Ces quelques notes pour pointer vers des articles et publications colligés récemment.
A) Autour de la question environnementale

Le syndrome de la ligne de référence mobile explique sans doute une bonne partie de notre indifférence collective à l’égard de la disparition de tant d’espèces vivantes, de la réduction de la biosphère comme « peau de chagrin ». Dans Le vide que nous appelons abondance, Elisabeth Robson, en s’appuyant sur Sea of Slaughter de Farley Mowat rappelle et illustre ce principe :
Quelqu’un qui a grandi en voyant des milliers de courlis passer au-dessus de sa tête en vient à considérer des centaines comme une petite volée. Ses propres enfants, qui n’en ont jamais vu que des centaines, grandissent en pensant qu’en observer cinquante, c’est une bonne journée d’observation des oiseaux. Leurs petits-enfants, qui n’en ont vu que cinquante, considèrent un seul courlis comme une merveille qui vaut le déplacement. Quant à leurs arrière-petits-enfants, ils ne voient plus du tout cet oiseau et n’ont aucune raison particulière de remarquer son absence.
Toujours en s’appuyant sur Sea of Slaughter de Farley Mowat, la même Elisabeth Robson dans Le dernier pays de Nanuk retrace la disparition des ours blancs de la côte est de l’Amérique du nord. Je ne savais pas qu’il y avait eu tant d’ours blancs sur l’île d’Anticosti !
Au XVIe siècle, les baleiniers basques ont commencé à exploiter la côte nord du golfe du Saint-Laurent. Les carcasses de baleines qu’ils laissaient derrière eux ont créé une surabondance alimentaire accidentelle :
« Par la suite, le nombre de carcasses de baleines augmenta à un tel rythme que tous les ours aquatiques de l’est de l’Amérique du Nord n’auraient pas pu consommer cette abondance. Une telle surabondance de nourriture, résultant du massacre des grandes baleines par les Basques, fit que la population d’ours blancs semble avoir explosé. Ils devinrent si nombreux que toute la région commença à acquérir une réputation particulièrement menaçante.
… Au cours du premier quart du XVIIe siècle, comme nous le raconte Champlain, même les Autochtones n’osaient plus s’approcher de cet endroit, car « on dit qu’on y trouve un grand nombre d’ours blancs très dangereux ». Un autre Français, le père Sagard, passa devant l’île dans les années 1630 et nota que « sur l’île d’Anticosti, on dit qu’il y a des ours blancs d’une taille énorme, qui mangent les hommes ».
Une autre vision des villes : Les villes sont des systèmes d’élevage intensif, et les humains en sont le bétail. Ouch ! Par Adrian Lambert sur son A Grand Unified Theory of Doom.
Sur la place de l’automobile Mon amour, ma voiture : les coulisses de la politique des transports de la droite, par Flora Baumgartner, sur The Loop.
Et dans la série des articles de Bill McKibben sur le climat, son dernier Un an après, la bataille autour centres de données/IA commence à se préciser.
B) Médias sociaux, réseaux sociaux
Tessa Brown, qui a développé une application de communication privée (Germ) basée sur ATproto, soulevait la distinction entre médias sociaux et réseaux sociaux dans deux billets que j’ai traduits : Les gens, pas les publications : I- Pourquoi continue-t-on à parler de « médias sociaux »? II- Qu’est-ce qui succédera aux médias sociaux? (mes traductions).
Cet article, cité dans le deuxième billet de Brown : Les médias sociaux sont désormais des médias parasociaux, par dana boyd. Un retour historique par une commentatrice influente de longue date du domaine.
Et cet article que je n’ai pas encore lu, ni traduit : The revolution will not be on social media mais qui me semble prometteur.
Henry Farrell republiait ce matin (08.23) ce billet (ma traduction) : Nous nous trompons sur la crise des médias sociaux. Il republiait un message de janvier 2025, en référant à cet article de Ezra Klein publié dans le NYT d’aujourd’hui (ma traduction) : Les républicains commettent la même erreur que les démocrates.
Le problème, c’est que les citoyens, dans la réalité, ont des préjugés et, en moyenne, ne sont pas particulièrement bien informés en matière de politique. Ce décalage entre le discours et la réalité a donné naissance à un petit courant académique composé de libertariens et de conservateurs qui soutiennent que la démocratie est inapplicable et que nous devrions plutôt nous en remettre à des élites bien informées pour gouverner.
Nous nous trompons sur la crise des médias sociaux
Et sur une note plus technique, deux billets qui expliquent les choses clairement : Les médias sociaux sont défaillants. Voici comment y remédier et Le dernier compte de réseau social dont vous aurez jamais besoin par Joe Basser. Si vous aviez encore besoin d’une incitation à vous ouvrir un compte « Bluesky »… ou plutôt ATproto.
Un développement récent de l’environnement ATproto semble en voie de répondre à la critique faite à ce protocole : permettre enfin la création de groupes et d’espaces d’interaction privés. Les Spaces, qui viennent d’entrer en version alpha.
C’est peut-être dans les régions comme la Baie James que la valeur sociale d’un réseau numérique efficace devient la plus évidente. Une communauté autochtone isolée a mis en place l’un des réseaux de fibre optique les plus rapides du Canada.
Dans la suite de mes travaux sur Harrison White, sociologue des réseaux, j’ai eu le plaisir d’avoir une réponse à un souhait formulé alors : « si quelqu’un avait accès à cet article Liens et marchés: Harrison White et les nouvelles sociologies économiques… » M. Grossetti, membre du Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) à l’université Toulouse-Jean-Jaurès et traducteur, avec Frédéric Godart, du livre de White (Identité et contrôle) a eu l’amabilité de me contacter et m’a procuré cet article et quelques autres de la revue Sciences de la société qui publiait « Liens et marchés… ».

Ici je reproduis ma traduction des dix points caractéristiques de la sociologie de Harrison White, et les quelques paragraphes qui concluent le livre Structure and Emergence: Reflections on the Sociology of Harrison C. White, par Alain Degenne, Frédéric Godart et Michel Grossetti.
(c’est moi qui souligne)
- La réalité sociale est un chaos d’actions et d’interactions. Pour White, il n’existe pas de structure sociale figée, mais plutôt un entrelacement de processus d’où émergent des formes provisoirement stables.
- La perspective est « émergentiste », mais il ne s’agit pas d’une théorie de l’émergence. Il n’y a pas d’explication systématisée des processus d’émergence, comme on peut en trouver dans les travaux d’Andrew Abbott, ou de Barney Glaser et Anselm Strauss (notamment dans leur analyse des transitions de statut). Il s’agit d’une théorie de ce qui émerge, c’est-à-dire des formes sociales émergentes, une ontologie. L’émergence conduit à des structures dont la forme n’est pas entièrement aléatoire. Son cadre de référence est émergentiste, mais ce sont les formations sociales qui l’intéressent. Quelles sont les formes plus ou moins stables engendrées par les interactions?
- Les significations constituent une dimension intrinsèque de la réalité sociale. L’activité sociale produit constamment des significations, qui prennent souvent la forme de récits décrivant ces activités.
- Les significations s’associent à une dimension matérielle. Le « social » est un enchevêtrement du biophysique, du social (au sens strict) et des récits. L’identité n’est pas seulement un ensemble de significations, mais aussi une source d’action, et les deux se renforcent mutuellement.
- Des formes d’ordre (disciplines) émergent des interactions. Les trois disciplines sont invariantes d’échelle. On les retrouve à différents niveaux d’amplitude.
- Il y a toujours des efforts de contrôle, mais ceux-ci reposent sur la coordination et les institutions.
- Les rhétoriques associées aux institutions sont des formes discursives qui les rendent explicites.
- Les régimes sont des équilibres partiels entre les institutions.
- La théorie de White n’est pas « mentaliste » : les significations sont capturées dans des récits, mais ne sont pas déduites d’une interprétation des processus cognitifs.
- Cette théorie n’inclut pas de « théorie de l’action » au sens habituel du terme. L’action est considérée comme ce qui transforme les formations sociales.
À notre avis, l’œuvre de White s’apparente à une mine de diamants : elle recèle de magnifiques gemmes, mais les trouver demande des efforts. Il faut également les extraire de leur gangue, les nettoyer, puis les polir. C’est à chacun d’entre nous de forger son propre diamant à partir des travaux de White, peut-être en les reliant à d’autres approches ou en puisant au plus profond de nos propres idées (et expériences de vie) pour les confronter aux siennes.
Il existe quelques limites évidentes, qui tiennent avant tout à la forme. Harrison White a souvent du mal à s’exprimer clairement. Par exemple, le fait qu’il y ait eu deux versions d’*Identity and Control* découle de sa tentative de clarifier un sujet certes éblouissant, mais présenté d’une manière bien trop obscure pour atteindre un lectorat plus large. Son choix d’un vocabulaire ésotérique très éloigné du sens commun tient au fait que White est un mathématicien : il a repris des mots courants et les a redéfinis. Son caractère ésotérique n’est ni une posture ni une tentative de se démarquer, mais plutôt le fruit d’un parcours intellectuel marqué par un usage rigoureux et non conventionnel de termes familiers.
D’autres limites sont de nature plus substantive et, en réalité, ouvrent des possibilités d’étendre les idées de White ou de les intégrer à des réflexions ancrées dans d’autres traditions. Premièrement, la dimension matérielle de la vie sociale est sans doute sous-estimée dans l’œuvre de White, même si elle est présente notamment à travers le concept de contingence. Les études sociales des sciences ont renouvelé certains aspects de l’étude des activités économiques en explorant en détail les dispositifs matériels qui transforment les théories économiques en contraintes quotidiennes! Dans l’œuvre de White, l’absence d’une discussion systématique des aspects matériels par rapport aux aspects culturels et sociaux pourrait donner lieu à des travaux fondés sur un dialogue entre sa perspective et des travaux qui ont théorisé plus amplement cette dimension de la vie sociale.
On peut être certain qu’avec le développement rapide et massif des « identités artificielles » – terme que nous préférons à celui d’« intelligences artificielles » – et l’impact croissant des changements climatiques, la théorie whiteienne sera confrontée de manière plus approfondie à la dimension matérielle. À cet égard, le biophysique ne peut être considéré simplement comme une contrainte externe s’exerçant sur le socioculturel.
De plus, le rejet par White des catégories du fonctionnalisme l’amène à négliger la réalité des frontières sociales, même si la notion d’arène les rend manifestes. Cela le conduit à écarter de fait toute catégorie équivalente à celle de groupe, bien que les exemples qu’il cite puissent mettre en scène des organisations. Théoriser les formes collectives délimitées par des frontières, même fluctuantes, poreuses et contestées, constitue un défi pour les chercheurs qui prolongeront les travaux de White.
Enfin, nous avons souligné que la théorie de White n’est pas, à proprement parler, une théorie de l’émergence, mais une théorie de ce qui émerge, des formations elles-mêmes. Il lui manque une réflexion sur les processus. Les formations sociales ne sont pas des entités fixes, mais des structures provisoirement stables émergeant de processus en cours. Sewell, par exemple, a mis l’accent sur l’importance de comprendre la dimension événementielle des phénomènes sociaux, s’efforçant de construire une théorie historique qui fasse également office de théorie générale des sciences sociales. La théorie de White permet de combiner la fluidité des processus avec la stabilité relative des formes sociales, mais elle doit être complétée par une théorie plus complète de la dynamique sociale : rythmes, changements soudains ou graduels, transitions, etc. À mesure que le XXIe siècle se déroule, la pensée sociologique de Harrison White offre des promesses qu’il nous appartient de saisir.
