Dans son billet Pour une IA coopérative, paru le 7 avril dernier, Hubert Guillaud résume Building a Solidarity Ecosystem for AI par R. Trebor Scholz & Mark Esposito que j’ai traduit ici : Construire un écosystème solidaire pour l’IA. La souveraineté numérique ne peut s’acheter auprès des grands de la Tech.
« La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisie, capacitante.
On est passé de la souveraineté numérique à la souveraineté en matière de IA… comme si l’une dépendait de l’autre. En fait, il n’y a pas de souveraineté en IA sans souveraineté à tous les niveaux de la « pile numérique » : infrastructures de stockage et traitement; infratructures de communication (cables-satellites); logiciels, applications et softwares; interfaces et matériels (tablettes, téléphones, terminal, manette ou capteur). Une souveraineté affirmée, construite à mesure que se développent les usages et recherches mises en commun par les communautés d’une éventuelle Alliance numérique solidaire.
Une telle alliance n’existe pas encore… mais plusieurs l’appellent de leur voeux. Notamment Justin Rosenstein, de l’organisation One Project, dans How to Make AI Serve the Public que j’ai traduit ici : Comment mettre l’IA au service du public.
Rosenstein définit :
Quatre revendications démocratiques concernant l’IA, chacune valable en soi, chacune renforçant les autres :
1. Règles. Le public devrait fixer les règles de l’IA par le biais d’une délibération démocratique.
2. Incitations. Les institutions publiques devraient réorienter l’IA vers des objectifs déterminés démocratiquement.
3. Richesse. La richesse économique générée par l’IA devrait être partagée par le biais de mécanismes démocratiques.
4. Propriété. Le public devrait détenir des participations majoritaires dans les puissantes entreprises d’IA.Et nous proposons une Assemblée mondiale de l’IA (GAIA), en tant qu’architecture institutionnelle internationale pour concrétiser cela.
Il ne manque pas d’arguments pour justifier une telle reprise démocratique du contrôle de l’IA et de ses retombées. La plus importante étant, à mon avis, le fait que la puissance et la richesse de cette technologie n’a été rendue possible que par l’appropriation par certaines corporations privées des savoirs et productions textuelles et sémantiques de tous. Sans parler des effets en termes de réorganisation et de centralisation de l’économie dans son ensemble. Les cours d’eau, les ondes sont des biens publics réglementés de même que l’énergie atomique… il devrait en être de même pour la puissance de l’IA.
Un écosystème solidaire ou une IA encadrée publiquement et avec des retombées économiques partagées… ce sont des avenues attrayantes mais radicalement différentes de celle actuellement poursuivie par la poignée de puissantes corporations qui déterminent actuellement les enjeux, les orientations de développement et de mise en oeuvre de cette nouvelle technologie. Plusieurs initiatives coopératives, publiques ou d’intérêt public sont citées dans les articles mentionnés.
Agir maintenant
Il faut collectivement s’assurer que les décisions et choix, les investissements sont faits pour se doter d’une puissance de calcul souveraine au Canada. C’est ce que défendent Beaumier et Cadieux dans leur essai publié le 8 avril dans la revue Options politiques de l’Institut de recherche en politiques publiques : Le Canada doit développer sa propre puissance de calcul en IA.

Mais comme les auteurs le reconnaissent,
Le développement de centres de données spécialisés en IA au Canada n’aurait par ailleurs qu’un effet marginal sur l’atteinte d’une véritable souveraineté numérique, comprise ici comme la capacité d’exercer un contrôle effectif sur son écosystème numérique.
En pratique, les centres de données opérés par de grandes entreprises américaines demeurent sous la juridiction des États-Unis. En vertu du Cloud Act, le gouvernement américain peut contraindre ces entreprises à lui donner accès aux données hébergées sur leurs serveurs.
En fait, même une entreprise canadienne qui ferait aussi des affaires aux États-Unis, pourrait se voir obligée par la justice (ou la police) américaine. Ce qui donne tout son sens à la proposition de Beaumier et Cadieux :
Les gouvernements fédéral et provinciaux devraient prioriser le développement d’une infrastructure de calcul publique destinée à soutenir des usages non commerciaux de l’IA.
Une telle infrastructure servirait en priorité les centres de recherche de pointe, comme Mila et l’Alliance de recherche numérique du Canada, ainsi que les établissements d’enseignement supérieur et les organismes publics.
Les organisations à but non lucratif et à mission d’intérêt public tel que Projet collectif devraient aussi s’inscrire dans cette mouvance pour un numérique souverain, public et solidaire.
Comme le souligne Rosenstein à la fin de son article, cette démarche pour reprendre le contrôle d’un secteur névralgique de l’économie ne devrait pas s’arrêter là.
Le problème structurel derrière la course à l’IA n’est pas propre à l’IA. L’économie privilégie le rendement pour les actionnaires au détriment de l’intérêt public, et la dynamique concurrentielle enferme tout le monde dans un cercle vicieux : si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera. Cette logique est ce que les théoriciens des jeux appellent un piège multipolaire. Comme l’ont fait valoir des penseurs tels que Daniel Schmachtenberger, c’est la même force qui sous-tend la destruction du climat, les courses aux armements et l’économie de l’attention. Des crises différentes, une même structure.
Les quatre revendications de ce programme — des règles déterminées démocratiquement, des objectifs déterminés démocratiquement, la richesse partagée et la propriété publique — ne constituent pas seulement un programme pour l’IA. Ce sont les leviers dont nous avons besoin pour démocratiser tout secteur de l’économie où des incitations mal alignées produisent de mauvais résultats. Entreprises pharmaceutiques, entreprises de combustibles fossiles, entreprises de réseaux sociaux : même problème, même type de solution. Et si les systèmes qui façonnent nos vies étaient gouvernés par les personnes qu’ils sont censés servir ? C’est ce qu’on appelle la démocratie économique. L’IA a besoin de ces institutions dès maintenant : les enjeux sont trop importants et le temps presse pour attendre. Mais une fois mise en place, la capacité démocratique à gouverner l’IA pourrait devenir le fondement de la gouvernance de tout le reste.
Aussi publié sur Praxis.









