En terminant une relecture du texte de Farrell (Comment les sciences sociales devraient-elles aborder l’IA?) où, s’appuyant sur Charles Tilly et Alondra Nelson, il résume les leçons à en tirer (c’est moi qui souligne) :
Premièrement, les spécialistes en sciences sociales ne devraient pas se laisser piéger par des récits simplistes. [Comme] les suggestions rassurantes des modernisateurs, selon lesquelles notre histoire serait un chemin inéluctable menant du chaos passé à l’ordre futur.
Deuxièmement, les chercheurs en sciences sociales devraient accorder beaucoup d’attention aux luttes et au pouvoir. (…)
Nous devrions comprendre non seulement comment la technologie détermine qui détient le pouvoir de négociation, mais aussi ce qui semble socialement possible.
Je me suis dit : Pouvoir, pouvoir… de quoi parle-t-on ? Il me semblait avoir déjà travaillé cette question ici. J’ai cherché le terme « pouvoir » sur Gilles en vrac :
Le pouvoir de résister au pouvoir, par Kasper Benjamin. Une vision plutôt idéaliste où les tiers lieux deviennent des leviers pour résister à la domination… mais pas aussi « fleur-bleue » que Le pouvoir guérisseur des frictions sociales, où Lisa Bubert vente les mérites du karaoké pour contrer le fractionnement social.
Dans Le pouvoir sans idéologie, Daniel Bessner décrit le déclin du pouvoir américain, et rappelle la vision de Roosevelt avant et pendant la deuxième guerre. Ici je ne peux m’empêcher de faire un lien avec le film vu récemment : La bataille de Gaule, où j’ai été surpris de voir les américains jouer si durement contre l’autonomie française. De Gaule venait contrecarrer l’idée des zones d’influence entre grandes puissances qui était visée par Roosevelt (et Staline). De là le titre « sans idéologie »: plutôt que de poursuivre un prosélytisme des valeurs libérales (et capitalistes) il est préférable d’accepter la consolidation de zones d’influence autour de pôles puissants qui ne partagent pas les mêmes valeurs mais se respectent mutuellement.
Une vision où les chaînes d’approvisionnement sont un peu moins longues mais où la diversité est source de stabilité plutôt que de conflit.
La différence la plus significative entre la nouvelle multipolarité et les mondes unipolaires, bipolaires et multipolaires des époques passées réside dans sa nature non idéologique. Ici, je n’entends pas par « non idéologique » que les idées ne façonneront plus les affaires internationales. Je l’utilise plutôt pour indiquer que, dans un avenir prévisible, aucun État-nation ne se consacrera à promouvoir, exporter, voire défendre une idéologie universaliste sur la scène mondiale. Il s’agit d’une situation très différente de celle des périodes précédentes.
Dans Les syndicats du capital, Jessica Burbank dénonce la montée du pouvoir des « syndicats de capitaux » à l’encontre du pouvoir des États. D’un style un peu brouillon (confondre les années 1900 et le XIXe siècle), mais efficace par ses rappels dramatiques (assassinat de Patrice Lumumba; photocopies de documents de la CIA; une longue dédicace autobiographique), Burbank prétend que les « syndicats du capital » sont contre le mondialisme : « les syndicats favorisent les idéologies anti-mondialistes — toute analyse significative du pouvoir au-delà des frontières révèle leur contrôle. » Par ailleurs, même si « Les syndicats n’ont pas de documents fondateurs ni de philosophies, et pas de constitutions. » [Ils] « s’emploient activement à diffuser dans les médias des discours qui préservent leur pouvoir mondial. Cela inclut la doctrine religieuse, les reportages factuels et non factuels, la théorie économique et la philosophie politique. » Brouillon, disais-je.
Oui, sans doute, certains « syndicats du capital » exercent plus de pouvoir que [certains] États. Mais ce pouvoir de l’argent, des flux monétaires et de marchandises transfrontaliers, est dépendant de canaux, de règles et de lois qui sont encore établis par des États et groupements d’États, non ?
Les choses ne sont pas aussi simples. Les lois sont de plus en plus « privatisées » à travers des contrats liant États et capitaux. Comme le développe ce long article que j’ai traduit (15 190 mots) : Les lois qui nous gouvernent publié par Martti Koskenniemi dans le New Left Review de juillet-août 2025. Les lois du capital s’imposent aux États… Vous ne voulez pas vous taper quinze mille mots ? Voici un résumé de 675 mots. J’ai été surpris de voir la multiplication de « zones franches » qui échappent aux lois et contrôles des pays hôtes…

Amina Hassani développe sur 180 petites pages le même sujet : La justice du capital – Quand les mutinationales (dé)font la loi. Tribunaux privés, arbitrages obligatoires protégeant les investissements des pouvoirs politiques démocratiques… Lorsque les colonies se sont « libérées » dans les années d’après-guerre, les anciens propriétaires sont devenus investisseurs, prêteurs…
Première des nombreuses (429) références de l’auteure : Inside The Global “Club” That Helps Executives Escape Their Crimes.
Le Traité sur la Charte de l’énergie (TCE), qui devait faciliter les investissements dans le secteur énergétique en Europe. Les arbitrages ont conduit à des indemnisations de milliards d’euros, en Allemagne, à la suite de la décision de se retirer du nucléaire, en Espagne, en Italie… Aussi les États se sont retirés du TCE. Mais l’article 47.3 du traité stipulait :
« Les dispositions du présent traité continuent de s’appliquer pendant une période de vingt ans […] à compter du moment où le retrait de la partie contractante du présent traité prend effet. »
Pourrons-nous élaborer d’autres lois, émises par des institutions capables de les faire respecter ? C’est ce que croyait encore Jürgen Habermas qui appelait à lutter contre la colonisation au niveau supranational. La colonisation, pour Habermas, c’est l’assujettissement du « monde vécu » par les systèmes de l’administration (le pouvoir) et de l’économie de marché (l’argent). Un article qui résume (en 10000 mots) la pensée de Habermas : Reprendre le contrôle des marchés : Jürgen Habermas sur la colonisation de la politique par l’économie, par Peter J Verovšek, publié le 9 juin 2021 dans la revue Political Studies.
Les développements observés depuis la fin de la guerre froide montrent que le pouvoir de l’État de contrôler les événements à l’intérieur de ses frontières — un élément clé de la doctrine traditionnelle de la souveraineté — est en déclin, en particulier en ce qui concerne la régulation de l’activité économique.
Les développements récents à Ottawa nous semblent plutôt aller dans le sens d’un harnachement plus ferme de la société pour rassurer les capitaux invités à investir dans notre beau grand pays ! Dans le communiqué de presse annonçant le dépôt du projet de loi C-39 la Loi visant à bâtir un Canada fort : la loi « établira des processus plus clairs, plus simples et plus prévisibles […] donnant ainsi aux investisseurs la certitude dont ils ont besoin pour mettre des capitaux à contribution et bâtir au Canada ». Un projet bien mal reçu par les syndicats et groupes écologistes (La Presse; Le Devoir).
Il semble que c’est au prix d’une soumission accrue aux intérêts des capitaux internationaux que les citoyens canadiens peuvent affirmer leur autonomie devant la puissance des États-Unis. Comment savoir si les « grands projets » pour lesquels on déroule actuellement un tapis rouge législatif ne se transformeront pas en Nothvolt ? Est-ce que les « conditions favorables à l’investissement » qui sont actuellement déployées par le gouvernement Carney comprendront des garanties du genre « arbitrage par des tribunaux internationaux privés » tels que dénoncés dans les textes de Hassani et Koskenniemi ?
Finalement, peut-être que la piste des tiers-lieux générateurs de solidarité suggérée par Kasper Benjamin est nécessaire, pour garder espoir…
C’est pourquoi nous devons reconstruire les « tiers-lieux », ces espaces publics informels où les gens se rencontrent sans but transactionnel : parcs, bibliothèques, cafés de réparation, cuisines communautaires, bibliothèques d’outils, saunas, clubs sportifs, jardins. C’est là que se construit la confiance sociale, que les gens réapprennent à délibérer, à être en désaccord et à persévérer. Sans eux, il n’y a pas de solidarité, et sans solidarité, il n’y a pas de résistance au pouvoir.
