langue, mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas ici la fluidité de la société américaine, le déplacement d’un État à l’autre ou la présence si importante de l’immigration.

Ce qui me chicote le plus, suite à cette lecture, c’est ce que je perçois comme une différence entre une société Anglo protestante et une société de culture catholique, française, québécoise, à savoir l’importance accordée au volontariat, à l’action volontaire dans les organisations sociales, une question qui est associée aussi dans le contexte américain à l’importante présence religieuse souvent étroitement impliquée dans les organisations sociales, locales et nationales. Une question qu’il faut relier à l’affirmation identitaire du laïcisme de la société québécoise.
Oui, l’emprise de la religion a été forte au Québec, plus forte, sans doute que dans le monde anglo-saxon à la même époque. L’influence religieuse catholique était sans doute renforcée par la situation doublement minoritaire de la province dans un monde anglophone et protestant. Le centralisme, caractéristique des institutions catholiques soumises au magistère de Rome par un réseau d’évêchés et de paroisses, devait faciliter les négociations avec l’État de l’époque pour le financement des services d’éducation et de santé. Mais je ne veux pas donner une image monolithique de la religion catholique, de sa présence dominante dans la culture du Canada-français. Si les paroisses étaient liées et soumises aux archevêques, les communautés religieuses, dont dépendaient les institutions de santé, sociales et éducatives de l’époque, étaient reconnues par Rome directement et bénéficiaient d’une certaine autonomie.
Le travail social, le travail se soins, le travail éducatif étaient généralement accompli par des religieuses et des religieux qui devaient porter la bure pour se réaliser professionnellement. Autrement dit une jeune fille qui voulait faire du travail social ou devenir infirmière devait joindre une communauté.
L’action sociale en milieu historiquement catholique vise à responsabiliser l’État, la collectivité, afin que celle-ci soit plus égalitaire, offre des services publics (ou communautaires) accessibles ou gratuits. Alors que l’action sociale en milieu historiquement protestant valorise l’engagement personnel, le bénévolat comme manifestation de sa foi, de ses valeurs. Le recours ou la pression pour une responsabilité publique y est moins prononcé…1quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.
J’ai souvent eu l’impression, au cours de ma carrière d’organisateur communautaire, que les Québécois se mobilisaient plus facilement pour faire reconnaître un besoin, dénoncer une injustice, afin que des lois, des services viennent répondre à ce besoin. Après quoi, chacun rentre chez soi pour retourner à ses affaires. On laisse la suite aux professionnels et aux « permanents » des organisations embauchés grâce au financement public (ou philanthropique) obtenu par l’action collective. Alors que dans les société d’obédience ou de culture protestante le recours aux professionnels et salariés est pondéré, relativisé par une certaine méfiance à l’égard de l’État et une place plus grande accordée à l’engagement personnel et au volontariat.
Avec la disparition des communautés religieuses et la réduction drastique des structures et oeuvres paroissiales catholiques dans une société comme le Québec, les professionnels de la charité ont fait place aux personnels des institutions publiques et communautaires. Mais les solidarités et réseaux d’entraide locaux animés par les communautés religieuses et les paroisses, assistés des bénévoles et paroissiens, au nom de valeurs partagées, se sont réduits comme peau de chagrin.
Est-il possible de faire renaître de telles solidarités, sans ramener la religion ? Peut-on imaginer une philosophie, une communauté de partage et de responsabilité commune qui soit adaptée à la société laïque actuelle ? Dans les initiatives décrites par Han dans son livre Prisms mais aussi son dernier livre Undivided, les communautés religieuses sont présentes de façon importante. Suffisamment importantes pour que, par exemple, les dénonciations du recul des droits à l’avortement (au moment de la décision de la cour suprême américaine) soient faites au niveau des organisations locales et non à l’échelle de la coalition large, multi-raciale, multi-classes construite sur le long terme.
Je crois qu’on peut voir l’effet de la formation des leaders (telle que décrite par Han dans ses deux livres) dans les organisations sociales et mouvements, notamment au Minnesota, dans l’auto-restriction dont font preuve les populations en contexte de provocation et de violence infligés par l’ICE et certaines polices fédérales à Minneapolis actuellement. Le caractère pacifique des manifestations populaires semble sacré. C’est un message souvent porté par le discours religieux que le refus de répondre à la violence par la violence. Comment se fait-il que dans un pays où le nombre d’armes possédées par les citoyens est aussi élevé, il n’y ait pas eu de dérapage encore ? Peut-être est-ce ce que cherchent les forces « de l’ordre » qui s’activent actuellement à semer le désordre : provoquer une réponse violente qui justifierait une riposte encore plus musclée du pouvoir central… Et sans doute les citoyens et citoyennes de Minneapolis le savent…
Les stratégies de développement du pouvoir populaire décrites dans le livre Prisms passent pas la formation de leaders autonomes, capables eux-mêmes d’initiatives et d’ajustements dans des situations inédites. Comment ce pouvoir des minorités opprimées, habituellement exclues de la table des décideurs, a pu se construire à travers les gains, mais aussi, surtout, les défaites dont on tirait les leçons parce que la société qu’on souhaite construire ne se gagnera pas d’une seule bataille, d’un seul amendement ou d’une seule loi adoptée suite à une mobilisation monstre…

Ce que ces stratégies formatrices cherchent à faire, c’est de développer les liens, les solidarités et l’ouverture aux autres, à travers les luttes pour plus d’équité, de justice mais aussi les activités d’entraide, de réflexion, de formation. Ce que Han et ses collègues ont pu entrevoir et démontrer par leur enquête dans six États américains, auprès de dizaines de militants, professionnels et membres d’organisations sociales, Han a voulu l’approfondir dans sa recherche suivante : Undivided2dont je n’ai pas encore terminé la lecture, où elle s’est attachée à une seule organisation, qui a développé un programme de formation, justement intitulé Undivided. Là encore l’initiative a ses racines dans une église protestante.
Mais comme elle le reconnaissait à la fin de Prisms, les initiatives décrites ne sont pas facilement reproductibles. Elles ne résultent pas d’un programme qu’on pourrait répliquer facilement. Les leaders interviewés, identifiés, ne sont pas simplement « produits » par des formations ponctuelles, ou même plus intenses… ils et elles ont été accompagnés, soignés, soutenus, mais ils-elles étaient là, issus de leurs histoires personnelles et collectives. Des leaders en qui on a encouragé le développement de capacités de réflexion et d’orientation, de partage et d’apprentissage. Ces leaders construisent des communautés. Des villages, comme disait si bien The Minority Report, dans Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois.
Des communautés d’appartenance, c’est ce que représentaient les paroisses et communautés religieuses d’antan. Aujourd’hui, nos carrières, nos engagements sont circonstanciés, limités, pour protéger nos vies privées, notre confort. Il me semble que l’engagement le plus similaire à celui promu par les religieux dans ces églises protestantes, c’est celui pour le Parti. Où une articulation forte des valeurs, des idées et des actions est possible. Mais la différence entre ces églises locales et le Parti, c’est l’humilité, l’ancrage dans une communauté réelle, locale, limitée plutôt que dans un Parti qui souhaite agir à l’échelle macroscopique.
J’ai été, jadis, engagé pendant dix ans dans une organisation marxiste-léniniste qui aspirait à devenir LE parti de la classe ouvrière… j’ai connu la puissance d’une organisation disciplinée qui partageait une même vision… mais cette vision et cette discipline n’ont pu résister à la montée des nouveaux mouvements sociaux et l’effet centrifuge des luttes identitaires et sectorielles. Au moment de la dissolution de notre organisations les militants et militantes disaient vouloir s’investir dans ces divers mouvements (culture, jeunesses, femmes, autochtones, environnement, orientation sexuelle…) quitte à se regrouper de manière stratégique, quand la conjoncture l’exigerait. Mais l’unité des forces populaires n’est pas quelque chose qui s’improvise au gré des opportunités tactiques.
J’ai l’impression qu’il nous manque une « bible », un texte commun, assemblant une sagesse éprouvée, capable de stimuler la réflexion dans les moments de doute et de reculs stratégiques. Un message qui dépasse les intérêts personnels et corporatistes pour viser l’intérêt à long terme, sur plusieurs générations, des hommes et des femmes mais aussi de notre maison commune que nous partageons avec les multiples autres formes de vie qui nous ont précédé comme espèce et nous accompagnent aujourd’hui. Une vision suffisamment large et généreuse pour inspirer en retour des engagements forts et persistants vers plus de justice, plus de solidarité, plus de paix. Non pas un plan ni une stratégie pour des gains à court terme, plutôt des récits qui nourrissent une conception des rapports humains qui soit compatible avec un équilibre à retrouver entre les habitants de la terre.
Sur le sujet en titre… ce billet de Paul Krugman du 15 janvier que j’ai traduit : Le creuset de Minneapolis. Je repique de son billet son « coda musical » :
P.S. Un article dans The Newyorker porte essentiellement sur le livre Undivided de H. Han : The Megachurch That Tried to Confront Racim.
Notes
- 1quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.
- 2dont je n’ai pas encore terminé la lecture












