religion et action civique

Le fréquent soupçon chez les laïcs à l’égard des motivations religieuses — ces relents d’un sain anticléricalisme de l’époque de domination catholique — rendent difficiles les collaborations franches et ouvertes entre organisations communautaires laïques et celles, religieuses, toujours soupçonnées de prosélytisme et de vouloir contrôler les comportements de manière aliénante et répressive.

On peut, par ailleurs, imaginer le même soupçon d’embrigadement à l’égard des militants de gauche (ou de droite !) porté par des libéraux religieux conformistes.

Si je me souviens... Habermas avait écrit quelque chose, lors d'une conférence à Istanbul sur les relations entre groupes 
religieux et laïques (Une société « post-séculière » :
qu’est-ce que cela signifie ? - ma traduction). C'est la même année (2008) où paraissait un recueil d'articles de Jürgen Habermas Entre naturalisme et religion. Les défis de la démocratie, parution commentée de manière éclairante, l'année suivante, par Donald Ipperciel dans Habermas et la religion au-delà des limites de la simple raison, sur EspacesTemps.net
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La relecture des deux articles de (sur) Habermas me permet de relativiser la question que je posais en terminant ma lecture de Hahrie Han en janvier dernier : l’importance des communautés religieuses dans le Haut-Mid-West américain et celle du volontariat dans la culture protestante devraient-elles nous interdire de développer ici au Québec, des pratiques de formation à l’entraide et à l’engagement civique telles que décrites par Han ?

Habermas, et Horkheimer avant lui, reconnaissent à la religion une sensibilité à la misère, un langage et des pratiques de solidarité et de soutien aux démunis, exploités, exclus… des émotions qui ne sont pas d’abord fondées sur la raison ou le droit mais plutôt sur des valeurs portées, incarnées par plusieurs (la plupart ?) des grandes religions : secourir les malades, les orphelins, les vieillards… prendre soin les uns des autres. 1Si, comme le souligne Ipperciel dans son commentaire, Habermas n’avait pratiquement pas touché à la question de la religion avant 2008, ce sera un important sujet de ses publications dans les dernières années de sa vie, avec les deux tomes : Une histoire de la philosophie, t. 1 : La Constellation occidentale de la foi et du savoir, Gallimard, 202213; t. 2 : Liberté rationnelle, traces des discours sur la foi et le savoir, Gallimard, 2023.

Si les laïcs doivent s’ouvrir à la possibilité d’une contribution de la religion à la compréhension (et la critique) du monde… jusqu’à avoir une influence sur les affaires communes, les religieux doivent, quant à eux, cheminer pour accepter que leurs valeurs, leur contribution à l’orientation de la cité soit interprétée dans un langage « neutre » par les administrations publiques…

Société « post-séculière » implique un certain recul de la « superbe » laïciste

qui faisait de la modernité et de la sécularisation des processus liés, confinant la place de la religion dans le passé ou dans des régions encore « arriérées », en phase de modernisation. Cette vision laïciste est restée longtemps incontestée, dit Habermas. Alors que l’importance de la culture religieuse aux États-Unis était vue comme une exception devant la norme du monde occidental (norme « universelle » héritée des Lumières), il semble que l’exception américaine soit devenue aujourd’hui représentante de la nouvelle norme. L’exception est maintenant du côté des sociétés sécularisées européennes.

Le mois de janvier 2026, c’est la mort de Renee Nicole Good et de Alex Pretti, la résistance remarquable des citoyens du Minnesota. Le 7 janvier 2026 alors que j’écrivais un billet (lectures de janvier) où je citait le livre de Hahrie Han4Prisms of the People: Power & Organizing in Twenty-First-Century America qui décrivait le travail à long terme d’éducation et d’organisation communautaire dans cette région du Minnesota, j’apprenais le meurtre de Renee Good.

Cette coïncidence a certainement fouetté mon ardeur à poursuivre ma lecture du livre de Han (Prism) et m’a poussé à lire son titre suivant : Undivided. Dans le billet du 14 janvier, ce qui se passe à Minneapolis, j’y voyais la manifestation, sur le terrain, des effets de l’éducation au long cours décrite par Han. Mais aussi je me demandais si c’était réplicable ici, au Québec, une telle approche de mobilisations basées sur des valeurs souvent ancrées-portées par des organisations religieuses.5Aussi parus en janvier : la guerre intérieure (18 janv.); Il fait froid… dans le dos (25 janv.); Analyse détaillée d’un meurtre sous les caméras (27 janvier); sous le bruit et la fureur (28 janv.)

Mais aujourd’hui, six mois plus tard, je me demande…

La différence est-elle si grande entre la culture franco-catho-laïcisée du Québec et celle des communautés immigrantes, autochtones et rurales du mid-west américain souvent animées par des organisations caritatives et philanthropiques religieuses ?

Finalement, les valeurs portées par des mouvements comme Multitudes, le néo-municipalisme, ou un certain coopératisme, un certain syndicalisme, un écologisme… rejoignent celles que portent des communautés religieuses, philanthropiques et ethniques dans plusieurs engagements qui visent l’empowerment de leurs communautés d’appartenance avant toute visée prosélyte.

Les leçons que tire Neeraj Mehta de ce qui s’est passé cet hiver au Minnesota ne parlent pas de religion… seulement de la proximité et la confiance développées par de petites organisations locales peu visibles mais dont l’importance fut démontrée par le déploiement rapide de formes de solidarité et d’entraide dans un contexte tendu par la violence policière et les risques d’extradition…

Notes