En lisant cet article (War Machines and Public Power – Machines de guerre et pouvoir public, ma traduction) de Alex Taek-Gwang Lee1Professeur de philosophie et d’études culturelles, à Kyung Hee University ça m’a fait penser à l’article de W. Streeck… à propos d’une théorie de Engel sur les moyens de destruction qui évoluent en parallèle et en opposition aux moyens de production… Coïncidence, il y a cinq ans aujourd’hui, le 18 janvier 2021, dans la partie « histoire profonde » d’un long billet intitulé Pour boucler 2020, je référais à l’article de Streeck, Engels’s Second Theory — Technology, Warfare and the Growth of the State, publié quelques mois auparavant dans le numéro 123 de New Left Review. J’ai fait remarquer cet article à l’auteur ATG Lee, qui m’a remercié car il ne le connaissait pas. J’ai décidé de traduire cet article, pour mieux le relire : La deuxième théorie d’Engels – Technologie, guerre et croissance de l’État.
Vers la fin du texte de Streeck :
nous assistons actuellement à une nouvelle transformation radicale grâce aux nouvelles forces de destruction microélectroniques, qui permettent d’espionner sans limite les adversaires réels et potentiels et, grâce à l’utilisation de drones, de les éliminer individuellement. L’organisation sociale de ce travail d’extermination correspond à la reprivatisation d’une grande partie de la guerre : l’externalisation des missions mortelles à des entreprises privées, qui maîtrisent et développent désormais les nouvelles technologies de manière plus efficace et plus rentable ; et le remplacement des citoyens-soldats conscrits de la modernité européenne et américaine par des services spéciaux professionnalisés – le remplacement, si vous voulez, de l’armée permanente par une milice flexible et ajustable composée de marchands de haute technologie et de mercenaires de la mort.
Une situation qui « dispense largement les régimes de la nécessité de mobiliser le consentement de la population pour des opérations militaires lointaines : personne n’est contraint de participer, de risquer sa vie pour son État ». « Les drones Tesla contre les drones Huawei, un bataille diffusée comme un divertissement. » C’est ce qu’on pouvait prévoir, imaginer en 2020… mais les brutes embauchées par les services ICE et des Border Patrols américains sont bien là, sur un terrain préparé par une longue diatribe contre l’immigration qui a donné lieu à des batailles pour plus d’équité raciale, particulièrement vivantes dans un État comme le Minnesota. Mais en même temps, on n’est pas si loin de ce que décrit Streeck : les nouvelles recrues de ICE sont les membres d’une armée quasi-privée levée par le bureau du président américain. Et pendant que les Américains regardent à la télé ce qui se passe à Minneapolis… Palantir, les GAFAMs et les fabricants d’armes s’en mettent plein les poches.
L’article de ATG Lee, se veut un commentaire sur un séminaire de Deleuze « Appareils d’État et machines de guerre ».2Transcription (et enregistrement audio) du cours de Gilles Deleuze donné le 6 novembre 1979 à Vincennes. Que je n’ai pas encore lu.
Même lorsque l’ennemi est étranger, les opérations décisives de la guerre sont dirigées vers l’intérieur. La guerre réorganise la vie sociale par des mesures exceptionnelles qui fracturent la population, créant des divisions entre les vies gouvernables et les vies sacrifiables, entre les sujets loyaux et les sujets suspects. Le « front » traverse ainsi la société elle-même. C’est pourquoi toute guerre est structurellement une guerre civile: pas nécessairement une guerre entre factions qui s’affrontent ouvertement, mais une guerre dans laquelle le pouvoir public de l’État s’affirme contre le corps social, le remodelant par la coercition.
Le discours guerrier et les initiatives militaires de T. se font en parallèle à une répression et des manoeuvres provocatrices à l’intérieur du pays, particulièrement dans les Etats qui lui sont critiques… comme le Minnesota. Une armée quasi-privée, achetée 75 millards US$ sur quatre ans, aux frais de l’État américain (sous la contrainte d’un blocus budgétaire et de l’arrêt des services publics ? Non car le blocage budgétaire avec arrêt des services publics pendant 43 jours s’est conclut en novembre 2025). À cela s’ajoutent 65 milliards US$ sur quatre ans pour le Customs and Border Protection (CBP).
Le coût de 170 milliards de dollars lié à l’application des lois sur l’immigration éclipse les autres dépenses liées à l’application des lois au niveau fédéral, étatique et local. Il est supérieur aux dépenses annuelles consacrées à la police par les gouvernements des 50 États et du district de Columbia réunis. (…)
Le programme de financement de juillet 2025 alloue des sommes colossales aux expulsions tout en négligeant les processus nécessaires à un système d’immigration équitable et viable, tels que les juges chargés de l’immigration qui veillent à ce que les citoyens ou les immigrants ne soient pas expulsés à tort. Il en résultera un système déséquilibré, axé uniquement sur la répression.
« She’s one of the most effective grassroots activists I’ve ever met. She introduced me to a handful of the 13,000 trained legal observers operating in the Twin Cities, people embedded in networks of up to 1,000 volunteers who respond to ICE reports within minutes. » [C’est l’une des militantes locales les plus efficaces que j’ai jamais rencontrées. Elle m’a présenté quelques-uns des 13 000 observateurs juridiques formés qui opèrent dans les villes jumelles, des personnes intégrées dans des réseaux comptant jusqu’à 1 000 bénévoles qui réagissent aux rapports de l’ICE en quelques minutes.]
En terminant, le livre Prisms Of The People je me demande jusqu’à quel point ces leçons et savoirs s’appliqueraient à une société comme le Québec. Oui, certainement nous avons des minorités opprimées, qu’elles soient de couleur, d’origine ethnique ou de langue, mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas ici la fluidité de la société américaine, le déplacement d’un État à l’autre ou la présence si importante de l’immigration.
Ce qui me chicote le plus, suite à cette lecture, c’est ce que je perçois comme une différence entre une société Anglo protestante et une société de culture catholique, française, québécoise, à savoir l’importance accordée au volontariat, à l’action volontaire dans les organisations sociales, une question qui est associée aussi dans le contexte américain à l’importante présence religieuse souvent étroitement impliquée dans les organisations sociales, locales et nationales. Une question qu’il faut relier à l’affirmation identitaire du laïcisme de la société québécoise.
Oui, l’emprise de la religion a été forte au Québec, plus forte, sans doute que dans le monde anglo-saxon à la même époque. L’influence religieuse catholique était sans doute renforcée par la situation doublement minoritaire de la province dans un monde anglophone et protestant. Le centralisme, caractéristique des institutions catholiques soumises au magistère de Rome par un réseau d’évêchés et de paroisses, devait faciliter les négociations avec l’État de l’époque pour le financement des services d’éducation et de santé. Mais je ne veux pas donner une image monolithique de la religion catholique, de sa présence dominante dans la culture du Canada-français. Si les paroisses étaient liées et soumises aux archevêques, les communautés religieuses, dont dépendaient les institutions de santé, sociales et éducatives de l’époque, étaient reconnues par Rome directement et bénéficiaient d’une certaine autonomie.
Le travail social, le travail se soins, le travail éducatif étaient généralement accompli par des religieuses et des religieux qui devaient porter la bure pour se réaliser professionnellement. Autrement dit une jeune fille qui voulait faire du travail social ou devenir infirmière devait joindre une communauté.
L’action sociale en milieu historiquement catholique vise à responsabiliser l’État, la collectivité, afin que celle-ci soit plus égalitaire, offre des services publics (ou communautaires) accessibles ou gratuits. Alors que l’action sociale en milieu historiquement protestant valorise l’engagement personnel, le bénévolat comme manifestation de sa foi, de ses valeurs. Le recours ou la pression pour une responsabilité publique y est moins prononcé…1quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.
J’ai souvent eu l’impression, au cours de ma carrière d’organisateur communautaire, que les Québécois se mobilisaient plus facilement pour faire reconnaître un besoin, dénoncer une injustice, afin que des lois, des services viennent répondre à ce besoin. Après quoi, chacun rentre chez soi pour retourner à ses affaires. On laisse la suite aux professionnels et aux « permanents » des organisations embauchés grâce au financement public (ou philanthropique) obtenu par l’action collective. Alors que dans les société d’obédience ou de culture protestante le recours aux professionnels et salariés est pondéré, relativisé par une certaine méfiance à l’égard de l’État et une place plus grande accordée à l’engagement personnel et au volontariat.
Avec la disparition des communautés religieuses et la réduction drastique des structures et oeuvres paroissiales catholiques dans une société comme le Québec, les professionnels de la charité ont fait place aux personnels des institutions publiques et communautaires. Mais les solidarités et réseaux d’entraide locaux animés par les communautés religieuses et les paroisses, assistés des bénévoles et paroissiens, au nom de valeurs partagées, se sont réduits comme peau de chagrin.
Est-il possible de faire renaître de telles solidarités, sans ramener la religion ? Peut-on imaginer une philosophie, une communauté de partage et de responsabilité commune qui soit adaptée à la société laïque actuelle ? Dans les initiatives décrites par Han dans son livre Prisms mais aussi son dernier livre Undivided, les communautés religieuses sont présentes de façon importante. Suffisamment importantes pour que, par exemple, les dénonciations du recul des droits à l’avortement (au moment de la décision de la cour suprême américaine) soient faites au niveau des organisations locales et non à l’échelle de la coalition large, multi-raciale, multi-classes construite sur le long terme.
Je crois qu’on peut voir l’effet de la formation des leaders (telle que décrite par Han dans ses deux livres) dans les organisations sociales et mouvements, notamment au Minnesota, dans l’auto-restriction dont font preuve les populations en contexte de provocation et de violence infligés par l’ICE et certaines polices fédérales à Minneapolis actuellement. Le caractère pacifique des manifestations populaires semble sacré. C’est un message souvent porté par le discours religieux que le refus de répondre à la violence par la violence. Comment se fait-il que dans un pays où le nombre d’armes possédées par les citoyens est aussi élevé, il n’y ait pas eu de dérapage encore ? Peut-être est-ce ce que cherchent les forces « de l’ordre » qui s’activent actuellement à semer le désordre : provoquer une réponse violente qui justifierait une riposte encore plus musclée du pouvoir central… Et sans doute les citoyens et citoyennes de Minneapolis le savent…
Les stratégies de développement du pouvoir populaire décrites dans le livre Prisms passent pas la formation de leaders autonomes, capables eux-mêmes d’initiatives et d’ajustements dans des situations inédites. Comment ce pouvoir des minorités opprimées, habituellement exclues de la table des décideurs, a pu se construire à travers les gains, mais aussi, surtout, les défaites dont on tirait les leçons parce que la société qu’on souhaite construire ne se gagnera pas d’une seule bataille, d’un seul amendement ou d’une seule loi adoptée suite à une mobilisation monstre…
Ce que ces stratégies formatrices cherchent à faire, c’est de développer les liens, les solidarités et l’ouverture aux autres, à travers les luttes pour plus d’équité, de justice mais aussi les activités d’entraide, de réflexion, de formation. Ce que Han et ses collègues ont pu entrevoir et démontrer par leur enquête dans six États américains, auprès de dizaines de militants, professionnels et membres d’organisations sociales, Han a voulu l’approfondir dans sa recherche suivante : Undivided2dont je n’ai pas encore terminé la lecture, où elle s’est attachée à une seule organisation, qui a développé un programme de formation, justement intitulé Undivided. Là encore l’initiative a ses racines dans une église protestante.
Mais comme elle le reconnaissait à la fin de Prisms, les initiatives décrites ne sont pas facilement reproductibles. Elles ne résultent pas d’un programme qu’on pourrait répliquer facilement. Les leaders interviewés, identifiés, ne sont pas simplement « produits » par des formations ponctuelles, ou même plus intenses… ils et elles ont été accompagnés, soignés, soutenus, mais ils-elles étaient là, issus de leurs histoires personnelles et collectives. Des leaders en qui on a encouragé le développement de capacités de réflexion et d’orientation, de partage et d’apprentissage. Ces leaders construisent des communautés. Des villages, comme disait si bien The Minority Report, dans Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois.
Des communautés d’appartenance, c’est ce que représentaient les paroisses et communautés religieuses d’antan. Aujourd’hui, nos carrières, nos engagements sont circonstanciés, limités, pour protéger nos vies privées, notre confort. Il me semble que l’engagement le plus similaire à celui promu par les religieux dans ces églises protestantes, c’est celui pour le Parti. Où une articulation forte des valeurs, des idées et des actions est possible. Mais la différence entre ces églises locales et le Parti, c’est l’humilité, l’ancrage dans une communauté réelle, locale, limitée plutôt que dans un Parti qui souhaite agir à l’échelle macroscopique.
J’ai été, jadis, engagé pendant dix ans dans une organisation marxiste-léniniste qui aspirait à devenir LE parti de la classe ouvrière… j’ai connu la puissance d’une organisation disciplinée qui partageait une même vision… mais cette vision et cette discipline n’ont pu résister à la montée des nouveaux mouvements sociaux et l’effet centrifuge des luttes identitaires et sectorielles. Au moment de la dissolution de notre organisations les militants et militantes disaient vouloir s’investir dans ces divers mouvements (culture, jeunesses, femmes, autochtones, environnement, orientation sexuelle…) quitte à se regrouper de manière stratégique, quand la conjoncture l’exigerait. Mais l’unité des forces populaires n’est pas quelque chose qui s’improvise au gré des opportunités tactiques.
J’ai l’impression qu’il nous manque une « bible », un texte commun, assemblant une sagesse éprouvée, capable de stimuler la réflexion dans les moments de doute et de reculs stratégiques. Un message qui dépasse les intérêts personnels et corporatistes pour viser l’intérêt à long terme, sur plusieurs générations, des hommes et des femmes mais aussi de notre maison commune que nous partageons avec les multiples autres formes de vie qui nous ont précédé comme espèce et nous accompagnent aujourd’hui. Une vision suffisamment large et généreuse pour inspirer en retour des engagements forts et persistants vers plus de justice, plus de solidarité, plus de paix. Non pas un plan ni une stratégie pour des gains à court terme, plutôt des récits qui nourrissent une conception des rapports humains qui soit compatible avec un équilibre à retrouver entre les habitants de la terre.
Sur le sujet en titre… ce billet de Paul Krugman du 15 janvier que j’ai traduit : Le creuset de Minneapolis. Je repique de son billet son « coda musical » :
quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique. ↩︎
organisation communautaire et organisation syndicale
J’ai pris plaisir à lire ce dramatique compte-rendu (Travail préparatoire) d’une lutte pour la syndicalisation dans le monde universitaire par Alyssa Battistoni, sur N+1 (ma traduction). Un article que j’ai tellement apprécié que j’ai acheté le dernier livre de l’auteure (devenue entretemps professeure) : Free Gifts, Capitalism and the Politics of Nature.
J’ai trouvé intéressant de lire cet article (Travail préparatoire) en parallèle avec le livre de Hahrie Han (et al.) Prisms of the People: Power & Organizing in Twenty-First-Century America qui propose une ambitieuse analyse des mécanismes de transfert de pouvoir dans les luttes menées par différentes organisations communautaires (et organisatrices-organisateurs) dans six états américains. Une étude fascinante à la fois pour les leaders qu’elle présente, les stratégies qu’ils ont déployé à long terme, et pour la méthodologie que les chercheurs ont mis en oeuvre pour saisir ce qu’il est difficile de mesurer : le pouvoir.
J’avais déjà remarqué Hahrie Han avec son livre How Organizations Develop Activists: Civic Associations and Leadership in the 21st Century, que je m’apprêtais à lire… quand j’ai remarqué qu’il datait de 2014. Alors j’ai préféré lire celui de 2021 (Prisms), écrit après la première arrivée de Trump au pouvoir. Incidemment, une des organisations (ISAIAH) et un des États (Minnesota) analysés par les auteurs impliquent le candidat à la vice-présidence (Tim Waltz) qui vient d’annoncer (article La Presse) qu’il ne briguera pas de troisième mandat afin de se consacrer à la défense de ce qu’on peut considérer comme son héritage en terme de politiques progressistes, suivant cet article relatant les gains réalisés Our Power is Organized People :
En 2023, le « Minnesota Miracle » a permis aux familles du Minnesota de bénéficier de l’un des filets de sécurité sociale les plus solides du pays, grâce à une série de mesures ambitieuses adoptées pendant le mandat de Tim Walz en tant que gouverneur.
Ça me convainc de poursuivre ma lecture de Prisms… Est-ce que la fraude, dénoncée par les Démocrates et les Républicains, mais instrumentalisée par ces derniers, a été induite ou facilitée par des politiques plus « généreuses » ? Le fait que les personnes arrêtées soient membres de la communauté Somalienne locale servira certainement aux visées réactionnaires trumpistes.
Ajouté le 8 janvier : j’ai écrit cet article avant de connaître la tragédie qui se passait au même moment à Minneapolis, à savoir le meurtre par un agent ICE de Renee Nicole Good)
Pour ce qui est de la comparaison entre organisation syndicale et organisation communautaire, je ne suis pas sûr de pouvoir aller bien loin, tellement les conditions d’organisation syndicale auprès des graduate students dans le monde universitaire sont différentes des conditions dans le monde du travail « ordinaire ». Mais je dis ça, et la dimension passagère du statut étudiant ne me semble plus si différente des conditions dans beaucoup de secteurs : emplois précaires (entrepôts Amazon, commerces fast-food), avec des conditions si affreuses que les taux de roulement approchent ceux du monde étudiant !
J’aimerais bien pousser un peu plus loin la réflexion amorcée dans une discussion dans un groupe Passerelles (En commun – soutien et développement) – de savoirs et d’actions – où je notais :
J’ai bien aimé la page sur l’Enquête conscientisante et ses références à l’éducation populaire. Le retour à l’enquête de Marx… oui mais John Dewey aussi aurait pu être inspirant. Mais le contexte syndical…
Entre la position syndicale de négociation sur un terrain délimité par le travail produit, l’activité rémunérée et la position du « public » (celle de Dewey) qui peut évaluer le produit, définir ses attentes, ses besoins… Et l’action militante, communautaire ou civique, souvent liée, ancrée dans un territoire, à une communauté, cette dernière action se situe à mi-chemin entre le public et le syndicat.
Quantophrénie : (Péjoratif) Tendance excessive à appliquer des méthodes mathématiques pour analyser les phénomènes sociaux et humains, souvent perçue comme une pathologie intellectuelle.
Ce livre, suggéré par Bruno Dubuc, sur son blogue, et que j’ai dévoré en quelques jours.
L’IA et après ?, de Jean-Michel Truong. Une puissante synthèse de l’évolution des théories de l’IA, en parallèle d’une compréhension qui se développait du fonctionnement du cerveau, des neurones biologiques associées. Passage d’une théorie évolutionniste portée par les pionniers (Turing, von Neumann, Barricelli) à l’approche cognitiviste des systèmes experts puis à la voie connexionniste aujourd’hui dominante. Selon Truong nous assistons à la résurgence de la théorie évolutionniste qui pousserait infiniment plus loin les premiers essais de « biologie synthétique » de Barricelli.
Si j’ai bien suivi et accepté le récit et les trois voies de conception et développement de l’IA, je décroche un peu quand il fait la promotion de laisser les êtres synthétiques-vivants se reproduire librement, créer…
Contrairement aux approches cognitivistes et connexionnistes, l’approche évolutionniste met en œuvre une méthode d’apprentissage dynamique de conduites adaptées dans des situations totalement nouvelles.
Le risque de dérive d’organismes évolutifs s’éloignant des valeurs ou des intentions initiales de leurs concepteurs est sans doute l’obstacle principal à la généralisation du paradigme évolutionniste.
Truong, Jean-Michel. L’IA, et après ?: Imiter la raison, former un cerveau, laisser germer la vie (p. 218, et 224).
Malgré le risque de dérive, Truong rêve quand même…
L’évolution artificielle nous invite à imaginer une nouvelle forme de relation avec les machines, dans laquelle nous serions davantage Déméter que Zeus : plutôt que de contrôler chaque détail de leur développement, nous pourrions guider et encadrer l’évolution des systèmes, un peu comme nous le faisons avec les écosystèmes naturels ou les cultures biologiques.
Je ne sais pas pour les cultures biologiques mais pour les écosystèmes naturels, on ne guide pas très souvent dans le bon sens…
Les impératifs économiques et les stratégies géopolitiques déterminent trop souvent les limites et orientations de nos encadrement (et notre compréhension) des systèmes naturels. « Imaginer une autre forme de relation avec les machines » exigerait d’abord d’en avoir un plus grand contrôle et d’être moins soumis aux fins et rythmes imposés par les actuels propriétaires de ces machines, dans la forme de relation actuelle.
J’ai quelques projets d’articles que je veux écrire mais je me demande où les placer, dans quel répertoire les ranger, avec quel outil les travailler ?
Au cours de la dernière année (ou un peu plus), j’ai essayé plusieurs logiciels : IA Writer – Un environnement sans distraction pour écrire, simplement (qui, malgré son nom, n’est pas un logiciel d’intelligence artificielle), puis Draft, avec lequel j’écris la présente, puis je me suis remis à utiliser DEVONthink, que j’avais utilisé quelques temps au bureau (il y a plus de dix ans). Les limites de l’espace disque n’étant plus ce qu’elles étaient, je l’utilise pour stocker, classer les PDF et pages web cueillies au passage, mais aussi comme agrégateur RSS, une fonction que je ne lui connaissais pas. Je me retrouve parfois à transposer mes brouillons sur mon blogue ou encore comme documents Word stockés dans un des nombreux répertoires de mon OneDrive.
C’est probablement le prix à payer pour avoir un ensemble éclectique d’intérêts. Mon blogue ne s’appelle pas « en vrac » pour rien1Incidemment je commencerai ma vingt-cinquième année sur Gilles en vrac en février prochain… Mais je ne suis plus dans la même position qu’il y a 25 ans ! Je ne suis plus webmestre d’un regroupement d’organisateurs et organisatrices communautaires dont les champs de pratique sont divers… ni ne suis responsable d’un observatoire couvrant diverses dimensions de la réalité sociale-sanitaire-écologique-économique-culturelle. Aussi je pourrais me concentrer, me consacrer à un nombre plus restreint de sujets, non ?
J’ai l’impression qu’il est un peu tard pour changer de style.
Deux ou trois idées d’articles :
Quelles discussions pourrons-nous avoir dans les deux groupes Passerellescréés pour les membres des conseils d’administration de Communagir et de Projet collectif ? Comment lancer, mettre la table pour des échanges plus fructueux que les rencontres de (quasi-) »rubber-stamping » que sont devenues nos réunions formelles ?
Comment juger de la gabegie de traductions réalisée cette année (200 articles traduits !) ? Associée aux 49 billets produits cela fait beaucoup. Plusieurs articles ont été traduits en vue d’une lecture ultérieure qui n’est pas encore venue… mais pas tant que ça: 10-15% ?
Quand est-ce que je vais commencer ma « biographie » ? Je l’ai toujours reportée à plus tard, quand je serai vieux… mais là, c’est pas mal arrivé, la vieillesse ! J’ai déjà élaboré un presque plan : un titre ou une phrase pour chacune des années de 1970 (année de mes 18 ans) à 2012 (année de ma retraite). Évidemment, je devrais ajouter pour les années depuis 2012, mais pour les années antérieures à 1970, je ne sais trop. Me plonger dans la vie familiale, ce serait plus… délicat ? douloureux ? Si j’attends trop, ce projet tombera faute de combattant ! Mais il y a aussi un doute qui s’est immiscé récemment : comment être sincère, ne pas faire dans l’esbroufe et la vantardise du « on pouvait faire ça, dans mon temps », genre revenir de San Cristobal de las Casas (Chiapas, Mexique) sur le pouce avec 10$ en poche… J’ai l’impression que si j’étais sincère et transparent par rapport à mes défauts, mes erreurs, mes manquements, ce ne serait pas très drôle, ça pourrait même devenir gênant, surtout pour mes enfants et petits-enfants. Et si je glisse sur ces défauts, je donne une fausse image de moi-même, idéalisée, unilatérale, ce qui peut me nimber de gloriole en me rendant plus qu’humain ! Je devrai trouver la juste mesure de sincérité et de leçons à tirer… trouver un peu de sagesse dans ce retour sur un parcours qui fut… chanceux, parce que je ne me suis pas fait tout seul ! Malgré ce que mon attitude peut parfois laisser penser.
Comment poursuivre la réflexion amorcée suite au colloque Résister et Réinventer de fin novembre ? La question de la mésoéconomie et de l’intégration des économies locale et territoriale dans les démarches de développement de ces mêmes territoires qui sont souvent animées par des organisateurs et animatrices peu lié.e.s aux réalités économiques. J’ai terminé ma lecture du livre suggéré par Benoît sur la mésoéconomie, puis celui que j’ai trouvé sur la Nouvelle anthropologie économique… Devrais-je me plonger dans la « somme » de 600+ pages Théorie de la régulation, un nouvel état des savoirs ?
Et aussi, la fameuse question de la souveraineté numérique… qui vient me hanter par le biais de l’engouement actuel pour les nombreuses définitions de l’intelligence artificielle, mais aussi par celui des enjeux soulevés par l’expérience de Projet collectif et autres essais de constructions indépendantes à l’endroit des GAFAM. Les questions entourant l’IA se mêlent allègrement avec celles relatives à la conscience, en particulier depuis ma lecture, recommandée par Bruno Dubuc, auteur du site (et puis du livre) Le cerveau à tous les niveaux : L’IA et après ? Par Jean-Michel Truong.
Vous avez des commentaires, suggestions ? N’hésitez pas. Pour commenter, au bas de cet article, on vous demande votre courriel, mais il ne sera pas partagé (visible). Ou par courriel (gilles . beauchamp @ gmail . com) – enlevez les espaces 😉
Notes
1
Incidemment je commencerai ma vingt-cinquième année sur Gilles en vrac en février prochain ↩︎
La folie de l’IA s’est poursuivie, s’est même accélérée au cours de l’année. Ce qui s’est surtout traduit par la multiplication des histoires fausses, des images et films générés machinalement et des textes insignifiants de plus en plus nombreux qui occupent les pages d’un Internet devenu le plus grand dépotoir de « slop« .
Une bulle qui a connu des sursauts ces derniers jours… mais qui est loin d’être dégonflée, comme le montrent ces courbes des cours de quelques actions du secteur.
cours sur un ancours sur 5 anscours sur 1 ancours sur 5 ans
J’ai appris à me méfier au cours de cette année des traductions faites par un moteur, par ailleurs très efficace. Surtout lorsqu’on parle de la Chine, c’est bizarre, dans les textes à traduire : voir la page 431Le lien hypertexte devrait y conduire directement du document Une alternative européenne pour la souveraineté numérique, que j’ai traduit avec DeepL.
Plus d’une centaine d’articles (plus près de 200 !) parus en anglais (et un en allemand) tirés de revues, sites web et newsletters (dont Substack) que j’ai traduits en français.
Quelques livres ayant ponctué mon année
Breakneck, par Dan Wang. Un journaliste technologique qui a passé plusieurs années en Chine, dont une bonne partie pendant la pandémie. Une comparaison entre les styles américain (avocat) et chinois (ingénieur) de direction du développement. Comment Shenzhen est passé d’une ville de pêcheurs et d’éleveurs d’huitres à une capitale mondiale des technologies numériques en quarante ans… Une belle illustration de l’effet territorial, de grappe industrielle réunissant des entreprises en compétitions mais partageant un bassin de main-d’oeuvre et de connaissances. Un regard critique sur les faiblesses américaines et chinoises.
Our Crumbling Foundation, par Gregor Craigie. Un tour d’horizon mondial (y compris Vancouver et Montréal) des problèmes de logement et des solutions imaginées ou mises en oeuvre pour y remédier. J’en ai parlé dans mon billet du 14 février : métacrise et crise du logement…
Feeling at Home, Transforming the Politics of Housing, par Alva Gotby. Un regard critique et innovant sur l’habitation et l’habiter. « Alva Gotby remet en question le mythe de l’accession à la propriété en tant que succès et plaide en faveur d’une politique de transformation qui privilégie la stabilité, la prise en charge et la communauté plutôt que le profit, en faisant valoir qu’un système de logement juste pourrait révolutionner l’existence quotidienne. »
Mésoéconomie, par Thomas Lamarche et Jérémie Bastien. Une découverte récente qui pourrait guider nos efforts d’intégration des forces économiques dans les démarches de développement territorial. Voir la fin de mon billet du 1er décembre la transition qui s’amorce
Habermas, l’espace public numérique et mon engagement au conseil d’administration de Projet collectif
Projet collectif, issu d’une expérimentation (Passerelles) lancée par le TIESS il y a quelques années, est devenu une organisation autonome responsable d’une plateforme d’échanges numériques (Passerelles) rassemblant plus de 12500 participants dans des centaines de groupes thématiques ainsi que d’un dépôt de connaissances (Praxis) prenant la forme de carnets et de bases de connaissances.
J’ai été intéressé dès le départ par cette expérience qui permettait de construire quelque chose en dehors des plateformes américaines dominées par la publicité et l’appropriation privée des données générées par les échanges numériques. Cela ne m’a pas empêché d’être critique (de savoirs et d’actions) notamment par rapport à l’interopérabilité entre les savoirs logés et échangés sur les plateformes de Projet collectif et ceux qui existent en dehors, dans les milliers de sites web développés par les mêmes organisations participant au projet (et par les institutions et organisations publiques ou d’intérêt public).
Aussi j’ai posé ma candidature et j’ai été élu au conseil de Projet collectif en mai dernier. À partir du concept d’espace public de Habermas (public sphere, en anglais et en allemand) j’ai voulu nourrir ma réflexion sur les enjeux théoriques et politiques soulevés par un tel projet. Ce qui m’a amené à lire et traduire une vingtaine d’articles parus dans deux revues qui publiaient des numéros spéciaux consacrés à cette question de la transformation de l’espace public : Philosophy & Social Criticism (Transformation structurelle de la sphère publique) et Theory, Culture & Society (Une nouvelle transformation de la sphère publique ). J’ai rassemblé mes commentaires et liens vers mes traduction dans une Note de lecture du 7 août, et dans une page publiée le lendemain : Chronique habermassienne.
Cette plongée dans des considérations philosophiques me sera-t-elle utile au conseil d’administration de Projet collectif ? Pas sûr. Mais ces discussions à propos du rôle des médias, de la délibération démocratique et la transformation imposée à nos institutions et notre culture par les géants du numérique (et le pouvoir politique américain) définissent le cadre stratégique dans lequel notre petit Projet collectif doit s’inscrire.
Comme je le rappelais en septembre dernier, dans un numérique souverain parce que public, il faudra que le secteur public récupère des compétences qu’il a depuis trop longtemps externalisées, tout en respectant, soutenant le développement des compétences de la société civile. Notre petit Projet collectif peut paraître bien minuscule dans ce contexte mais, avec l’appui de philanthropies aptes à créer des liens avec les ministères, universités et entreprises, nous pouvons jouer un rôle. Vivement 2026 !
Notes
1
Le lien hypertexte devrait y conduire directement ↩︎
Quelques jours avant Noël je suis tombé sur ou plutôt on m’a élevé vers ce petit texte, en fait un « moyen » texte d’une vingtaine de pages, qui raconte une histoire que je connaissais déjà mais d’une nouvelle façon.
Il raconte la montée de l’idéologie néolibérale jusqu’à sa domination des quarante dernières années. Comment, d’un petit groupe de marginaux jugés excentriques, ces idées ont influencé politiques, pays et économies à grande échelle.
Ce n’est ni par magie ni même par la seule force de leurs arguments (dans le contexte d’alors) que leur point de vue est devenu dominant. Des stratégies et principes, du travail à long terme financé intelligemment ont permis au néolibéralisme de devenir le paradigme dominant.
Quels principes et quelles stratégies nous permettront de faire basculer le paradigme actuellement dominant?
Le texte de Kramer, écrit en 2017, aborde ces questions et me donne un peu d’espoir. Ou peut-être est-ce simplement qu’il atténue mon désespoir? Toujours est-il que c’est bon à prendre. Comme un cadeau en cette veille de Noël! Aussi je l’ai traduit pour vous en faire, à mon tour, cadeau.
Je n’étais pas sur place, au Centre Saint-Pierre à Montréal, mais j’ai quand même assisté virtuellement à tout l’évènement, avec des moments de participation en petits groupes fort appréciés. Je pense en particulier au premier atelier où nous avons pu échanger avec le conférencier Philippe Carbasse, de l’Union Nationale des Acteurs de Développement Local (UNADEL). J’y reviendrai.
Plénière d’ouverture
Une conférence de Nicolas Duvoux, président du Conseil National des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion Sociale (CNLE), en France. Il est l’auteur du rapport Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale, (version synthétique). « Les politiques environnementales risquent d’aggraver la pauvreté si elles ne sont pas fondamentalement conçues sous l’angle de la justice. »
La dimension sociale de la transition doit être pleinement intégrée à la gouvernance dela planification, notamment par une meilleure prise en compte des territoires et descollectivités, à qui échoit la mise en œuvre des politiques sociales, ainsi que de laparticipation des personnes en situation d’exclusion sociale, de pauvreté et de précaritéà la conception des politiques de transition.
Nous avons eu un aperçu des travaux du CNLE, dont ce rapport de 300 pages témoigne. Les impacts de la transition souhaitée sont différents selon que votre budget alimentation représente 12 % ou 20 % de votre budget…
CNLE-Rapport Faire de la transition… p. 29CNLE-Rapport Faire de la transition… p. 30
Face à la crise climatique, la transition socioécologique se déploie sous la forme d’initiatives citoyennes qui cherchent à transformer les milieux de vie et qui s’organisent autour de pratiques dans différents domaines d’action, notamment en matière de zéro-déchets, de verdissement, de modes d’habiter ou de production d’énergie. La politisation de ces actions est variée et non linéaire : certains prônent une transformation profonde du monde, d’autres revendiquent une place pour des expérimentations citoyennes qui évitent le conflit.
Panel : La transition socioécologique et la philanthropie dans le développement des communautés territoriales au Québec : résultats d’une recherche partenariale
André-Anne Parent et Ariane Hamel nous ont présenté une synthèse de la recherche sur le rôle, l’évolution et la perception de l’action des sociétés philanthropiques dans le soutien au développement des communautés.
Je ne tenterai pas de résumer la recherche sur les relations entre les communautés territoriales et les fondations philanthropiques, le chapitre 3 du livre lancé à l’occasion du colloque y est consacré. Pour ceux et celles qui n’étaient pas présents au Centre St-Pierre (une copie du livre était remise aux participants sur place), vous devrez faire comme je l’ai fait : l’acheter. Incidemment, je me demande pourquoi les résultats de ces deux recherches qui ont été subventionnées par le CRSH1Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927) et soutenues par des fondations philanthropiques, pourquoi les résultats ne sont pas diffusés plus librement, comme l’ont été les résultats de la recherche Transitions socioécologiques et milieux de vie, par Sophie L. Van Neste et al, publiés aux Presses de l’Université de Montréal ?
Du premier atelier (en ligne) auquel j’ai participé (Comment se modulent les métiers et pratiques du développement des territoires à l’heure de la transition socioécologique? avec Philippe Carbasse, de l’UNADEL) je retiens ses références aux outils et processus développés par la Fabrique des transitions. Parmi les guides et manuels qui me semblent d’intérêt pour notre objet : Les 5 dimensions de la mise en récits (M.E.R.) (La Mise en récits comme véritable outil stratégique de conduite du changement, 76 pages); Les 4 Fondamentaux de la conduite de changement systémique (4 principes directeurs fondamentaux repérés dans les territoires pionniers pour engager, coopérer, piloter et révéler la valeur des transitions, 66 pages); Les 4 Fantastiques des territoires en transition (une synthèse des principaux enjeux propres aux élus, aux agents des collectivités, aux acteurs socio-économiques et aux agents de l’État territorial à l’heure des transitions, 58 pages)
La démarche de la Fabrique avec ses alliés de 2020 à 2023
Mon deuxième atelier (en ligne) avait pour titre Comment travaille-t-on avec des « pas pareils »? De l’industrie aux groupes communautaires. Région de biosphère Manicouagan-Uapishka. Probablement à cause de la situation géographique et du nom Uapishka, j’étais sous l’impression que les « pas pareils » référeraient aux nations autochtones ! Mais non, il s’agissait de la grande entreprise (ALCOA), qui est un grand employeur de la région et qui soutient une démarche collective régionale animée par RMBMU, qui a pris la forme de trois entités (MU Conseils, une boite de services-conseils en stratégies participatives, la Station Uapishka, une station de recherche et d’écotourisme et Biosphère, le volet de développement de projets environnementaux, scientifiques et éducatifs) et la Fondation Uapishka, pour financer les projets soumis au volet Biosphère.
Davis Béland, chargé de projet et conseiller au RMBMU, nous a décrit les processus d’engagement des partenaires (entreprise, municipalité, société civile, citoyens…) et la structuration des instances mises en place pour coordonner et diriger les initiatives.
Ma question résiduelle : comment situer l’économie dans les DDT2Démarches de développement territorial ?
Considération préalable
Je ne voudrais pas que ma question soit interprétée comme un rejet ou une sous-estimation de la valeur des démarches décrites par les recherches de Bourque et al. Huit démarches territoriales ont été retenues parmi les 17 qui semblaient d’intérêt au regard des critères de sélection, 17 démarches qui elles-mêmes avaient été identifiées parmi quelques 200 « démarches territoriales ». Les nombreux acquis et expériences relatés dans les monographies et documents issus des recherches sur les DDT et la TSE de même que ceux et celles qui ont été exposées lors des ateliers au colloque (je n’ai pu participer aux ateliers sur place) doivent continuer d’être étudiés et soutenus.
Je comprends qu’on ait interprété la transition socio-écologique en insistant sur la dimension sociale de la transition, les porteurs des projets (démarches retenues et recherches menées) étant pour l’essentiel des travailleuses sociales, organisateurs communautaires et animateurs-accompagnatrices de collectivités et des professeur.e.s et doctorantes en travail social.
extrait du site web du CPDC présentant la recherche
Justice sociale VS transition écologique
J’ai été surpris de voir (dans les textes consultés) l’opposition entre ces tendances (justice sociale VS transition écologique) présentes au sein des démarches étudiées présentées comme des controverses importantes. Je m’attendais à ce que ce soit plutôt l’opposition entre le développement économique et une transition juste… mais l’absence des acteurs économiques explique sans doute ce déplacement de la controverse.
Ça me fait penser aux luttes entre les ML et les trotskistes ! On s’obstine sur les trémas et points de suspension pendant que le Capital s’en met plein les poches. Bon, je charrie un peu mais vous voyez ce que je veux dire.
De plus, il est très difficile de mobiliser des représentants du secteur économique dans les processus de planification et de développement, quels qu’ils soient : les petites et moyennes entreprises ont d’autres chats à fouetter que d’aller palabrer dans des réunions qui n’en finissent plus. D’autant plus si celles-ci sont animées par des gauchistes et des écologistes, qui se pincent le nez aussitôt qu’on parle d’économie.
Une autre façon de parler d’économie : la mésoéconomie
Je ne voulais pas choquer les travailleurs sociaux et les militants écologistes… ou peut-être un peu. Mais on les aime bien quand même : il faudrait les inventer s’ils-elles n’étaient pas là pour nous rappeler ce qu’on oublie trop facilement, quand on roule, la « broue dans l’toupet », sur les routes de nos emplois et carrières : ces populations exclues, ces équilibres bio-écologiques fragilisés…
Mais si l’on veut vraiment « sortir de nos silos » et mobiliser « tous les secteurs » dans nos démarches visant la Transition… il faudra se résoudre à élargir le champ de l’économie au-delà de l’économie sociale et coopérative. Il faudra pour ce faire déployer beaucoup de créativité afin de retenir l’attention de personnes très occupées et peu enclines à la palabre… mais qui ont des moyens et des intérêts qui ne sont peut-être pas si éloignés des nôtres : l’avenir de leurs enfants, de la planète ne les laissent pas indifférents. Heureusement les accompagnateurs des démarches collectives en ont, de la créativité !
Si nous devons imaginer un autre futur pour nos sociétés, il faudra que nos frères, nos soeurs, nos cousins, cousines, nos voisins, voisines s’y retrouvent, s’y sentent aussi chez eux. Nous devrons comprendre, saisir et exprimer la valeur des contributions qu’ils-elles ont, actuellement et auront potentiellement dans une société en transition. Les régions, localités ou collectivités d’appartenance des entreprises qui oeuvrent dans nos milieux se situent parfois à des échelles différentes de celles qui fondent les démarches territoriales. C’est ce qu’un commentaire de Béatrice Alain, DG du Chantier de l’économie sociale laissait entendre : certaines entreprises doivent se brancher sur un bassin plus large pour assurer la rentabilité d’un produit (des habitations).
Pour intégrer correctement la dimension économique dans les DDT, il faut un langage commun, une manière d’appréhender les enjeux, les frontières, les identités et réseaux mobilisés par les entreprises. La mésoéconomie propose des outils théoriques et méthodologiques pour une telle appréhension. Les auteurs Thomas Lamarche et Jérémie Bastien l’identifient comme l’économie politique des milieux, ou encore une économie des territoires.3Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé. La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale.
la méso-analyse naissante va articuler études empiriques (analyse statistique, enquêtes, etc.) et construction théorique (concept de sous-système par exemple, cf. infra) dans le but de produire un mode d’explication endogène de variations considérées alors comme exogènes par la majorité des théories économiques.
Lamarche, Thomas; Bastien, Jérémie. Mésoéconomie : Penser une économie politique, industrielle et territoriale (Éco Sup) (p. 27).
Se distinguant des modèles standards de l’économie (micro et macro) la mésoéconomie veut « rend[re] compte ici des dynamiques territoriales qui structurent la mésoéconomie, en insistant sur la variété des liens aux milieux. » Les territoires ne sont pas abordés comme uniquement des ressources et sous l’angle des « avantages comparatifs » mais plutôt celui des « avantages différenciatifs » (Bernard Pecqueur). La mésoéconomie s’inscrit, ajoute aux travaux sur l’économie territoriale et l’économie de proximités.
Il s’agit notamment de faire discuter économie industrielle (institutionnaliste) et économie régionale. Le positionnement est résolument critique par rapport à certaines évolutions de l’économie industrielle, refusant une vision allocative des ressources pour privilégier une démarche centrée sur la production en s’intéressant plus à la création de ressources qu’à une approche par la dotation. (p. 51)
la mésoéconomie s’attache à la pluralité des modes d’organisation économique, même s’ils sont dominés, peu visibles. Il y a une implicite dimension polanyienne de cette réflexion : l’encastrement dans la sphère culturelle, sociale, communautaire reste essentiel pour une grande partie de l’activité économique, mêlant redistribution et réciprocité, mais ce ne sont pas ces activités qui font l’objet d’une politique publique en faveur de la croissance, de l’emploi ou de la compétitivité des nations. (p. 58)
À l’instar des enjeux environnementaux qui sont invisibles durant la période fordiste du fait notamment de la quasi-gratuité de la nature considérée et exploitée comme une ressource (Rousseau, 2003), le territoire a pu être invisibilisé, écrasé par la construction d’une vision macroéconomique nationale, et d’une politique économique qui s’est façonnée sur le cadre national – et qui a pris la forme du keynésianisme favorisant la croissance pendant un long après-guerre. (p. 58)
Idem
Je n’irai pas plus loin, ici, à propos de cette mésoéconomie. Je compte y revenir prochainement plus en détails car cette approche, qui est à la fois une théorie et une méthodologie, me semble une avenue prometteuse pour mieux saisir et inclure les processus et dynamiques économiques dans les démarches de développement territorial.
Je le redis : je ne veux pas diminuer d’aucune manière la richesse et la réussite de la démarche ambitieuse réalisée par l’équipe nombreuse réunie autour de Denis Bourque. Je crois simplement qu’il nous faudra aller plus loin dans l’ouverture des silos et la compréhension de la dimension économique de nos territoires pour faire qu’advienne une véritable transition qui soit à la fois sociale, écologique et économique.
Notes
1
Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927) ↩︎
Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé. La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale. ↩︎
Faudrait qu'avec le consentement du patient, ce dernier ait aussi un droit de révision... le médecin, conseillé par l'IA, n'aura peut-être pas remarqué1lui qui n'habite pas dans le même quartier, ou n'est peut-être pas de même origine culturelle ou ethnique l'interprétation erronée d'une expression vernaculaire utilisée par le patient.
1987 – Le CLSC s’informatise, enfin…
Les enjeux et l’engouement actuels autour de l’IA m’ont rappelé les circonstances entourant la décision d’informatiser le CLSC où je travaillais, depuis 1976. On était en 1987 et j’avais moi-même un ordinateur depuis fin 1983, avec lequel je m’étais familiarisé avec le traitement de texte, la gestion de listes et bases de données. Les organisations avec lesquelles nous, organisateurs communautaires, travaillions possédaient presque toutes un ou des ordinateurs. Les services de courriel et messagerie numérique privés (CompuServe2le premier des grands fournisseurs de services en ligne aux États-Unis. Il domine le marché pendant les années 1980-Wikipedia) ou publics (universités, Minitel) devenaient courants.
Le CLSC a fait appel à un consultant de la firme Mallette-Major pour assister le comité de gestion dans sa décision. On s’est retrouvé avec des imprimantes à marguerite connectées à un écran jaune… des systèmes conçus pour des bureaux d’avocats ou de notaires, ou peut-être des cliniques médicales, mais pas pour des services sociaux et communautaires devant produire des documents attrayants pour l’éducation et l’information de la clientèle, ou des portraits statistiques et cartographiques de la situation. J’avais l’impression que le consultant n’avait aucune idée de ce qu’était un CLSC. En fait on s’équipait en fonction de ce qu’on avait été3Ce que le consultant imaginait qu’on avait été plutôt que de ce qu’on pouvait devenir.
Ce qu’il y a de semblable entre la période actuelle et celle des années ’90, en plus de l’effervescence entourant les capacités « mirifiques » d’un nouvel outil techno, c’est que nos décideurs n’y connaissent rien et doivent s’appuyer sur les conseils de consultants plus près des intérêts des producteurs de machinerie que des services publics. Des décideurs aux prises avec des contraintes économiques grandissantes (déficits, manque de main-d’oeuvre) qui orientent l’utilisation des technologies vers l’automatisation de ce qu’on faisait hier plutôt que l’invention de ce qu’on devrait faire aujourd’hui pour demain. Pour imaginer cela (ce qu’on devra faire demain), il faut travailler avec ceux-celles qui sont en contact avec la population, le terrain qui, eux ne changeront pas parce qu’on aura utilisé l’IA plutôt que des entrevues pour établir le plan de soin…
Réinventer, réclamer, résister, refuser : quatre stratégies devant l’IA
Le phénomène de l’IA se présente sous plusieurs couverts et incitations. Il impose déjà des changements et ajustements dans plusieurs milieux (dont celui de l’enseignement, auquel réfèrent plusieurs des documents cités par Laura B. Nissen). Certains en font déjà leur pain et leur beurre dans la foulée des expérimentations et développements (réels ou potentiels) qui se multiplient. Mais il faut résister au discours emphatique clamant l’inévitable ubiquité de l’IA.
Quelques perles parmi les dizaines qui sont enfilées dans ce Notes en provenance du futur de novembre, organisées sous les thèmes Signaux et tendances générales, L’avenir des questions sociales, L’avenir du changement social, L’avenir de la protection sociale, L’avenir des professions, Informations, outils et/ou informations prospectifs :
Dion Lim n’est pas le premier à prévoir un feux de broussaille dans les forêts de data-centers, ce qui devrait , à terme, offrir ces ressources à bon marché… une fois la valeur spéculative dégonflée. Ce qui serait une aubaine pour les ministères, gouvernements, villes et universités qui souhaiteraient devenir plus souverains et en contrôle de leurs données. Il ne s’agit pas seulement de l’IA, mais bien de tout l’environnement numérique, constitué d’un « stack », d’un empilement de hardwares et de softwares qui, pour l’instant, sont entre les mains des Big Tech. Comme le souligne François William Croteau dans Le Devoir d’aujourd’hui, en citant plusieurs pays (Italie, Danemark, France…) ayant posé des gestes clairs. « La souveraineté numérique n’est plus un caprice technologique, c’est une question de sécurité, de résilience et de démocratie. L’Europe l’a compris. Il serait temps que le Québec engage la même réflexion.«
Dans son billet du 26 novembre, intitulé O(N^2) nationalism, Cory Doctorow dit la difficulté, l’immense tâche que représente cette souveraineté :
Une véritable souveraineté numérique nécessite plus que la construction de centres de données Eurostack et des logiciels qui les font fonctionner. Elle nécessite plus que l’abrogation des lois sur la propriété intellectuelle qui empêchent les clients du cloud de migrer leurs données vers ces serveurs Eurostack. Elle nécessite le remplacement des logiciels cloud et du code intégré qui alimentent notre infrastructure et nos outils administratifs.
Il s’agit d’une tâche gigantesque. Supprimer tout le code propriétaire qui alimente nos logiciels et appareils cloud et le remplacer par des logiciels libres/open source robustes, vérifiables et modifiables par l’utilisateur est un projet colossal. (…)
Car si le code Eurostack est ouvert et libre, il peut également être le code canadien, mexicain, ghanéen et vietnamien. Il peut être un bien commun, un ensemble de technologies de base que tout le monde étudie pour en détecter les vulnérabilités et les améliorer, auquel tout le monde ajoute des fonctionnalités, que tout le monde localise et administre et dont tout le monde supporte les coûts.
Mon abonnement au service de traduction en ligne DeepL me permet de traduire autant de texte que je veux mais un nombre limité de fichiers (PDF, Word…). Voir la page TRADUCTIONS. Mais je n’ai droit de traduire que cinq (5) fichiers par mois. Aussi, après avoir traduit 4 documents, je me demande lequel des titres suivants je devrait traduire :
AI for Radicals, un document de 30 pages publié sur espaces-marx.eu
Cet article de Elise Desaulniers, Aimer les animaux et les gens qui les mangent, m’append que se tient présentement le Festival végane de Montréal. Son long billet est riche d’exemples des frictions et tensions culturelles et sociales qui accompagnent les changements alimentaires. Et Lloyd Alter qui rediffusait récemment son billet de janvier : Fight Trump Tariffs with a Patriotic Canadian Diet dans lequel il se remémore une expérience de régime canadien XIXe siècle… Des constats surprenants : la facture énergétique (et en carbone) des tomates de serre cultivées ici (au Canada) en hiver est plus élevée que celle de tomates importées par camion depuis le Mexique !
Bon, celles cultivées au Québec avec de l’hydroélectricité, sont sans doute moins carbo-intensives. Et si les serres sont chauffées avec de la chaleur récupérée des toits (comme Lufa le fait), alors ce sont des tomates vertueuses ! Mais je ne suis pas sûr qu’il faille toujours accepter l’argument de l’électricité « propre » du Québec : remplacer le gaz ou l’essence par l’électricité sans changer les modes (de transport, de nourriture, d’habitation) nous empêche d’investir l’électricité que nous avons dans les bonnes filières…
L’article de Lloyd me rappelle les données (de Our World in Data) connues mais oubliées trop facilement, qu’il vaut de répéter : l’alimentation carnée produit des émissions de GES ET mobilise de l’espace qui autrement pourrait servir à la séquestration de carbone en laissant les forêts reprendre leur place.
Devenir végétalien permettrait de réduire considérablement les émissions de carbone, mais même une simple réduction de la consommation de viande et de produits laitiers, sans les éliminer complètement, peut également avoir un impact considérable. En fait, un régime alimentaire qui remplace le bœuf par du poulet et supprime les produits laitiers permettrait d’obtenir des résultats presque équivalents à ceux d’un régime entièrement végétalien.
Ce que ce graphe ajoute aux effets immédiats de la diète végé sur la réduction des émissions de GES, c’est l’utilisation des sols ainsi libérés (pâturage et agriculture pour nourrir les animaux) comme vecteurs de séquestration de carbone.