coup d’œil vers le passé, clin d’œil à l’avenir

Préambule

Il y a dix ans, le 22 juin 2016, paraissait sur ce blog : des théories pour nos pratiques. Je ne vais pas souvent relire les billets qui s’accumulent ici depuis 25 ans ! Mais c’est la « machine » Jetpack qui m’a fait remarquer. C’était quelques mois après le démembrement des CRÉ1Conseils régionaux des élus par le gouvernement Couillard, qui nous avait amené, chez Communagir, à créer nous.blogue2Dont les archives ont été déplacées dans un carnet Praxis, qui se voulait un espace ouvert pour comprendre, réagir à ce coup de barre, cette perte d’un pouvoir (tout relatif) démocratique que la société civile avait gagné dans les régions.

La mise en échec, la déconstruction des espaces et organisations démocratiques et sociales qui se consacraient à des objectifs de santé, de développement social concerté – ce recul de la place accordée aux acteurs et réseaux de la société civile mobilisant citoyens et volontaires, au profit d’une société plus centralisée autour d’une alliance politico-technocratique – ce reflux pourrait être l’occasion d’une alliance renouvelée de forces professionnelles conscientes de la toxicité de tels mouvements avec des forces citoyennes, civiques et communautaires pour formuler la prochaine mouture de politiques publiques favorables à la santé et au développement social.

La publication de deux « briques » par Jean-Louis Laville et al. avait alimenté ma réflexion et mes espérances.

Laville et Salmon proposaient une belle synthèse critique de l’influence de Hayek, théoricien du néolibéralisme, tout en mobilisant les Habermas, Ostrom, Polanyi ou Dewey pour mieux situer les enjeux confrontant les associations de la société civile.

La lecture de la lettre dans Le Devoir d’aujourd’hui par trois leaders-professeurs importants de la mouvance associative québécoise Un Québec distinct, mais distinct comment? m’amène à reprendre le commentaire que je faisais il y a dix ans :

Il ne suffira pas de défendre et faire valoir la place des associations et de la société civile pour « changer le monde ». Il faudra encore que les secteurs « marché » et « État » soient aussi intégrés dans un éventuel « plan de Transition ». Et pour cela il faudra que les différentes « gauches » trouvent à s’entendre pour pouvoir, enfin, faire contrepoids à une droite devenue quasi hégémonique depuis trois décennies.

Fontan, Klein et Van Schendel en appellent aux forces de l’alternative « groupes communautaires, l’économie sociale, les mouvements étudiants et citoyens, les nations autochtones » pour développer un rapport de force à même de « transformer nos formes institutionnelles (l’État, le marché…) ». Pas un mot sur les forces syndicales, ni sur les portions de l’État et du marché qui peuvent, doivent être mobilisées.

Depuis dix ans

Il s’en est passé des choses ! Nos voisins ont eu droit à non pas un mais deux mandats trumpistes ! Ici la CAQ a poursuivi en les approfondissant les politiques néolibérales.

Par ailleurs les régions se sont mobilisées autrement, après la disparition des CRÉs, souvent avec l’appui d’une philanthropie plus éclairée et respectueuse que dans les années précédentes.3Voir ce billet de 2017 Sommets, PIC et dons Le Saguenay-Lac-St-Jean s’est même lancé dans un Grand dialogue pour la transition socio-écologique.

La pandémie, les guerres… nous ont appris que le chemin vers la transition ne sera pas tranquille ! Mais cela nous a aussi appris que les gouvernements peuvent parfois reprendre du collier, quand l’urgence et l’appui populaire sont au rendez-vous.

L’article de Fontan et al. dans Le Devoir m’a fait repenser à ce billet par The Minority Report du 9 juin que j’ai traduit : Le système immunitaire – Pourquoi le conflit interne de la gauche est ce qui la maintient en vie. S’adressant à « la gauche » dans le sens américain, il met en valeur l’importance de maintenir un lien entre les forces radicales et réformistes. Ce qu’on pourrait interpréter, en contexte québécois, comme le lien entre… le Parti Québécois et Québec Solidaire ? Ou encore entrer le mouvement communautaire et le mouvement syndical…

De l’audace pour sortir de la marge

Vous me permettrez de recentrer cette réflexion, pour terminer ce billet, sur un sujet plus limité que la Grande transition. Je suis impliqué, comme participant d’abord puis depuis un an comme administrateur, dans le projet En commun qui se veut une alternative aux GAFAM en créant des espaces de communication/délibération/partage numériques qui nous appartiennent et servent à autre chose que de vendre de la publicité. C’est une initiative qui a été depuis ses débuts largement soutenue par la philanthropie.

Depuis un peu plus d’un an le contexte politique a vu monter des appels à la souveraineté numérique qui sont portés plus largement que jamais par les États jusqu’ici soumis à l’influence et la domination des oligarchies américaines. Par ailleurs les grands médias publics ou d’intérêt public ont continué d’être pris en otage par les grands de la tech qui monopolisent la source traditionnelle de financement qu’est la publicité. La multiplication des canaux de diffusion favorisée par l’émergence des nouveaux médias (YouTube et cie) a aussi contribué à réduire l’attractivité des anciens mass médias qui demeurent cependant des sources essentielles et incomparables pour une information de qualité.

Le principal diffuseur public canadien, CBC/Radio-Canada, a su développer une présence en ligne diversifiée et innovante avec OHdio, notamment. La Presse s’est transformée en un média uniquement numérique. Toutefois, l’arrivée de l’intelligence artificielle risque de réduire encore l’attrait des médias indépendants des GAFAM.

Plutôt que de simplement renchérir sur la hype entourant l’intelligence artificielle, les gouvernements devraient soutenir l’établissement d’une véritable infrastructure numérique permettant aux forces sociales et institutionnelles du pays de se loger, d’interagir et d’échanger indépendamment des Big Techs américaines. Permettre une identité numérique indépendante des fournisseurs d’accès et des HotMail, Gmail de ce monde serait un bon départ. Dans son petit livre L’archipel des GAFAM – Manifeste pour un numérique responsable4Voir mon billet de septembre dernier : souverain parce que public, Vincent Courboulay y allait de quelques (25) propositions, dont celle-ci :

Je crois que les forces assemblées autour de l’expérience En commun pourraient agir en aiguillon initiateur pour mener une telle bataille. À condition de voir grand, de se situer dans la page plutôt qu’à la marge et d’approcher les autres forces avec respect et détermination.

Notes

vendredi en vrac

À lire : Violaine nous donne un bon billet sur la conférence d’Olivier Hamant1À laquelle participaient plus de 230 personnes le 8 juin dernier : La robustesse : un mot qui éclaire autrement notre travail en développement collectif. David Larlet commente (Réduire), dans le même esprit l’éditorial de Nicolas Langelier dans Nouveau projet.


Un peu de philosophie… à propos de l’IA. Leif Weatherby, Tyler Shomaker et Benjamin Recht ont publié Réifiez ceci (ma traduction) dans The Ideas Letter, le 11 juin. Un assez long article sur la réification (La réification est le processus par lequel quelqu’un traite une abstraction comme s’il s’agissait d’une chose tangible) avec référence à Lukács et, surtout à Stephen Jay Gould qui critiquait le développement du concept de QI comme une réification. Appliqué à l’IA, cela donne à réfléchir. Ceci dit, j’ai préféré le résumé (plus digestible) qu’en donnait Ben Recht sur son fil Substack : Modèles linguistiques et réification automatisée.

Weatherby est cet auteur qui avait, de façon humoristique, critiqué les avancées de la gestion par le numérique dans deux articles ici traduits : Nos maîtres les tableurs (2025.05) et Automatiser la direction générale (2026.02). Ben Recht, auteur du livre The Irrational Decision: How We Gave Computers the Power to Choose for Us, écrivait le mois dernier une série d’articles critiquant l’approche des « données probantes » en médecine, que j’ai traduit : L’expérience individuelle face à la revue Cochrane; Une seule entreprise produit le jeu Monopoly; Partager différents rythmes cardiaques; Envoûté par mon propre rythme; Nous passons à l’informatique et n’avons plus besoin de vous.

Cet article, relevant plutôt de la paléoanthropologie, mais écrit par un philosophe, critique les libertés prises par cet historien à succès (Harari, auteur du best seller Sapiens). Harari contre Henrich – Ce que dit réellement la science sur l’évolution humaine. Son introduction est hilarante :

« De temps à autre, une personne ordinaire, qui essaie simplement de vivre sa vie, se retrouve coincée dans la situation fâcheuse de devoir faire la conversation avec moi. Même si « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est généralement une bonne façon d’engager la conversation, dans mon cas, la réponse (« Je suis professeur de philosophie ») a souvent pour effet de tuer l’ambiance. »


Si les questions de politique vous intéressent, Henry Farrell,2Auteur de L’Empire souterrain – Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre, publie un billet en commentaire du livre (Muskism: A Guide for the Perplexed) de Quinn Slobodian et Ben Tarnoff : Que serait le « muskisme » sans Musk ? – Le mode de production derrière l’homme. Un commentaire que Farrell situe dans le contexte de l’introduction en bourse de SpaceX : « L’introduction en bourse de SpaceX marque l’inflation expansionniste massive d’un univers entièrement imaginaire. » Le « muskisme », forme contemporaine du fordisme, « un mode d’organisation de la production, une idéologie générique, un ensemble de compromis politiques, une forme de fusion entre l’État et les entreprises, ou un étrange amalgame des quatre. »

Sur les politiques de gauche, ou plutôt les relations entre tendances politiques de gauche, qui conduisent, trop souvent, à des luttes intestines et des excommunications nuisant à l’avancée des revendications populaires, The Minority Report écrivait le 9 juin dernier : Le système immunitaire – Pourquoi le conflit interne de la gauche est ce qui la maintient en vie. Ce groupe (ou cet individu ?) qui se donne comme devise « On a mission to turn minority insight into majority action » (Notre mission : transformer les perspectives des minorités en actions de la majorité) amène une réflexion intéressante sur la relation entre les radicaux et réformistes dans les groupes politiques. Naturellement, ça interpelle les Démocrates américains, qui voudraient bien exclure les fauteurs de troubles… Zohran Mamdani… mais il parle aussi de la relation entre les Black Panthers et la NAACP… et même des sociaux-démocrates canadiens. Les revendications plus radicales sont souvent récupérées par les réformistes, ce qui aboutit à… sauver le système. Mais ce n’est pas si simple.

« Je crois que la machine doit tomber. Je ne pense pas qu’elle puisse être rénovée pour devenir quelque chose d’humain, car son but n’est pas humain et ne l’a jamais été. L’État dans lequel nous vivons a été conçu pour protéger la propriété et l’accumulation. On ne peut pas le transformer en un vecteur de libération, pas plus qu’on ne peut transformer un abattoir en sanctuaire en changeant la signalisation. Mais je laisse de la place aux deux tendances, et je pense que le conflit entre elles est la chose la plus importante dont dispose la gauche. C’est la pression exercée par les révolutionnaires qui empêche les réformateurs de dériver vers le rôle de gestionnaires du système qu’ils étaient censés changer. Sans cette pression, le réformateur devient ministre. Le ministre devient administrateur. L’administrateur approuve le projet de pipeline. C’est la pression exercée par les réformateurs qui empêche les révolutionnaires de glisser vers une rupture pour la rupture, déconnectés des gens qu’ils doivent rallier à leur cause. Sans cette pression, le révolutionnaire devient une secte. La secte devient une posture. La posture devient hors de propos. »


Continuer la lecture de « vendredi en vrac »

Notes

  • 1
    À laquelle participaient plus de 230 personnes le 8 juin dernier ↩︎
  • 2
    Auteur de L’Empire souterrain – Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre ↩︎

un été chaud…

Je ne savais pas que Musk avait relayé et encouragé la violence récente à Belfast… Non que cela me surprenne ! C’est Laurens Hof qui me l’apprend, ce matin dans un billet plutôt politique que techno, pour ce défenseur d’un Web social ouvert. J’ai traduit son billet : Pas de changement. Ce qui me convainc de l’importance d’appeler nos politiciens à SORTIR DE « X ». À défaut de punir les agissements irresponsables du propriétaire de cette plateforme (X), nous devrions au moins demander, exiger de nos représentants qu’ils n’utilisent plus ce réseau.

Pour rester sur le thème de la fascisation de nos démocraties, Josée Blanchette dans Le Devoir de ce matin, et c’est sa dernière chronique avant les vacances, me fait connaître ce message vidéo de à la fois humoristique et très pédagogique :

open source et IA

Quelques articles soulèvent la question de l’utilisation de l’IA en développement de solutions logicielles open source.

On oublie souvent, quand on se plaint de certains défauts des systèmes en code ouvert, comparés aux logiciels fermés offerts comme services (SaaS) : la différence en terme de ressources affectées au soutien et à la maintenance. Donnons à l’open source des moyens comparables, et on en reparlera. Aussi l’annonce européenne d’un investissement dans le domaine promet des développements importants, même si limités.

Dans le cadre de l’annonce d’un train de mesures par la Commission européenne, il y a quelques jours, le troisième axe (sur quatre) se lit Renforcer l’autonomie numérique grâce à l’open source.

Comme le souligne cet article Comment le train de mesures de l’UE sur la souveraineté technologique met enfin l’open source à l’épreuve par Nicholas Gates et al. dans TechPolicy.Press :

[L]’UE dépense 264 milliards d’euros par an en produits et services informatiques, et ceux-ci sont en grande partie propriétaires. (…)

[L]a capacité de maintenance [est la] défaillance centrale du marché, faisant du financement de la maintenance une exigence fondamentale. (…)

[L]es niveaux de financement proposés pour l’ensemble des activités open source qu’il couvre sont les bienvenus, mais insuffisants. L’enveloppe proposée de 2 milliards d’euros sur sept ans […] laisse relativement peu de place au défi central de la maintenance. (…)

L’enveloppe de 2 milliards d’euros, répartie sur sept ans entre un large éventail d’activités, ne suffira probablement pas à elle seule à combler le déficit de dépendance de 264 milliards d’euros identifié.

Dans Le vibe coding et l’open-source : quand le code fermé devient un plafond, Pierre Boivin souligne :

« Avec un projet open-source, un assistant IA peut explorer, comprendre et modifier directement le code. Avec un SaaS (software as a service) propriétaire, il bute sur les mêmes murs que l’humain.

Prenons l’exemple de TYPO3, un système de gestion de contenu open-source que nous utilisons régulièrement. Une agence web qui l’intègre pour un client peut pointer son assistant IA directement vers le code source, explorer comment une fonctionnalité précise est construite, comprendre pourquoi un comportement se produit, et proposer une modification adaptée au contexte. L’IA devient un guide dans un territoire qu’on peut réellement parcourir.

Avec un SaaS équivalent, la même équipe de développeur se retrouve à naviguer la documentation officielle, les forums communautaires (Stack Overflow inclus) et les options de configuration disponibles. L’IA peut aider à s’y retrouver, mais elle bute sur les mêmes murs que l’humain. Même les agents IA les plus capables ne peuvent pas analyser ce qu’ils ne peuvent pas voir.

Moi qui ne suis pas codeur, j’ai pu assez bien comprendre cet article de Boivin. Par ailleurs, si vous êtes codeur, vous comprendrez sans doute mieux que moi cet autre article par un australien : Pourquoi l’open source ne s’intéresse pas à l’IA (ma traduction). On y parle des outils qu’utilisent (depuis longtemps) les codeurs de l’open source qui sont, parfois, propriétaires… ce qui ressemble assez à la situation où les codeurs utilisent Claude ou d’autres modèles pour déboguer et développer des projets open, contribuant de ce fait à approfondir la puissance de ces modèles IA sans pour autant que les profits et retombées soient « open », sauf le (petit) projet sur lequel le codeur travaille. La conclusion de l’article australien :

Il existe une version cohérente de l’argument en faveur de l’IA qui dit : les fournisseurs d’IA sont des fabricants d’outils, pas des propriétaires de plateformes. Jugez-les à l’aune de ce que leurs utilisateurs produisent. Et ce qu’ils produisent ici est massivement plus open source, plus rapide.

La plupart des contributeurs que je connais utilisent déjà ces outils. La vraie question est de savoir ce qui permettrait aux responsables de maintenance de l’admettre publiquement sans avoir l’impression de céder sur l’ensemble du débat — et la réponse, quand on y réfléchit, s’avère être une liste assez courte. Des justificatifs, la suppression de la régurgitation, et une conversation politique honnête sur le transfert de productivité. C’est tout.

La Stratégie L’IA pour tous lancée par le gouvernement Carney la semaine dernière annonce un soutien pour une IA ouverte. Comment une telle IA « ouverte » permettra-t-elle de contrer la domination tous azimuts de la Big Tech ? Comment nos efforts en matière d’open source ici, au Québec et au Canada, peuvent-ils profiter des avancées en la matière en Europe ? Est-ce que cette IA ouverte participera d’une une pile d’IA plus verte : des modèles plus petits et à usage spécifique, alimentés par des centres de données hyperlocaux comme le souhaite Maroussia Lévesque dans The Walrus Le Canada dispose enfin d’une stratégie nationale en matière d’IA. Les experts la détestent?


lutter contre l’IA ou contre la domination ?

La longue citation qui suit, tirée d’un billet que tous les fans de Dune devraient lire,1Merci à sentiers.media pour la référence ! met le doigt sur ce qui fait la force de l’encyclique de Léon XIV : ce n’est pas la machine qui est le problème mais bien l’usage qu’on en fait, et le pouvoir qu’elle sert.

Magnifica Humanitas est précieux précisément parce qu’il ne commet pas l’erreur grossière actuellement projetée sur le fictif Jihad butlérien. Il ne traite pas la machine pensante ni comme un démon, ni comme une conscience se cachant à l’intérieur des circuits. Il ne voit pas non plus l’IA comme une espèce rivale dont l’émergence doit être combattue par une violence sacrée.

Il demande simplement quelle vision de la personne humaine est élevée par le biais de la machine pensante. Et il met en garde contre les concentrations de pouvoir et les structures de domination mêmes qui hantaient l’œuvre de Frank Herbert.

Je ne suis pas catholique, mais en tant que gauchiste et admirateur d’Herbert, je crois que le mème culturel du Jihad butlérien a encore un réel pouvoir pour freiner la course effrénée vers l’intelligence artificielle générale menée par nos seigneurs de la technologie. Mais je supplie le lecteur de ne pas mal interpréter sa véritable signification.

Dans la spiritualité islamique, le Jihad du conflit martial est considéré comme le « Petit Jihad ». Le « Grand Jihad » est ce que l’on vit lorsqu’on réalise que chaque homme est une petite guerre. Que la maîtrise de soi est une lutte plus grande que la maîtrise de l’homme.

Si nous voulons habiller notre lutte contre les forces inhumaines qui conspirent pour nous dominer, nous surveiller et nous opprimer du symbolisme du Jihad, alors ce doit être ce Grand Jihad. Nous devons lutter contre cette partie de nous-mêmes qui veut céder notre jugement, notre attention, nos conflits et notre humanité aux machines.

La question brûlante concernant l’IA n’est pas de savoir si les machines sont mauvaises. C’est de savoir si les êtres humains permettront aux machines de devenir des instruments par lesquels d’autres êtres humains concentreront le pouvoir. Un Jihad butlérien bien conçu doit viser la technocratie, et non la technologie. [les gras sont de GB]

Le djihad butlérien a commencé

Ma première lecture de l’encyclique de Léon me laissait avec l’impression que le pape était, finalement, technophile. Peut-être cette impression était due à la conférence prononcée à la veille de l’annonce du Vatican devant les évêques du Pays de Galles relatée ici qui m’avait laissé avec cette idée qu’en tant qu’une des « religions du Livre » (juive, chrétienne et musulmane) on pouvait comprendre son intérêt pour une technologie capable de résumer, retrouver, citer dans le texte l’ensemble des savoirs accumulés dans des livres, sermons et évangiles depuis des millénaires.

En fait je me demandais si l’appel à plus de contrôle sur les excès du capitalisme et de sa concentration n’était pas voué à l’échec. C’est à la propriété qu’il faut s’attaquer, et en ce sens l’appel du sénateur Sanders pour que la moitié des actions des grands de l’IA soit versée dans un fonds public me semble un premier pas.

Daron Acemoglu2Lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de l’Institut d’économie au MIT, est coauteur (avec James A. Robinson) de Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty(Profile, 2019) et coauteur (avec Simon Johnson) de Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023). publiait récemment Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA (ma traduction). Il reconnaît que l’encyclique est un pas en avant.

Léon devance la plupart des commentateurs en soulignant que « la technologie n’est jamais neutre, car elle prend les traits de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent ». (…)

Léon a raison d’appeler à une clarté morale et à un débat sérieux à l’échelle de la société. Mais la conversation doit aller au-delà des exhortations pour aboutir à des choix concrets : des mesures antitrust contre les plateformes dominantes, des investissements publics dans une IA complémentaire à l’humain, la réglementation de la surveillance et des armes autonomes, ainsi que des droits significatifs pour les travailleurs et les citoyens sur les données dont dépendent ces systèmes.

L’intervention de Léon rend une telle réponse un peu plus probable qu’auparavant. Mais nous devons tous, nous aussi, défendre l’humanité. (C’est GB qui souligne)

Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA

Il n’y a rien d’inévitable dans la venue de l’IA. Comme Acemoglu l’a défendu dans son article et aussi dans son livre Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle over Technology and Prosperity, les conséquences des avancées technologiques relèvent d’un choix et non d’une fatalité.

Il semble bien, cependant, que les gouvernements de l’Europe autant que du Canada se soient convaincus de l’inévitabilité de cette IA, et aient décidé de plonger dans la course, en se donnant quelques outils pour ne pas être totalement dépendants des forces dominantes actuelles. Comme je le soulignais dans le billet précédent (Course à l’IA et open source), l’Europe investit pour accroître son autonomie en matière de semi-conducteurs et d’infonuagique tout en soutenant le développement de l’open-source et de l’énergie. Pour sa part le Canada annonçait la semaine dernière un plan en six axes favorisant l’adoption d’une IA souveraine qui soit open source. Le discours canadien présume que l’adoption de l’IA est une condition du maintien (ou du développement) de la compétitivité du pays.

IA pour tous - 6 piliers
Les six piliers de la stratégie canadienne d’Intelligence artificielle

Alors que nos services de santé peinent à répondre à la demande de services de première ligne, que l’adoption d’un dossier de santé numérique au Québec rencontre d’importantes résistances, et que les données recueillies par l’institut canadien d’information sur la santé présentent encore des incompatibilités entre le Québec et le reste du Canada on nous présente l’adoption de l’IA comme quelque chose qui résoudra quasi magiquement les problèmes, bien humains, de luttes de pouvoir entre corporations et syndicats, de conflits de juridiction entre compétences provinciales et fédérales…

On donne l’impression de vouloir pousser sur tous les fronts en même temps : développer la littératie par la formation à l’utilisation chez les étudiants, la population et les PME… alors que les agents IA disponibles ne nous appartiennent pas et sont loin d’être sûrs; soutenir une adoption rapide de l’IA par les entreprises alors que l’IA souveraine et respectueuse de la vie privée et de la démocratie sont encore à venir… Ne risque-t-on pas alors d’approfondir la dépendance à l’endroit des modèles dominants, chinois ou américains ? Des modèles qui ne sont pas ouverts ni axés sur les valeurs et la culture d’ici.

La Stratégie canadienne en matière d’IA met l’accent sur les alliances qui se développent avec l’Europe et d’autres pays. C’est sans doute le seul moyen de faire face à la puissance des « hyperscalers » qui ont plusieurs longueurs d’avance. De telles alliances ne devraient pas se limiter au seul domaine de l’IA. La mise en commun des ressources pour développer un « commun numérique » capable de nous libérer de la dépendance quasi totale à l’égard des grands de la technologie américaine en matière de bureautique, de gestion infonuagique est de première importance. Le Canada à lui seul ne peut pas développer de solutions open source capables de remplacer les suites bureautiques actuellement omniprésentes. Mais si les pays alliés se divisent le travail tout en s’assurant de l’interopérabilité des modules, on peut imaginer une suite d’applications open qui serait soutenue par un écosystème partagé de développement et de maintenance. La stratégie de l’UE en matière d’open source devrait nous inspirer.

Ce n’est pas le génie des programmeurs américains qui a assuré leur domination, ce sont les lois assurant le caractère intouchable des codes qui ont été imposées par les gouvernements américains depuis trente ans dans le cadre des ententes de « libre-échange » et la puissance financière que cette position monopoliste a permis d’acquérir, leur permettant d’acheter la concurrence et l’innovation quand elles se présentaient. La construction d’un commun numérique de qualité, soutenu par des ressources suffisantes affectées au développement et à la maintenance devrait s’arrimer à la Stratégie canadienne en matière d’IA. Il n’y a pas de IA souverain sans souveraineté numérique. Et pas de souveraineté numérique sans un commun numérique soutenu et partagé à l’échelle internationale.

Notes

Course à l’IA et open source

Cinquante pages bien ficelées pour justifier de se lancer dans la course de l’IA. Des investissements dans l’infrastructure, des mesures pour l’adoption…

Six piliers (liens vers les chapitres du document officiel) :

Mais pousser pour l’adoption de l’IA, même souveraine, n’est-ce pas s’élancer dans une course vers plus de machinisme, d’extractivisme, d’exploitation ? Même si le pilier 1 promet de sécuriser les processus…

Comparant avec le « train de mesures sur la souveraineté technologique afin de renforcer l’autonomie et la résilience numériques de l’Europe » qui comprend :

Quatre initiatives européennes

    Le pilier 6 de la stratégie canadienne vise (entre autre) à Développer l’IA de source ouverte pour offrir une résilience et des choix. Alors que la politique open source européenne est plus large. Peut-on imaginer une adoption de l’IA de source ouverte alors que tous les logiciels et plateformes utilisés par ailleurs sont propriétaires et fermés, appartenant aux géants américains ?

    À propos de la stratégie Open Source de l’UE, ce commentaire éclairant dans Tech Policy Press (ma traduction) Comment le train de mesures de l’UE sur la souveraineté technologique met enfin l’open source à l’épreuve.


    Intéressant ce commentaire sur Radio-France, le 4 juin, qui note que c’est le Vatican qui a développé l’analyse la plus rigoureuse des enjeux actuels dans son Magnifica Humanitas.

    IA : « En accélérant, on est en train de revenir en arrière », disent Gilles Gressani et Ramona Bloj (Le Grand Continent) (Radio-France; entrevue de 20 min.)

    en attendant l’IA canadienne

    Quelques articles autour de la sortie imminente d’une politique canadienne en matière d’Intelligence artificielle (IA). Le rapport du Canadian Anti-Monopoly Project, publié aujourd’hui (Parting Clouds: Creating a Competitive Marketplace for Compute), est cité dans un article du Devoir (Amazon, Microsoft et Google détiennent 85% du marché infonuagique au Canada) et un autre sur ici-radio-canada (Infonuagique et IA : comment se protéger d’un nouvel oligopole?).

    Par ailleurs Michael Geist, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’Internet et du commerce électronique à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, prévient, dans le Globe and Mail d’aujourd’hui, que la prochaine politique IA risque de faillir avant même d’être adoptée. Canada’s AI strategy is set to fail before it even launches, que j’ai traduit ici : La stratégie canadienne en matière d’IA est vouée à l’échec avant même son lancement.

    Le rapport du Projet anti-monopole canadien souligne l’importance de l’interopérabilité, « les grandes plateformes utilisent des technologies propriétaires, des contrats complexes et des coûts de migration élevés qui rendent difficile le passage à un autre concurrent. » Les gouvernements peuvent, doivent exiger dans leurs contrats avec les fournisseurs que la migration soit facilitée par une plus grande interopérabilité.

    L’article de radio-can souligne que de faire affaire avec des entreprises canadiennes ne suffit pas, considérant que celles-ci finissent souvent par être rachetées par les grands du secteurs.

    Le mois dernier, une division de la banque américaine Goldman Sachs a acheté QScale, une entreprise de Lévis spécialisée en centres de donnée IA. Une autre entreprise québécoise du secteur, Enovum, a été avalée par la société américaine Bit Digital en 2024.

    « Une véritable souveraineté numérique, ce n’est pas juste de posséder des serveurs sur le sol canadien, c’est la liberté de changer de fournisseur de manière beaucoup moins complexe qu’actuellement. » De là l’idée de « s’aligner à d’autres pays et utiliser ensemble leur pouvoir d’achat pour exiger certaines normes et négocier de meilleurs contrats ».

    L’article de Geist soulève, quant à lui, la fragilité des politiques visant à imposer des normes aux grands du numérique en rappelant les menaces de déménagement (ou de blocage à la Meta pour les liens vers les journaux) déjà mises en œuvre. « Le mois dernier le CRTC a triplé les contributions et les dépenses obligatoires pour les services de streaming étrangers, les portant à 15 % de leurs revenus canadiens ». De même la vérification d’identité mise de l’avant pour protéger les jeunes risque de se transformer en « pièce d’identité pour tous ». Pour Geist, une stratégie canadienne « ne pourra aboutir tant que le gouvernement continuera à promouvoir des politiques qui font du pays un endroit plus risqué, plus coûteux et moins accueillant pour développer et utiliser cette technologie. »

    Il me semble que c’est en voulant être accueillant pour les technologies et capitaux étrangers que nous en sommes arrivés là, c’est-à-dire dans une position de dépendance totale (85% des services cloud aux 3 grands – la moyenne internationale est de 66%) et de soumission à des règles sur lesquelles nous n’avons aucune prise.

    Ajout : « Donner la priorité à la suppression des contraintes imposées par l’ACEUM en matière de réglementation du marché numérique lors des renégociations de 2026 », c’est le conseil donné par le CAMP.