lutter contre l’IA ou contre la domination ?

La longue citation qui suit, tirée d’un billet que tous les fans de Dune devraient lire,1Merci à sentiers.media pour la référence ! met le doigt sur ce qui fait la force de l’encyclique de Léon XIV : ce n’est pas la machine qui est le problème mais bien l’usage qu’on en fait, et le pouvoir qu’elle sert.

Magnifica Humanitas est précieux précisément parce qu’il ne commet pas l’erreur grossière actuellement projetée sur le fictif Jihad butlérien. Il ne traite pas la machine pensante ni comme un démon, ni comme une conscience se cachant à l’intérieur des circuits. Il ne voit pas non plus l’IA comme une espèce rivale dont l’émergence doit être combattue par une violence sacrée.

Il demande simplement quelle vision de la personne humaine est élevée par le biais de la machine pensante. Et il met en garde contre les concentrations de pouvoir et les structures de domination mêmes qui hantaient l’œuvre de Frank Herbert.

Je ne suis pas catholique, mais en tant que gauchiste et admirateur d’Herbert, je crois que le mème culturel du Jihad butlérien a encore un réel pouvoir pour freiner la course effrénée vers l’intelligence artificielle générale menée par nos seigneurs de la technologie. Mais je supplie le lecteur de ne pas mal interpréter sa véritable signification.

Dans la spiritualité islamique, le Jihad du conflit martial est considéré comme le « Petit Jihad ». Le « Grand Jihad » est ce que l’on vit lorsqu’on réalise que chaque homme est une petite guerre. Que la maîtrise de soi est une lutte plus grande que la maîtrise de l’homme.

Si nous voulons habiller notre lutte contre les forces inhumaines qui conspirent pour nous dominer, nous surveiller et nous opprimer du symbolisme du Jihad, alors ce doit être ce Grand Jihad. Nous devons lutter contre cette partie de nous-mêmes qui veut céder notre jugement, notre attention, nos conflits et notre humanité aux machines.

La question brûlante concernant l’IA n’est pas de savoir si les machines sont mauvaises. C’est de savoir si les êtres humains permettront aux machines de devenir des instruments par lesquels d’autres êtres humains concentreront le pouvoir. Un Jihad butlérien bien conçu doit viser la technocratie, et non la technologie. [les gras sont de GB]

Le djihad butlérien a commencé

Ma première lecture de l’encyclique de Léon me laissait avec l’impression que le pape était, finalement, technophile. Peut-être cette impression était due à la conférence prononcée à la veille de l’annonce du Vatican devant les évêques du Pays de Galles relatée ici qui m’avait laissé avec cette idée qu’en tant qu’une des « religions du Livre » (juive, chrétienne et musulmane) on pouvait comprendre son intérêt pour une technologie capable de résumer, retrouver, citer dans le texte l’ensemble des savoirs accumulés dans des livres, sermons et évangiles depuis des millénaires.

En fait je me demandais si l’appel à plus de contrôle sur les excès du capitalisme et de sa concentration n’était pas voué à l’échec. C’est à la propriété qu’il faut s’attaquer, et en ce sens l’appel du sénateur Sanders pour que la moitié des actions des grands de l’IA soit versée dans un fonds public me semble un premier pas.

Daron Acemoglu2Lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de l’Institut d’économie au MIT, est coauteur (avec James A. Robinson) de Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty(Profile, 2019) et coauteur (avec Simon Johnson) de Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023). publiait récemment Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA (ma traduction). Il reconnaît que l’encyclique est un pas en avant.

Léon devance la plupart des commentateurs en soulignant que « la technologie n’est jamais neutre, car elle prend les traits de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent ». (…)

Léon a raison d’appeler à une clarté morale et à un débat sérieux à l’échelle de la société. Mais la conversation doit aller au-delà des exhortations pour aboutir à des choix concrets : des mesures antitrust contre les plateformes dominantes, des investissements publics dans une IA complémentaire à l’humain, la réglementation de la surveillance et des armes autonomes, ainsi que des droits significatifs pour les travailleurs et les citoyens sur les données dont dépendent ces systèmes.

L’intervention de Léon rend une telle réponse un peu plus probable qu’auparavant. Mais nous devons tous, nous aussi, défendre l’humanité. (C’est GB qui souligne)

Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA

Il n’y a rien d’inévitable dans la venue de l’IA. Comme Acemoglu l’a défendu dans son article et aussi dans son livre Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle over Technology and Prosperity, les conséquences des avancées technologiques relèvent d’un choix et non d’une fatalité.

Il semble bien, cependant, que les gouvernements de l’Europe autant que du Canada se soient convaincus de l’inévitabilité de cette IA, et aient décidé de plonger dans la course, en se donnant quelques outils pour ne pas être totalement dépendants des forces dominantes actuelles. Comme je le soulignais dans le billet précédent (Course à l’IA et open source), l’Europe investit pour accroître son autonomie en matière de semi-conducteurs et d’infonuagique tout en soutenant le développement de l’open-source et de l’énergie. Pour sa part le Canada annonçait la semaine dernière un plan en six axes favorisant l’adoption d’une IA souveraine qui soit open source. Le discours canadien présume que l’adoption de l’IA est une condition du maintien (ou du développement) de la compétitivité du pays.

IA pour tous - 6 piliers
Les six piliers de la stratégie canadienne d’Intelligence artificielle

Alors que nos services de santé peinent à répondre à la demande de services de première ligne, que l’adoption d’un dossier de santé numérique au Québec rencontre d’importantes résistances, et que les données recueillies par l’institut canadien d’information sur la santé présentent encore des incompatibilités entre le Québec et le reste du Canada on nous présente l’adoption de l’IA comme quelque chose qui résoudra quasi magiquement les problèmes, bien humains, de luttes de pouvoir entre corporations et syndicats, de conflits de juridiction entre compétences provinciales et fédérales…

On donne l’impression de vouloir pousser sur tous les fronts en même temps : développer la littératie par la formation à l’utilisation chez les étudiants, la population et les PME… alors que les agents IA disponibles ne nous appartiennent pas et sont loin d’être sûrs; soutenir une adoption rapide de l’IA par les entreprises alors que l’IA souveraine et respectueuse de la vie privée et de la démocratie sont encore à venir… Ne risque-t-on pas alors d’approfondir la dépendance à l’endroit des modèles dominants, chinois ou américains ? Des modèles qui ne sont pas ouverts ni axés sur les valeurs et la culture d’ici.

La Stratégie canadienne en matière d’IA met l’accent sur les alliances qui se développent avec l’Europe et d’autres pays. C’est sans doute le seul moyen de faire face à la puissance des « hyperscalers » qui ont plusieurs longueurs d’avance. De telles alliances ne devraient pas se limiter au seul domaine de l’IA. La mise en commun des ressources pour développer un « commun numérique » capable de nous libérer de la dépendance quasi totale à l’égard des grands de la technologie américaine en matière de bureautique, de gestion infonuagique est de première importance. Le Canada à lui seul ne peut pas développer de solutions open source capables de remplacer les suites bureautiques actuellement omniprésentes. Mais si les pays alliés se divisent le travail tout en s’assurant de l’interopérabilité des modules, on peut imaginer une suite d’applications open qui serait soutenue par un écosystème partagé de développement et de maintenance. La stratégie de l’UE en matière d’open source devrait nous inspirer.

Ce n’est pas le génie des programmeurs américains qui a assuré leur domination, ce sont les lois assurant le caractère intouchable des codes qui ont été imposées par les gouvernements américains depuis trente ans dans le cadre des ententes de « libre-échange » et la puissance financière que cette position monopoliste a permis d’acquérir, leur permettant d’acheter la concurrence et l’innovation quand elles se présentaient. La construction d’un commun numérique de qualité, soutenu par des ressources suffisantes affectées au développement et à la maintenance devrait s’arrimer à la Stratégie canadienne en matière d’IA. Il n’y a pas de IA souverain sans souveraineté numérique. Et pas de souveraineté numérique sans un commun numérique soutenu et partagé à l’échelle internationale.

Notes

Course à l’IA et open source

Cinquante pages bien ficelées pour justifier de se lancer dans la course de l’IA. Des investissements dans l’infrastructure, des mesures pour l’adoption…

Six piliers (liens vers les chapitres du document officiel) :

Mais pousser pour l’adoption de l’IA, même souveraine, n’est-ce pas s’élancer dans une course vers plus de machinisme, d’extractivisme, d’exploitation ? Même si le pilier 1 promet de sécuriser les processus…

Comparant avec le « train de mesures sur la souveraineté technologique afin de renforcer l’autonomie et la résilience numériques de l’Europe » qui comprend :

Quatre initiatives européennes

    Le pilier 6 de la stratégie canadienne vise (entre autre) à Développer l’IA de source ouverte pour offrir une résilience et des choix. Alors que la politique open source européenne est plus large. Peut-on imaginer une adoption de l’IA de source ouverte alors que tous les logiciels et plateformes utilisés par ailleurs sont propriétaires et fermés, appartenant aux géants américains ?

    À propos de la stratégie Open Source de l’UE, ce commentaire éclairant dans Tech Policy Press (ma traduction) Comment le train de mesures de l’UE sur la souveraineté technologique met enfin l’open source à l’épreuve.


    Intéressant ce commentaire sur Radio-France, le 4 juin, qui note que c’est le Vatican qui a développé l’analyse la plus rigoureuse des enjeux actuels dans son Magnifica Humanitas.

    IA : « En accélérant, on est en train de revenir en arrière », disent Gilles Gressani et Ramona Bloj (Le Grand Continent) (Radio-France; entrevue de 20 min.)

    en attendant l’IA canadienne

    Quelques articles autour de la sortie imminente d’une politique canadienne en matière d’Intelligence artificielle (IA). Le rapport du Canadian Anti-Monopoly Project, publié aujourd’hui (Parting Clouds: Creating a Competitive Marketplace for Compute), est cité dans un article du Devoir (Amazon, Microsoft et Google détiennent 85% du marché infonuagique au Canada) et un autre sur ici-radio-canada (Infonuagique et IA : comment se protéger d’un nouvel oligopole?).

    Par ailleurs Michael Geist, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’Internet et du commerce électronique à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, prévient, dans le Globe and Mail d’aujourd’hui, que la prochaine politique IA risque de faillir avant même d’être adoptée. Canada’s AI strategy is set to fail before it even launches, que j’ai traduit ici : La stratégie canadienne en matière d’IA est vouée à l’échec avant même son lancement.

    Le rapport du Projet anti-monopole canadien souligne l’importance de l’interopérabilité, « les grandes plateformes utilisent des technologies propriétaires, des contrats complexes et des coûts de migration élevés qui rendent difficile le passage à un autre concurrent. » Les gouvernements peuvent, doivent exiger dans leurs contrats avec les fournisseurs que la migration soit facilitée par une plus grande interopérabilité.

    L’article de radio-can souligne que de faire affaire avec des entreprises canadiennes ne suffit pas, considérant que celles-ci finissent souvent par être rachetées par les grands du secteurs.

    Le mois dernier, une division de la banque américaine Goldman Sachs a acheté QScale, une entreprise de Lévis spécialisée en centres de donnée IA. Une autre entreprise québécoise du secteur, Enovum, a été avalée par la société américaine Bit Digital en 2024.

    « Une véritable souveraineté numérique, ce n’est pas juste de posséder des serveurs sur le sol canadien, c’est la liberté de changer de fournisseur de manière beaucoup moins complexe qu’actuellement. » De là l’idée de « s’aligner à d’autres pays et utiliser ensemble leur pouvoir d’achat pour exiger certaines normes et négocier de meilleurs contrats ».

    L’article de Geist soulève, quant à lui, la fragilité des politiques visant à imposer des normes aux grands du numérique en rappelant les menaces de déménagement (ou de blocage à la Meta pour les liens vers les journaux) déjà mises en œuvre. « Le mois dernier le CRTC a triplé les contributions et les dépenses obligatoires pour les services de streaming étrangers, les portant à 15 % de leurs revenus canadiens ». De même la vérification d’identité mise de l’avant pour protéger les jeunes risque de se transformer en « pièce d’identité pour tous ». Pour Geist, une stratégie canadienne « ne pourra aboutir tant que le gouvernement continuera à promouvoir des politiques qui font du pays un endroit plus risqué, plus coûteux et moins accueillant pour développer et utiliser cette technologie. »

    Il me semble que c’est en voulant être accueillant pour les technologies et capitaux étrangers que nous en sommes arrivés là, c’est-à-dire dans une position de dépendance totale (85% des services cloud aux 3 grands – la moyenne internationale est de 66%) et de soumission à des règles sur lesquelles nous n’avons aucune prise.

    Ajout : « Donner la priorité à la suppression des contraintes imposées par l’ACEUM en matière de réglementation du marché numérique lors des renégociations de 2026 », c’est le conseil donné par le CAMP.

    survivre à la surcharge informationnelle

    Non, je ne vais pas demander à l’IA de choisir pour moi, ou de résumer le flot d’infos.

    Oui, je sais, j’ai trop de fils RSS dans mon agrégateur Inodeader. Et trop de lettres Substack et autres formes de newsletters qui m’arrivent chaque jour. Sans compter les 34 groupes dont je fais partie sur Passerelles. Je pourrais sans doute éliminer certaines sources, ce que je fais de temps en temps. Mais je prends garde à ne pas éliminer uniquement parce que certaines opinions me déplaisent ! Je ne veux pas m’enfermer dans une « bulle ».

    Et puis toutes ces sources ne sont pas toujours actives : plusieurs fils RSS (ou groupes Passerelles) sont silencieux de longs moments.

    Ce qui a changé dernièrement : j’ai cessé de vouloir rattraper les jours passés. Je n’hésite pas à passer par dessus des piles nouvelles que je n’ai pu lire au cours des derniers jours. Je ne suis pas un filtre responsable de ne manquer aucune information… Je suis conscient de ne pas pouvoir tout lire, aussi je me contente de ce que je peux saisir dans les flots que je peux traverser avec l’attention et l’intuition limitées dont je dispose.

    Avec d’autres, sur Passerelles/Praxis, avec les abonnés au groupe Google du RQIIAC, et les lecteurs de mon blogue… je joue ma partition d’une jazz session qui suit l’actualité tout en soutenant la construction d’un savoir collectif nourri par ces « sources » qui prennent diverses formes mais qui sont toutes d’origine humaine. Je pense à ce Bill McKibben, dont je lis presque tous les billets de sa lettre Substack The Crucial Years sur les questions climatiques. Chaque fois il me surprend par l’ampleur de ses références, la qualité de son écriture. Je vous recommande son dernier Just my imagination, que j’ai traduit : Ce n’est que mon imagination. Les remarques qu’il y fait à propos de la publicité pour les véhicules électriques sont tellement justes.

    Parmi ceux et celles dont les lettres Substack m’apprennent toujours quelque chose : Lawrence Lessig, ce prof de droit très pédagogue quand il décrit l’évolution de la corruption chez nos voisins (Les multiples facettes de notre corruption); Philippe Fournier, de QC125.CA, avec son dernier billet Les Québécois sont les plus favorables à l’immigration; Patrick Déry et sa critique sans merci dans Avez-vous voté pour ça ?.

    Je pense aussi à Michelle Monette, contributrice infatigable à de multiples groupes Passerelles…

    Oui, je l’avoue, certains jours j’ai l’impression d’être submergé d’information. Mais quand je regarde la qualité des contributions de ces militants, citoyens et professeurs je ne puis qu’être reconnaissant d’être partie prenante, humblement, de cette conscience collective.

    quelques nouvelles

    Sélectionnées à la main

    Extraites de mes fils RSS et de mes furetages


    Quelques articles traduits récemment

    Titre (et lien)ThèmesMinutes
    Ce n’est que mon imaginationClimat24
    L’IA à l’urgence de l’hôpital… IA 6
    Le piège de la quantification Techno 5
    L’IA en tant que technologie sociale IA 70
    Pourquoi les philanthropes ne créent-ils plus rien ? Philo36
    Quelques paradoxes de la vie domestique.Anthropo12
    Que faire alors que le monde s’écroule : un cadre d’actionPolitique37

    Pour la liste évolutive des traductions que je fais pour ma propre facilité de lecture.


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    Modifié le 29.05.2026

    Une IA pro-sociale et catholique ? ou pas ?

    Quelques jours avant le lancement de la première encyclique du pape Léon XIV Magnifica Humanitas je traduisais une conférence donnée devant une assemblée d’évêques du Pays de Galles et d’Angleterre : La réalité de l’IA et la crise du sens. Le conférencier terminait son intervention en annonçant que l’après-midi serait consacrée à des démonstrations d’utilisations positives de l’IA.

    J’avais bien hâte de lire l’encyclique sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Une lecture que je n’ai pas encore terminée (245 paragraphes sur le site du Vatican, 134 pages en format PDF). Mais déjà la critique de l’appropriation privée de cette technologie, rendant difficile le contrôle dans l’intérêt public et l’orientation vers le bien commun me semble bienvenue. Incidemment, je trouve, parmi mes abonnements, des commentaires d’intérêt, notamment de la part d’une personne présente lors du lancement de l’ouvrage : Eli Pariser, co-directeur de New_Public1(Je rendais compte de son webinaire tenu il y a deux semaines : des réseaux sociaux renouvelés par l’IA ?). Il reproduit dans sa lettre Substack son intervention lors de cette vénérable assemblée Ce qu’Eli a déclaré au Vatican au sujet de l’IA.

    Pariser est un fervent défenseur des technologies mises au service des communautés : c’est son organisation qui développe, notamment, Roundabout. Aussi je n’ai pas été surpris de sa déclaration : Nous avons donc besoin d’une IA prosociale pour nous aider à rester unis face aux bouleversements provoqués par l’IA. C’était dans le ton du discours papal, même de la part d’un « juif agnostique [de] Brooklyn ».

    Samuel Mercier, prof de littérature au cégep Saint-Laurent, dans sa lettre Des nouvelles du Père Duchesne, m’informait (Faudra-t-il briser les machines ?) du lancement, le jour même de la parution de l’encyclique, de l’appel à boycottage de l’IA dans le monde de l’éducation : Manifeste d’objection de conscience face à l’intelligence artificielle générative en éducation au Québec.

    Face à un phénomène qui nous dépasse mais dont nous savons qu’il est mortifère, nous choisissons d’opposer un refus net, indiscutable, et politique parce qu’il est partagé : nous ne les utiliserons pas, à moins d’y être expressément contraint·es, dans nos cours, dans nos communications, dans nos recherches, dans nos activités administratives.

    Si nous ne voulons pas que les étudiant-e-s utilisent l’IA pour tricher ou éviter de faire le travail exigé, la seule posture conséquente est que les professeur-e-s refusent aussi d’employer ces machines et de soutenir leur expansion.

    Mercier revient un peu sur l’histoire des Luddites et sur la difficulté de se libérer complètement de cette technologie qui traverse de plus en plus notre quotidien : identifier une plante ou un oiseau avec son téléphone, c’est utiliser l’IA. Mes traductions sont grandement facilitées par l’IA.2(Je me déculpabilise un peu en me disant que DeepL est un produit allemand et non américain :-/) Il fait aussi le lien avec l’encyclique, qui appelle à une reprise de contrôle sur ce qui est aujourd’hui entre quelques mains privées. Et puis, même le Manifeste n’est pas « puriste » :

    Nous sommes par ailleurs conscient·es que le terme « IAg » recouvre des applications très diverses, dont certaines sont déjà largement intégrées à nos pratiques, telles que la traduction ou la transcription automatique. S’il n’est pas réaliste de tout remettre en cause, il s’agit au moins de stopper ce qui peut encore l’être.

    Face à l’IA générative, l’objection de conscience

    Finalement, avec l’engouement que je constate déjà dans le monde communautaire (qui veut encore prendre les notes durant les réunions quand l’IA peut le faire ?), je me demande si nous pourrons résister longtemps à la déferlante. À moins que les coûts ne deviennent prohibitifs… comme cela semble de plus en plus évident. La stratégie de vendre à bas prix pour rendre dépendant puis les augmenter par la suite a fait ses preuves, notamment avec le cloud

    Plutôt que de se concentrer uniquement sur l’IA, c’est toute la chaine de dépendance technologique qu’il faut remettre en question… même si ça fait mal.

    Notes

    Les catholiques et l’IA : un discours aux évêques d’Angleterre et du Pays de Galles

    John Naughton, un prof de Cambridge dont je lis la lettre Memex 1.1 sur Substack, suggérait cette semaine une lecture en soulignant à quel point il est difficile en ce moment d’aborder le sujet.

    En ce moment, je consacre beaucoup de temps et d’énergie à chercher des moyens de parler de l’IA à des personnes et à des groupes qui sont perplexes, enthousiastes ou inquiets à ce sujet. Le débat public sur cette technologie étant particulièrement confus, ce n’est pas une tâche facile.

    Il semblait lui-même surpris de l’origine de cette référence : un discours prononcé devant la conférence des évêques d’Angleterre et du Pays de Galles. Intitulée The reality of AI and the crisis of meaning que j’ai traduit : La réalité de l’IA et la crise du sens (7 300 mots, 40 minutes de lecture). 

    L’auteur, Matthew Harvey Sanders, souligne d’entrée de jeu que les gens, en particulier les jeunes hommes, sont en quête de sens et sont (re)venus en grand nombre à l’église lors des récentes célébrations pascales. 

    Je ne sais pas si le phénomène se présente ici aussi, et je ne partage nécessairement pas la croyance, professée par Sanders, en la « friction sanctifiante du Christ. » Je ne crois pas non plus que tout le travail pénible sera de sitôt réalisé par des machines… Mais je crois en l’importance de construire des alternatives humaines et vivantes qui puissent répondre à la quête de sens qui traverse notre temps, particulièrement pour les jeunes… que ces alternatives s’enracinent dans nos réseaux communautaires, paroissiaux, régionaux ou syndicaux. L’appel à utiliser autrement l’IA, comme un outil plutôt qu’à être utilisé par lui peut inspirer…

    Un discours qui vaut son trois-quart d’heure de lecture ! Et lundi prochain (25 mai), le pape Léon XIV livrera son encyclique Magnifica Humanitas qui devrait renchérir sur cette question de l’IA vue par l’institution catholique. 

    La réalité de l’IA et la crise du sens

    petit saut dans un trou de lapin

    Je découvre cette lettre, My Subschtick, par Sarah Stein Lubrano sur Substack. Son dernier billet, Some Paradoxes of Domestic Life, me fait découvrir ce philosophe de la bicyclette Kent’s Bike Blog qui, dans un billet de 2007, partageait un extrait de Ivan Illich à propos de la bicyclette. Que je décide de traduire : Ivan Illich et le vélo. Dans un commentaire au bas de ce billet quelqu’un souligne que Illich avait développé encore plus dans un texte Energy and Equity, qui n’est plus à l’adresse indiquée mais que je peux retrouver sur un blog de l’UBC. C’est un chapitre du livre Toward a History of Needs, publié en 1978. Énergie et équité, c’est aussi le titre d’un livre publié en français en 1975, au Seuil. Je trouve aussi dans un numéro de 2010 de la revue Esprit, consacré à Ivan Illich, l’article L’énergie, un objet social, par Illich, traduit par Jean Robert. Je ne suis malheureusement plus abonné à cette revue. Je trouve tout de même le texte, en deux parties, publié en 2022 dans une revue en ligne Topophile : L’énergie, un objet social 1/2L’énergie, un objet social 2/2. Il s’agit de l’allocution inaugurale du séminaire « Options fondamentales pour une société de bas profil énergétique », tenu au Collegio de Mexico en juillet 1983.

    Je retourne, finalement, à l’article de Mme Lubrano que je traduis pour plus de facilité : Quelques paradoxes de la vie domestique.

    de nouvelles institutions à créer

    Un très bon article tiré de la revue Stanford Social Innovation Review, par Sarah Cone que j’ai traduit en Pourquoi les philanthropes ne créent-ils plus rien ?

    Les États-Unis vivent actuellement un deuxième Âge d’or. Mais contrairement aux magnats d’autrefois, les milliardaires d’aujourd’hui préfèrent faire des dons à des organisations existantes. Ils devraient plutôt créer des institutions durables.

    En 1891, Leland Stanford avait 61 ans et une fortune qui équivaudrait aujourd’hui à environ 1,9 milliard de dollars. Il aurait pu financer une chaire à l’université Harvard, construire une aile d’hôpital ou faire de généreux dons aux associations caritatives de son époque. Au lieu de cela, lui et sa femme, Jane, ont consacré 8 180 acres de leur domaine équestre de Palo Alto à la fondation d’une université portant le nom de leur fils décédé. Pas un bâtiment ni un programme, mais une université à part entière qui, au cours du siècle suivant, allait devenir le moteur intellectuel de la Silicon Valley et peut-être le plus important incubateur d’innovation technologique de l’histoire de l’humanité. Stanford n’a pas fait de don à une institution. Il en a créé une.

    Illustration de Ross MacDonald

    Un beau retour historique, critique aussi : pas une célébration nunuche de la générosité. Une critique aussi de la tendance « vider les fonds plutôt que de créer des fondations permanentes ». Mais une chose n’est pas abordée : et si les milliardaires avaient assis leur fortune sur la destruction des institutions publiques ? Demander aux Google et Meta de ce monde de financer le journalisme… c’est un peu comme demander aux compagnies de tabac de soutenir les hôpitaux, non ? Mais ce n’est pas vraiment ce que Cone dit : elle ne parle pas de soutenir financièrement une ou l’autre cause ou institution mais bien de créer des institutions qui répondent aux défis d’aujourd’hui.

    Je ne sais pas ce qui pourrait venir en aide aux médias et au journalisme en difficulté. Peut-être le problème vient-il de la dépendance à la publicité qu’avait développée les médias, bien avant la montée du numérique. Philippe de Grosbois dans La collision des récits, dont j’ai parlé ici, proposait une formule de financement public avec participation citoyenne… [Voir aussi casse-tête et médias sociaux; médias, réseaux et données]


    Si Amazon a pu, à l’origine, profiter d’une certaine inertie du monde du livre pour monter son affaire, les GAFAM ont certainement bénéficié de protections sans égales imposées par les gouvernements américains à leurs partenaires commerciaux. Cory Doctorow le dénonçait avec verve dans son The Internet Con: How To Seize the Means of Computation (aujourd’hui traduit : Le rapt d’internet mais non disponible en format numérique au Canada !) :

    « L’interdiction de contourner la gestion des droits numériques, ou DRM (digital right management), énoncée dans la section 1201 du DMCA, l’article 6 de l’EUCD et des lois similaires dans le monde, font du logiciel la classe d’œuvres la plus protégée par le droit d’auteur au monde. Les auteurs de logiciels (ou plutôt les entreprises qui les emploient) bénéficient de plus de restrictions en matière de droit d’auteur que le compositeur le plus talentueux, le sculpteur le plus brillant ou le plus grand écrivain. » Ma traduction (GB)

    Les succès de l’action concertée

    Il y a quelques semaines un article du Globe and Mail décrivait le succès du site LesLibraires.ca qui sert les librairies indépendantes du Québec. J’ai traduit cet article : Un réseau de librairies en ligne basé au Québec s’étend à l’ensemble du Canada, offrant ainsi un avantage concurrentiel aux librairies indépendantes.

    Je me suis demandé si on ne pouvait pas appliquer cette formule à d’autres secteurs dans cette page intitulée Après les librairies, les quincailleries ?

    Je me demande pourquoi les entreprises ne se liguent pas, localement ou par secteur, pour offrir un tel service de livraison, associé à une plateforme commune ? Pour sauver les commerces locaux de la concurrence d’Amazon… 

    Ce serait un beau défi d’interopérabilité : unifier les catalogues de Canadian Tire, Rona, Réno-dépot… Si je ne me trompe, c’est sans doute un terrain propice à l’utilisation de l’IA ? Reste à voir s’il y a une volonté. Le contexte me semble encore favorable : désir de souveraineté numérique; sentiment anti-Amazon…